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Toni Morrison, Beloved (1988)

Par Ellettres @Ellettres

beloved » – Faut rester calme. Tout ça aussi aura une fin. Qu’est-ce que tu cherches ? Un miracle ?

– Non, dit-elle. Je cherche ce pour quoi j’ai été mise sur terre : la porte de service. » (p. 250)

Ce roman est semblable à un long, puissant et envoûtant refrain de blues. Chanter permet d’exprimer toute la douleur d’un peuple, la raconter, la mettre en mots, c’est-à-dire lui donner figure humaine. Une humanité que d’aucuns dénient aux noirs des Etats-Unis en ce mitan du XIXe siècle.

En 1874, à Cincinnati dans l’Ohio, Sethe vit seule avec sa fille Denver. Personne parmi la communauté noire ne leur rend visite car la maison est mal famée. Il y a 18 ans de cela, avant la guerre de Sécession et l’abolition officielle de l’esclavage, s’est produit un terrible événement. Une petite enfant est morte. Puis deux autres se sont enfuis. Sethe a verrouillé sa mémoire. Mais l’arrivée de Paul D, un homme que Sethe a côtoyé dans la plantation où elle a été esclave, va provoquer un retour du passé et une étrange visite. 

Ce roman, c’est l’anti-Autant en emporte le vent. Ici, pas de gentils maîtres qui traitent leurs esclaves comme de la famille. Ici, on viole, on lynche, on marque au fer, on met le mors aux esclaves rebelles, on animalise, les enfants ne connaissent pas toujours leur mère et les mères préfèrent parfois les tuer plutôt que de leur faire subir cette vie qui n’en est pas une… Certaines pratiques, qu’il faut deviner sous le langage un peu symbolique de Toni Morrison, font dresser les cheveux sur la tête. Le pire, c’est que l’histoire qui nous est contée repose sur des faits réels. La fiction vient seulement entourer un passé chargé de souffrances.

Mais âmes sensibles, ne passez pas (forcément) votre chemin. Comme dans le blues, la douleur et la honte d’un passé (et d’un présent, encore, à bien des égards) innommable sont sublimés par la foi, les joies et beautés du quotidien, la camaraderie et l’amour. Et les choses terribles sont révélées peu à peu, de temps à autre, comme on épluche un oignon, dans une langue poétique, répétitive, empreinte de réalisme magique.

On entre ainsi dans l’intimité de Sethe et de sa galerie de proches, dont beaucoup ne sont plus que des souvenirs : Halle, son mari disparu, ses anciens maîtres, les Garner, ses camarades de plantation, les quatre Paul et N°6, sa belle-mère, Baby Suggs la Vénérable, Payé Acquitté, le « nègre » devenu libre et passeur de fugitifs. Et de ses enfants chéris, dont trois font cruellement sentir leur absence, surtout la petite Beloved (« Bien-aimée »). Ce sont des personnages qu’on n’a pas l’habitude de croiser dans un roman, marqués qu’ils sont par une vie incroyablement dure. Des êtres très incarnés, attachants et déroutants à la fois. On n’a pas l’habitude, dans nos pays riches et pacifiés, de faire face à la misère, même en littérature. Revoyez votre copie, les Misérables ! ;-) (Ça va, ça va, ne vous énervez pas, je suis une fan du grand Victor !)

Prendre la mesure de l’horreur du système esclavagiste, telle n’est pas la moindre qualité de ce roman. Et dans ce cas précis, les blancs sont nettement coupables. Toni Morrison montre bien la peur persistante chez les noirs des expéditions punitives orchestrées par des blancs, même après le contexte apocalyptique de la guerre de Sécession, mais aussi leur intériorisation de leur condition infra-humaine, définie par les blancs (dont l’archétype est ici Maître d’Ecole, terrifiant dans son évaluation « scientifique » de la nature et du rendement de ses esclaves). La haine raciale implacable est clairement représentée, sans se payer de mots. La ségrégation reste bien présente, évoquée par petites touches .

Mais l’auteur parvient à restituer la complexité de la situation. Tous les blancs ne participent pas de la même façon à l’exploitation des noirs : c’est le cas des Garner, qui traitaient leurs esclaves en hommes et ne les fouettaient jamais. Certains blancs viennent en aide aux fugitifs, de façon spontanée ou engagée, comme les Bodwin qui aident Sethe par charité chrétienne et conviction anti-esclavagiste, ou Amy, une pauvre fille blanche (ancêtre des « white trash »). En la matière, tout n’est pas blanc ou noir, pour faire un mauvais jeu de mots.

Dans la communauté noire, les motifs de jalousie ne manquent pas entre ceux qui ont été librement affranchis et ceux qui sont passés par les affres de la fuite. Les rancœurs et la culpabilité, le désespoir et la folie existent, affleurent parfois. Mais la beauté de ce roman c’est aussi la vie qui s’écoule tranquillement entre les tâches ménagères et les gestes de tendresse, au contact de la nature et d’une maison curieusement habitée par les fantômes du passé.

J’aurais pu davantage parler de l’histoire d’amour de Sethe et Paul D, ou du sentiment maternel, bouleversant, de Sethe, ou de la drôle de jeune fille sans passé qui prend pension chez elle. Mais j’ai parlé de ce qui m’a le plus remuée dans ce livre. Pour moi, Beloved est une grande psychanalyse littéraire du peuple afro-américain. Ça charrie de l’émotion, du lourd, des remugles.

« Ici, disait-elle, là où nous résidons, nous sommes chair ; chair qui pleure et rit ; chair qui danse pieds nus sur l’herbe. Aimez tout cela. Aimez-le fort. Là-bas, dans le pays, ils n’aiment pas votre chair. (…). Et, non, ils n’aiment aucunement votre bouche. Là-bas, dans la contrée, ils veilleront à ce qu’elle soit brisée et rebrisée. Les mots qui en sortent, ils n’y prêteront pas attention. Les cris qui en sortent, ils ne les entendront pas. » (p. 127)

Si les opprimés sont tu(é)s par leurs oppresseurs, les pages de ce livre, elles, crient à leur place.

blogoclub
Merci au blogoclub de m’avoir fait découvrir Toni Morrison.

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Dernier livre à inscrire au challenge « Destination PAL » de l’été puisqu’il se termine le 1er septembre (je ne veux pas chipoter, mais on pourrait étendre ce challenge jusqu’au 21 septembre, fin officielle de l’été !)

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Et ce billet marque ma première participation au mois américain, oh yeah.


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