
Un film de Xavier Dolan (2014 - Canada) avec Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval, Suzanne Clément
EBLOUISSANT.
L'histoire : Diane, la quarantaine, veuve, récupère son fils adolescent, expulsé du pensionnat. Hyperactif et violent, il multiplie les incidents et rébellions en tous genres. Diana reprend donc la vie commune avec lui ; un combat de tous les instants...
Mon avis : Je ne pense pas que vous serez étonnés en voyant ma note ! Vous savez que j'adore Dolan et que j'étais impatiente de découvrir ce film qui a eu un succès retentissant et mérité. Et quand je pense à la jeunesse du garçon, je suis sidérée par autant de talent, par toutes les choses qu'il a à dire, par l'esthétisme et le sens artistique qu'il possède, par sa direction d'acteurs... Il a 25 ans et c'est son cinquième film. Et il n'a fait aucune école de ciné. Tant de dons, moi ça me fout le bourdon... je retombe sur terre et constate à quel point je ne suis, moi qui aurais tant voulu faire un métier artistique, qu'une petite fourmi ouvrière et peu inspirée...

J'ai mis 10 parce que Mommy est pour moi le film parfait : une histoire béton et bouleversante, une mise en scène magnifique, des acteurs totalement investis, et puis ce petit quelque chose en plus, qui me remue les tripes, qui reste très personnel et que je ne saurais expliquer. C'est beau, c'est terriblement émouvant, c'est souvent drôle aussi ; ça vous met une claque dans la figure. Du cinéma qui vous réveille. Et s'il est bien une chose que je demande aux artistes, c'est de me réveiller. De la torpeur généralisée qui nous entoure, nous endort, nous laisse comme des berniques desséchées par le soleil, incapables de lutter contre l'adversité. Ouh la la... Xavier, les berniques... au secours tonton Freud !
J'ai trouvé l'histoire formidablement intéressante. Des mélos mère/fils, on en a vus des centaines ; des mélos adolescent difficile, troubles mentaux, etc... des centaines aussi. De l'amour, du désespoir et des effets tire-larmes. Rien de tout ça ici. La relation est vraie, authentique, compliquée, passionnée. Rien n'est lisse, rien n'est sage ; ils réagissent comme des êtres humains, avec leur colère, leur frustration, leur haine. Au début, on croit que Diane est une mère indigne, qui a placé son gosse parce qu'elle est incapable de s'en occuper. Ben oui, c'est le premier cliché qui vient à l'esprit de tout le monde ! Une mère DOIT assurer, même pour ce genre de cas, garder son enfant à la maison, se sacrifier totalement. Et on est loin de la vérité quand des émissions nous racontent l'envers du décor, combien ces femmes-là essaient, plus ou moins soutenues par le père, de faire le maximum mais doivent un jour s'avouer vaincues. Diane n'est pas une intellectuelle, elle se moque de ce qu'on pense d'elle parce qu'elle n'y a jamais réfléchi. Elle est seule, elle ne sait pas comment gérer les colères de son fils, elle n'a pas d'argent. C'est la lose totale et elle se dit qu'elle aurait bien aimé avoir une autre vie. Et puis quand le pensionnat expulse Steve, qu'elle se trouve devant lui... nous découvrons une femme infiniment courageuse, paumée certes, mais pleine d'amour sincère pour cet adolescent pas comme les autres. Elle le laisse faire ses "bêtises", parce qu'elle n'a aucune arme pour lutter. Elle n'est pas psy ! Et malgré sa violence à lui, malgré ses manques à elle, le binome s'adore et ils s'accrochent l'un à l'autre, dans une relation fusionnelle, un amour infini. Et le plus fragile n'est pas forcément celui qu'on pense. Steve veut "protéger" sa mère. Et gare à celui qui voudrait lui manquer de respect. C'est juste magnifique. J'ai rarement vu au cinéma une aussi belle histoire d'amour entre mère et fils. C'est dur, mais ça rend heureux quand même !
Et je citerai cette merveilleuse réplique de Diane, quand Steve lui reproche sans cesse de ne plus l'aimer, parce que parfois elle s'énerve contre lui : "Une mère, ça ne pas aimer moins, jamais... Toi, tu vas grandir ; toi, tu vas m'aimer moins. C'est juste la nature des choses, c'est comme ça." Tout ce que devrais être la "maternité" est là-dedans. Aimer, éduquer et laisser s'envoler.

La mise en scène, maintenant. Sublime. Le format carré, très inhabituel au cinéma, est un peu déroutant au départ. On a l'impression d'être enfermé, de manquer d'air. Et on réalise que cette option du cinéaste est juste le choix idéal ! Nous sommes en huis-clos avec les personnages, oppressés avec eux, à la limite de la claustrophobie, surtout quand ils sont à trois sur l'image. Parce qu'ils tournent sur eux-mêmes, ne voyant aucune issue à leur triste parcours. Et quelle scène formidable lorsque Steve, dans un moment de bonheur "ouvre" l'écran avec ses bras, l'image reprenant le formal large. Qui se resserre à nouveau lorsque les difficultés reviennent. C'est géant, c'est génial. Tous les cadrages, toutes les images sont brillantes, restituant le quotidien mais le sublimant avec parfois des portraits statiques, avec filtre, juste pour insister sur la beauté du personnage à tel ou tel moment. J'en redemande encore et encore.
J'ai adoré la scène où Steve fait du skate dans sa rue : la musique que l'on entend, et la petite chorégraphie qu'il s'invente ne sont pas sur le même rythme ! On est surpris, étonné, et puis on se laisse emporter par les gestes de ce garçon qui vit dans un autre monde, et traduit ses émotions de façon différente par rapport à notre logique à nous. Une petite idée toute bête mais très intense. Idem avec le karaoke où il chante comme une casserole, que tout le monde se moque de lui, que sa mère ne sait plus où se mettre, mais qu'il continue parce que sa chanson est destinée à Diana et qu'il y met tout son coeur.
Les mots me manquent pour qualifier l'interprétation. Elle est tellement juste, en fait, qu'on ne dirait tout simplement pas des acteurs. Ils vivent leurs émotions devant nous, les visages parlent et en disent parfois plus long que les dialogues. J'étais scotchée par Anne Dorval, tellement intense, tellement belle, tellement émouvante, et par le jeune Antoine-Olivier Pilon, complètement à l'ouest, à la fois tête à claques et si attachant...

Des losers magnifiques, voilà un oxymore (ça y est, j'ai réussi à le placer ce mot) que j'adore et qui me vient spontanément en vous parlant du film. J'aime les losers. Les losers sont des gens courageux. Parce qu'ils se font violence jour après jour pour accomplir la tâche qui est la leur et qu'ils détestent ou qui les effraient. Les battants, les guerriers, les forts, ce ne sont pas ces gens-là qui m'attirent. C'est facile d'être fort quand on a la musculature qui va avec, c'est facile d'être un battant quand on est né avec un mental d'acier, c'est facile d'être chef quand vous avez eu accès à tout, éducation, culture, apprentissage de la stratégie et de la manipulation. Les petites gens, qui souffrent en silence, ce sont ceux-là qui m'émeuvent, ce sont ceux-là les courageux. Les personnages du film ne s'apitoient jamais sur leur sort.
Il ne faut pas oublier Kyla, figure essentielle du film. Elle est comme un médiateur entre la mère et le fils, un peu comme le "père", selon les psys, dont le rôle est de séparer la mère de l'enfant, d'empêcher la relation trop fusionnelle, qui pourrait flirter avec l'inceste. Kyla a pourtant son lot de problèmes : en pleine dépression, elle a quitté son métier d'enseignante parce que les relations avec les enfants étaient trop compliquées, mais aussi parce qu'elle a perdu un fils. Kyla est elle aussi une personne en souffrance, que ni son mari ni sa fille ne parviennent à tirer de sa solitude. Ils voudraient reprendre le quotidien, tranquillement, comme avant. Or elle a une rage en elle, un besoin de s'exprimer, de se battre, qu'ils ne comprennent pas. C'est avec l'amitié qui naît entre elle, Diane, et Steve, qu'elle va réussir à pousser les cris qu'elle garde en elle, en s'affrontant avec l'adolescent. En le maternant aussi, comme l'enfant qu'elle a perdu, et en lui offrant l'image d'une femme "extérieure" à aimer, afin qu'il ne reste pas bloqué sur la seule figure de sa mère, un amour exclusif qui, effectivement, se teinte d'une approche incestueuse de la part du jeune homme. Les trois personnages se battent contre la destinée, partageant leurs émotions et leurs non-dits, débloquant physiquement des noeuds intérieurs par des affrontements parfois musclés.
C'est aussi par le langage que Dolan nous traduit leur situation à tous les trois, pas très loin de la misère sociale pour Diane et Steve. Ils parlent "vraiment" en québecois ; c'est-à-dire qu'on ne comprend rien ! Tous nos gentils cousins artistes qui viennent en France utilisent avec nous une version policée de leur langue. Idem quand vous allez là-bas, dans les restaurants, dans les commerces. Mais quand ils parlent entre eux, je peux vous dire pour l'avoir vécu, qu'on ne comprend pas un traître mot ! (au bout d'un moment, on s'habitue). Les films québecois utilisent toujours ce français un peu châtié afin que le public francophone dans son ensemble puisse comprendre. Dolan, lui-même, dans ses précédents films procèdent de la même façon. Ici, c'est brut de pomme. C'est la banlieue de Montréal (bilingue et donc encore plus encline à absorber des anglicismes) et on n'est pas chez les gens chic. Alors ils parlent comme on parle au Québec, dans la vraie vie. Et Xavier nous a confectionné des sous-titres lui-même pour qu'on arrive à suivre ; des sous-titres qui sentent encore le Québec au travers de quelques mots, quelques expressions que - non, non, Xavier - on n'utiliserait pas ici. C'est bien vu, et c'est charmant. On notera ainsi la vraie utilisation et le vrai accent du fameux Tabernacle ! Pas forcément audible d'ailleurs par celui qui ne fait pas attention. Comme j'adore les langues, bien sûr, j'ai essayé pendant tout le film de faire le lien entre les dialogues et les sous-titres. Du coup, il faudrait que je le revoie plein de fois... mais pas uniquement pour cet intéressant thème de la langue.

Alors que le générique de fin apparaît, qu'on est claqué, lessivé, muet, stupéfait, par ce qu'on vient de voir, débute la merveilleuse et si mélancolique chanson de Lana Del Rey Born to die... On ne pouvait rêver meilleur choix.
Je dirais que ce film est comme un gigantesque poème en images. 2h15, que l'on ne voit pas passer. Qu'on serait presque tenter de revoir aussitôt, des fois qu'on aurait loupé un ou deux trucs.
On sait que Dolan a déjà réalisé un film sur les difficiles relations entre mère et fils. Il y a sans conteste de l'autobiographique dans Mommy et dans J'ai tué ma mère (que je n'ai pas encore vu). Ses parents ont divorcé alors qu'il était tout petit et sa mère avait du mal à gérer son caractère, ce qu'il lui a longtemps reproché. Enfant hyperactif, violent, rebelle, il est allé en pensionnat pendant plusieurs années et l'a mal vécu. Incapable de s'intégrer à l'école, puis à l'université, il est presque totalement autodidacte. Il a fait la paix avec sa mère et tente dans ses films de lui rendre hommage, de célébrer son courage, son amour, sa solitude, alors qu'elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour lui... Avec Mommy, je crois qu'il a définitivement libéré ses démons et qu'il va maintenant nous offrir des histoires un peu différentes. J'attends avec impatience.
Le film a été plébisicité par la presse et par le public, et couvert de récompenses. Certains cependant restent hostiles à Dolan, jugeant son cinéma prétentieux, avec trop d'effets de style. Qu'ils pensent ce qu'ils veulent... ON S'EN BAT LES COUCOUGNETTES !
1.200.000 entrées rien qu'en France. C'est pas beau, ça ?
Et puis il est tellement mignon, ce garçon (il a des origines égyptiennes) ! Et c'est une boule d'émotions. J'aime ça, moi les boules d'émotions. Son hommage à Jane Campion, à Cannes 2014 (Mommy a eu le Prix du Jury, était bouleversante. Il avait les larmes aux yeux. Moi aussi.
Si j'étais jeune, s'il n'était pas gay... waouh, je foncerais dans un avion pour le Québec ! Et même sans ça, je serais hyper honorée de rencontrer ce petit gars-là.

