Magazine Culture

(entretien) avec Sandra Moussempès, par Emmanuèle Jawad

Par Florence Trocmé

Emmanuèle Jawad: Si l’on se réfère à ton corpus de livres, neuf livres ont été publiés dont certains ou certaines sections ont été rassemblées par la suite, rééditées, incluses dans d’autres livres. Peut-on considérer qu’il y aurait au sein de ton œuvre et ce, marquant le parcours chronologique, un double cycle: un qui regrouperait Exercices d’incendie, Vestiges de fillettes et Captures, un second avec Photogénie des ombres peintes, Acrobaties dessinées, Sunny girls. Quels sont les éléments de marquage dans ton parcours? 
 
Sandra Moussempès: Exercices d'incendie, mon premier livre, paru aux éditions Fourbis en 1994 se situe un peu à part, il a été publié à un moment de ma vie où j'étais comédienne et chanteuse, où je sortais beaucoup la nuit à Paris et à Londres (où je vivais la moitié du temps). J'avais publié dans Action Poétique en 1992 des poèmes et Henri Deluy m'a proposé de composer un recueil dans sa collection de la Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne. A cette époque, je participais à des projets musicaux (en France et en Angleterre notamment avec ma colaboration au dernier album du groupe The Wolfgang press). Exercices d'incendie s'est donc écrit dans un mouvement naturel qui s'imposait mais sans volonté de devenir écrivain ou poète. Ce livre condensait mon univers et avec lui toutes les années de gestation inconsciente. Il a eu un très bel accueil et très rapidement j'ai été «propulsée» sur cette petite scène poétique française et américaine, j'ai rencontré de nombreux poètes qui eux semblaient totalement investis et très connaisseurs, ils étaient élogieux vis-à-vis de mon premier livre, ce qui m'a permis aussi de découvrir une vocation. Ce livre m'a ensuite valu de devenir pensionnaire à la Villa Médicis l'année suivante, à Rome, où j'ai écrit mon second recueil Vestiges de fillette. J'ai exploré différemment l'univers déjà mis en jeu (en pièces) dans mon premier recueil et j'ai travaillé la question visuelle, avec des expérimentations sur la typographie mais aussi autour de films, de photos (notamment une section sur les photos de Cindy Sherman). Il me fallait aussi exorciser certains éléments biographiques et commencer ce travail de mise à distance, de révélation des codes sociaux, décalant les stéréotypes de tout ordre, notamment la perversité et la cruauté, dans des domaines souvent réservés à une forme de mièvrerie. L'enfance, le discours ambiant sur le couple ou la famille, le rapport au narcissisme et à l'érotisme. Les simulacres et le culte de ces apparats, maquillage, poupées, miroirs, ciseaux, vie nocturne à Londres ou à Berlin. J'ai aussi intégré une variation autour de «Wuthering Heights» d'Emily Brontë, livre culte pour moi sur l'amour absolu et son héroïne/icône. La littérature anglaise du 19ème siècle m'ayant toujours accompagnée depuis l'enfance (ainsi que la Comtesse de Ségur sur laquelle s'ouvre la première section de Vestiges de fillette), des soeurs Brontë aux frères Powys en passant par «Lesbia Brandon» de Swinburne, "Les confessions d'un mangeur d'opium" de Thomas de Quincey et bien sûr Lewis Caroll dont les photos d'Alice (la vraie Alice) me fascinaient enfant. Liliane Giraudon évoquait en 1994 dans un article dans Action Poétique au sujet d'Exercices d'incendie que j'aurais pu être: "une Marie Shelley, séduite, enfant, par un Lewis Carroll au meilleur de sa forme", 22 ans après cette formule métaphorique, me convient toujours même si sont passés, depuis, d'autres référents. 
Les livres qui ont suivi:Captures, Photogénie des ombres peintes, Acrobaties dessinées et Sunny girls(publié récemment dans la collection Poésie/Flammarion) ont une cohérence chronologique, en tant qu'expérimentation de mon vécu dans la continuité de ces deux premiers ouvrages. Photogénie des ombres peintes et Sunny girls sont sans doute mes livres préférés avec Acrobaties dessinées qui est un peu à part. Photogénie des ombres peintes a reçu le prix Hercule de Paris attribué par l'écrivain Jean-Marc Baillieu (un prix original à l'esprit plus "dandy" qu'académique) et Sunny girls sorti il y a peu a reçu un très bel accueil critique. Acrobaties dessinées est un objet atypique puisqu'il est à la fois livre de poésie autonome, relié chronologiquement à mes autres livres et qu'il contient un CD d'audio-poèmes de ma performance sonore Beauty sitcom. J'’ai eu ce désir de lier mes deux pratiques (écriture et chant) dans le cadre de lectures augmentées, avec un dispositif sonore. Cet ouvrage contient également des visuels (dont une photo de moi à 21 ans illustre d'ailleurs le dos du livre, époque post punk et traumas familiaux après la mort de mon père, adolescente, que j'évoque dans « Little princess diary ») des éléments d'enquête biographique répertoriés scrupuleusement, des dessins. J'ai la chance d'avoir des éditeurs qui me laissent une grande liberté tout en accompagnant mes projets avec beaucoup d'attention (principalement Yves di Manno, poète et directeur de la collection Poésie/Flammarion où j'ai publié quatre volumes et Franck et Françoise Pruja des éditions de l'Attente). 
Mes thématiques questionnent et déstabilisent ce qui s'apparente à la convention, à la façade et aux faux semblants, à ce qui constitue les modes d'appartenance aux différentes classes sociales, les discours policés. Comme dans le cinéma d'Antonioni, d'Harmony Korine, de Michael Haneke, de David Lynch, de Cronemberg, de Chris Marker et d'autres, dont les films sont évoqués dans Sunny girls, mes poèmes mettent en perspective les notions d'avidité à l’œuvre et de non dits. 
Des auteurs comme Huysmans, de Quincey ou les frères Powys savaient avec une ironie classieuse déjà décrire les petites vitrines de l’égo. L'époque victorienne en Angleterre notamment résonne avec mon univers, j'aime passer de ce style gothique/mystique aux années 70, libertaires qui ont leur part de paranormal et d'inventivité, j'ai l'impression d'être reliée à ces deux époques, les années 80-90 furent davantage nocturnes et liées à la musique, aux différents mouvements de mode et musicaux qui m'ont nourrie. Dans le même temps, j'ai toujours écrit des textes depuis Exercices d'incendie qui relatent aussi le quotidien, comme le poème «Brocolis» ou «La maison du bonheur», dans Captures une section assez conceptuelle autour de mon père, disparu, "Son père en songe réel" (que je pensais revoir dans la rue ou des lieux publics, le même jour, de nombreuses fois, de dos), met en perspective l'impossible travail de deuil. Ou encore dans Sunny Girls ma vision de Stoke Newington, un quartier de Londres avec des instants du quotidien avec mon fils. J'écris mes poèmes à partir de mon vécu, d'un lieu, d'une histoire d'amour, de sensations de déjà vu ou de fragments d'intensité. 
 
 
Emmanuèle Jawad: Tes livres, et ce particulièrement dans Sunny girls, introduisent et déconstruisent des personnages socialement identifiables, mettent en évidence les contradictions individuelles et sociales. Dans cet aspect critique de ton travail, quelle dimension politique, quelle forme d’engagement dans tes livres ? Poursuivant cette visée, quelle position adopter également à l’égard d’un champ qui serait féministe ? 
 
Sandra Moussempès: Je pars du principe que les bons sentiments ne font pas les bons livres. L'idéologie qui se veut « dénonciatrice » au travers de l'expression poétique me semble parfois simpliste. Je trouve que dans l'art contemporain ou le cinéma ces dénonciations sont souvent plus subtiles. Tout dépend de la "manière" de traiter un sujet mais dès qu'il y a jugement on peut tomber dans la condescendance ou le pathos. Quand des auteurs veulent faire « passer un message » à tout prix, les choses peuvent s'avérer au final contreproductives et posturales surtout quand ça n'est pas suivi d'actions concrètes sur le terrain dans lequel le corps s'engage. La forme conceptuelle semble plus efficace que les injonctions directes. A mes yeux, l'art doit surprendre, perturber, fasciner, interroger. C'est dans la contradiction que se construit la création, l'humain est complexe, ambivalent, le monde l'est également. Mon travail est politique dans le sens où je dévoile l'envers du décors, les faux semblants, je détourne l'acquis, les stéréotypes, je montre l'opposition entre paraître (la façade) et réalité, je travaille sur les sensations de déjà-vu, j'interroge la notion de temporalité; le lisse, le consensuel (même faussement révolutionnaire) cachant souvent une vraie violence, c'est ce marquage social, ces codes sexués que je tente d'interroger. Les films que j'évoque dans certains de mes poèmes sont chargés de ces faux semblants, dans "Spring Breakers", les jeunes filles souriantes tuent pour se défendre avant même d'être menacées, leur sourires ne lâchent jamais sous le danger qui les guette. Dans "Mulholland Drive" l'incongruité prend part à l'hypnose filmique. Dans mes livres ou mon travail sonore, j'ai une démarche d'observation du temporel, de cette façon malléable qu'a l'être humain de se mouvoir d'une époque à l'autre. 
Le lecteur peut aussi, à travers mes poèmes, voir ce qui dans sa propre sphère a pu se fissurer. Quand je questionne les clichés autour du féminin, des décalages entre stéréotypes encore très présents et le réel. Sunny girls part de cette déconstruction (la maison qui explose dans "Zabriskie Point" et dont les débris retombent au ralenti) d'une esthétique de l'idéologie, l'énonciation de ces contradictions. C'est aussi la jeune fille solaire californienne qui cache une noirceur et peu d'affect, la possibilité de meurtre psychique qui se trame dans les familles en toute bonne conscience, l'apparente harmonie de vies des gens « intégrés ». 
Au quotidien, de façon plus pragmatique, le féminisme c'est aussi d'être femme, artiste, mère élevant seule son enfant, vivant à la campagne, avec ce que cela représente concrètement dans une société encore très patriarcale, les hommes écrivains ont souvent plus de latitude dans leur mobilité ou leurs choix professionnels secondés la plupart du temps par une femme. Mais j'ai probablement très peu en commun avec le discours féministe officiel. J'observe encore les mêmes schémas muse/pygmalion ou homme de pouvoir vieillissant et jeune femme, rien n'a beaucoup changé et cela arrange aussi pas mal de femmes. J'ai été élevé dans un milieu intellectuel, post soixante-huitard, mon père lisait le journal féministe « Sorcières » des Editions des femmes, et c'était passionnant, organique, lié au corps de la femme, enfant, j'aimais bien le lire, maintenant la parole féministe me paraît finalement très calquée sur le désir des hommes (pas de tous, bien sûr). On néglige aussi une certaine spiritualité. Je ne vois donc jamais les choses ou les gens tels qu'ils me sont « proposés », j'ai une intuition de leur situation au delà de leur discours. 
 
 
Emmanuèle Jawad: Tes livres se réfèrent à un réel défini et balisé par des stéréotypes sociaux ainsi qu’à un monde parallèle et étrange. La question de la mémoire est également omniprésente dès Vestiges de fillette et, dans l’expression d’un intime, le recours notamment au biographique. Quel fonctionnement dans ces correspondances thématiques, quels liens s’opèrent entre ces différents aspects d’un livre à l’autre? 
 
Sandra Moussempès: Une sensation liée à une atmosphère ou un fragment intemporel de vie peut éclipser la lenteur du réel. Pour l'un des poèmes de Sunny girls j'avais vu un téléfilm allemand sur Arte et je retrouvais ces couleurs marron de la série "Inspecteur Derrick" mais aussi ce bleu acier d'un Berlin que j'aimais, à l’inverse le Berlin que je n'aimais pas me donnait d'autres renseignements, je m’intéresse aux prénoms (j'évoque d'ailleurs dans Sunny girl sune femme qui modifie son prénom "ordinaire", pour le rendre plus sophistiqué en lui ajoutant un préfixe, comme une autre femme se ferait refaire le nez) et là toute une série de prénoms allemands me venait à l'esprit: Rosita, Anya, Marcus, Otto. Ce sont donc plutôt des atmosphères qui me guident d'une époque à une autre, d'un pays à un autre, d'un film à l'autre, d'un morceau de musique à l'autre, dark dubstep berlinois ou encore dubstep ensoleillé dans le film « Spring breakers » à Miami ou L.A, musique sacrée d'Hildegarde de Bingen ou chants grégoriens.. 
Mes poèmes sont auto-biographiques la plupart du temps comme je l'ai déjà dit : "La maison du bonheur", poème écrit en 1992, puis publié dans Exercices d'incendie était la vraie maison des parents d'un amoureux, quand j'avais 20 ans, qui s'est suicidé quelques années plus tard, je m'étais sentie très oppressée (on ne pouvait pas fuir car autour de cette maison il n'y avait qu'un immense champ) une nuit dans cette maison style phenix avec chambre d'amis sans amis et meubles sans vie, astiqués comme neufs. Je me souviens que tous les meubles cachaient d'autres meubles et sans doute aussi de nombreux non-dits qui avaient dû peser sur ce jeune homme, très beau, très en marge, rocker/dandy qui lisait Jean Cassou, Artaud, et Cholodenko, qui se vivait comme un extra terrestre dans sa famille si « normale », plus tard diagnostiqué schizophrène. Quant au titre Sunny girls, c'est l'expression qu'on emploie aux States pour qualifier des filles toujours souriantes, actives et cool. Lorsque je vivais à Londres il y avait une jeune californienne manager de rock alternatif, que tout le monde qualifiait justement de "sunny girl" (il n'y a pas vraiment de traduction en français), c'était un compliment, cela signifiait sans aspérités, une « casual girl » toujours heureuse, jusqu'au jour ou j'ai découvert la vérité (sous l'image de jeune femme ultra efficace) à son sujet que je pressentais, quelque chose de très glauque, de quoi faire un vrai thriller. 
De même lorsque j'évoque Sylvia Plath ou Anie Besnard (premier amour d'Artaud et compagne de mon père dans les années 50) dans mes livres, ce n'est pas pour suivre un mouvement de mode ou surfer sur un féminisme bien-pensant de femmes en mal de modèle, mais parce que ces figures ont réellement traversé ma vie. Mon père était le meilleur ami d'Olwyn Hughes, soeur du poète Ted Hughes, mari de Sylvia Plath dont Olwyn fut l'agent et l'éditeur, nous allions en vacances dans la maison de Ted Hughes et de sa seconde femme, Caroll, on voulait nous marier moi et Nicholas (le fils de Ted et Sylvia) pour rire, quand j'étais enfant, je connais donc l'histoire de cette famille et sais que certaines féministes outre-atlantiques ont raconté des choses fausses sur la relation entre Ted et Sylvia, Olwyn s'en plaignait, le vivait très mal car cela touchait son frère qu'elle adorait, elle passait sa vie à répondre aux accusations via la presse, je vivais tout ça de l'intérieur, elle m'en parle encore souvent même si sa santé s'est altérée. Mon univers narratif est donc en constante osmose avec mon vécu souvent d'ailleurs de manière inconsciente. C'est aussi parce que j'ai baigné enfant dans une atmosphère d'inquiétante étrangeté que je peux la retranscrire, il y a eu des choses qui se sont fissurées à des moments clés de ma vie, notamment après la mort de mon père, des réalités, des gens qui ont montré leur vrai visage alors que j'étais toute jeune, l'art, la création m'ont permis de me reconstruire petit à petit; les automates et les poupées de porcelaine qui s'invitent dans mes livres viennent sans doute de ceux que je côtoyais chez Anie Besnard, icône des "Lettres à Anie" (avec un seul N) d'Antonin Artaud qui fut subjuguée par elle le jour où il la vit au café de Flore, elle n'avait que 15 ans et avec qui mon père a eu ensuite une longue relation sentimentale à Rio, dans les années 50 (dansAcrobaties dessinées il y a une photo d'eux sur une plage au Brésil) j'ai d'ailleurs encore la poupée de porcelaine qu'Anie Besnard m'avait offert dans son appartement de l'Ile-Saint-Louis, me disant qu'elle me ressemblait quand j'étais enfant. Cela forcément a influé sur l'écriture de Vestiges de fillette. Mon père possédait le masque mortuaire d'Artaud qui trônait dans le salon (il l'avait vu sur son lit de mort) et un de ses dessins. Il disait à ses élèves qu'Artaud était la réincarnation de Bossuet, il les emmenait faire des cérémonies nocturnes sur la tombe d'Artaud à Ivry-sur-Seine où il était prof, nous écoutions à la maison les onomatopées et les cris d'Artaud. En tant qu'enfant, la voix d'Artaud m'effrayait, ça n'était pas la "norme", je voulais m'appeler Isabelle, être blonde et banale, passer inaperçue (je blondissais même mes cils à l'eau oxygénée car à l'école les filles m'insultaient et m'accusaient de mettre du mascara, car mes cils étaient noirs, longs et épais). Maintenant tout ça est devenu une sorte de richesse mémorielle que je déleste dans chacun de mes livres. 
 
 
Emmanuèle Jawad: Ton travail d’écriture met en situation, dans la construction formelle, des sphères narratives distinctes relevant de différents registres concourant dans leurs agencements à une hétérogénéité. Comment se construisent ces assemblages, quels procédés mis en oeuvre dans ces strates narratives? 
 
Sandra Moussempès: C'est au cœur de mon travail que d'expérimenter sur les formes, ce que je nomme poésie contemporaine ou écriture expérimentale, c'est cette façon de percevoir la création comme une voie d'accès à d'autres pratiques cinématiques, ainsi, détourner les codes du théâtre, du roman, du polar, de l'essai, de l'enquête, du témoignage, de la poésie lyrique, ou encore du script/scénario. J'aime donner à ces genres une nouvelle fonction et cultiver la musicalité des textes. Je fais la même chose avec le son, en travaillant sur ma voix, je me réapproprie les codes de l'opéra, de la musique ethnique, du New Age méditatif, des vocalises en musique contemporaine. Pour chacun de mes livres j'alterne différentes formes dans chaque section, il y a une hétérogénéité afin de préserver un rythme. 
 
 
Emmanuèle Jawad: Tu utilises un lexique particulier qui notamment concourt à cette étrangeté prégnante dans ton travail (« photogénie », « cosmétologie »…utilisation de registre conceptuel, technique, notions etc.). Quelle place occupe cette recherche sur les mots dans ton travail d’écriture ? Est-elle prédominante par rapport à des préoccupations qui seraient par exemple plus graphiques ? 
 
Sandra Moussempès: Il y a une trentaine d'années, j'avais commencé des études de cinéma, jamais finies d'ailleurs, j'en ai gardé quelques réminiscences, la sémiologie de l'image s'accompagne de termes qui s'accordent avec mon travail poétique, j’aime lire des ouvrages scientifiques ou de botanique, ce vocabulaire remonte aussi à mes lectures d'enfants, la Comtesse de Ségur, mes lectures d'auteurs du 19èmes anglais et japonais. Pour le registre conceptuel, je me sens peut-être plus proche de l'art contemporain que du roman par exemple, je vois mes poèmes comme des installations. Le vocabulaire de la langue française est riche de mots "spécialisés", le dictionnaire en regorge qui ne sont que très rarement utilisés dans la vie courante. Le mot taxidermie par exemple. C'est aussi peut-être une forme d'approche chirurgicale de l'instant. De manière générale je suis attirée vers ce qui est étrange, ambivalent, perturbant, ou inexplicable. 
 
 
Emmanuèle Jawad: Dans l’usage récurrent des pronoms (il, elle, privilégiés, introduisant des personnages anonymes) avec un « j » présent à caractère biographique ou rejoignant des énoncés plus abstraits et un  t » pouvant parfois se rapporter à des dialogues rapportés ou encore décontextualisés (dans Photogénie des ombres peintes, d’ailleurs tu faisais de fausses confidences en fin de phrase »), quels liens fais-tu entre poème et récit? 
 
Sandra Moussempès: Il y a toujours une façon de peser le choix de chacun de ces pronoms, il faut savoir rester en dehors du script que j'énonce, le choix du "tu" du "il", du "elle" correspond à des jeux de miroirs, ou comme tu le dis à des segments de dialogues rapportés et décontextualisés. Dans Photogénie des ombres peintes, le passage que tu cites correspond à une vraie/fausse conversation amoureuse. Le "elle" est parfois "moi" déguisée en une autre, ou bien une réelle "autre" qui j'ai observée. "Elle" c'est aussi l'ambivalence des femmes, des héroïnes, comme dans un dédoublement de personnalité, la doublure du "je" et du "elle" c'est celle qui reste dans l'ombre, derrière la caméra, derrière le décor, que l'on ne voit pas et qui est le négatif de l'actrice, sa partie sombre. Le protocole se heurte toujours à la doublure qui elle est bien réelle, hors projection. Le récit, la prose, sont constamment intégrés dans mon travail poétique, mais je ne fais pas partie des poètes qui veulent écrire un roman (peut-être pour avoir plus de visibilité), qui parfois le font très bien d'ailleurs. Je revendique le fait d'être poète même si ce terme est parfois connoté à cause d'une certaine poésie "poétisante" car forme fragment/épuré et la liberté expérimentale conviennent vraiment à mon univers. 
 
 
Emmanuèle Jawad: Différentes formes sont explorées au sein d’un même livre: formes courtes, fragmentaires ou plus longues, agencements numérotés, introduction de segments de phrases en italique, soulignés ou mis entre guillemets, légendes de photographies etc. Comment s’opèrent ces choix formels d’un livre à l’autre, d’une section à l’autre au sein d’un livre? 
 
Sandra Moussempès: Chaque projet de livre a trait à la forme ; pour Sunny girls, j'avais envie de revenir à.des poèmes assez courts, avec moins d'expérimentation typographique que dans mes autre livres, tout en gardant la forme sections/segments. Dans le premier texte « Cadre -la nuit- habitacle rouge », je voulais décrypter une atmosphère cinématographique qui aurait pu exister à l'époque de l'affaire Sharon Tate dans le Hollywood des années 60/70, mais cela aurait pu tout aussi bien se passer en France, j'intégrais aussi l'atmosphère du film "Zabriskie Point", cette histoire du lotissement construit en plein désert, Sunny dunes, de ces promoteurs véreux. J'ai repris de façon plus visible dans une autre section, mes sensations au visionnage du film d'Antonioni, mais, il y a déjà ce travail autour de l'urbanisme (j'ai vécu à une époque de ma vie d'adulte dans un de ces lotissements sans âme, après avoir vécu plus jeune dans un château du 13ème siècle puis dans un minuscule studio à Paris ou encore dans l'East end de Londres) de même qu'il y a une architecture pour chacun de mes livres, que j'essaye de rendre homogène, en variant dans chaque section les modes de narration, les dispositifs qu'ils soient visuels, sensoriels ou sonores. 
 
 
Emmanuèle Jawad: Ton travail d’écriture introduit par endroit des photographies de petit format. Les références cinématographiques sont également prégnantes dans tes livres et le motif cinématographique central dans Sunny girls. D’autre part, certains de tes textes participent à la composition d’audio-poèmes. Comment parviens-tu à composer entre ces différentes dimensions de ton travail, autour du texte, de l’image et du son? 
 
Sandra Moussempès: Le petit format part de l'instant et s'insère dans le quotidien, le cinéma est constitué de ces images, qui s'agitent et produisent le signifiant. L'art est constitué d'images figées ou non. Avec Exercices d'incendie et Vestiges de fillette j'étais dans une noirceur féminine teintée d'humour distancié, je n'avais pas de référents féminins autres que ceux des écrans et des livres, je renvoyais à leur réalité ces sunny girls avant l'heure, l'enfance et sa cruauté, les pensionnats anglais, les secrets des petites filles désenchantées transformées en poupées glamour précoces, mais aussi mes expériences nocturnes, les paysages urbains, les councils flat (HLM) en brique de Londres où je vivais dans les années 90 et la culture working class /musicale /filmique qui va avec, cette Angleterre qui me touche tant. Je parle de moi, oui, et des autres, des icônes, et des perditions, à travers Cindy Sherman, Emily Brontë, Jean Genet, la Comtesse de Ségur, les Lili et Aggie (BD mon enfance) je faisais l'état des lieux en quelque sorte. En détournant les contes de fée je plaçais la condition féminine sur un autre échiquier. Ce travail autour de l'énonciation est lui-même segmenté, d'ou la forme écrite, sonore et visuelle, il y a une distance, reflétée par le cinéma, comme jel'écris dans le poème "Résurgences momentanées des sensations visuelles" (in Sunny girls) : "(...)les acteurs ne pensent pas puisque leur vie est une contrainte momentanée une photographie de miroir sans tain les acteurs jouent à l’écran tandis qu’hors champ l’acteur pense au rôle il est donc hors du rôle et je me désigne parfois comme actrice de ma pensée pensée, pensée parlée, pensée pensée à l’instant puis décrite tant bien que mal (...)" 
J'ai toujours aimé l'univers de la photo (jeune, j'étais modèle et je faisais aussi beaucoup d'auto-portraits, de photos de lieux et de créatures que je croisais dans les soirées) et dessiné, mais aussi fait du théâtre, et surtout chanté. Le chant et l'écriture sont ma priorité et du coup je néglige parfois les autres moyens d'expression. Mais j'ai l'impression d'être toujours caméra au poing lorsque j'écris. Et lorsque je compose mes pièces sonores, je ne m'occupe alors que de musique, de mélodies, de travail sur mes différentes voix: éthérées, sacrées, japonisantes, lyrique, onomatopées, bruitages. Ce dispositif vocal crée un univers singulier d’atmosphères mouvantes et interroge les notions de temporalité et de déjà vu propre à mon travail d'écriture. Ce sont des bandes sons. Je suis invitée dans des lieux dédiés à la poésie mais aussi à l'art contemporain, que ce soit la Fondation Louis Vuitton, le Musée du Carré d'Art à Nîmes, l'Ecole des Beaux-Arts de Lyon, les festivals comme Actoral, où le croisement des genres est présent. J'ai été lauréate de la Villa Kujoyama en 1999, après ma résidence à la Villa Médicis, et dans les deux jurys c'était surtout des rapporteurs d'arts platiques qui étaient favorables à ma sélection. Ce n'est sans doute pas un hasard même si je suis avant tout écrivain et que je travaille avec les mots. 
 
 
Emmanuèle Jawad: Si Sunny girls peut être considéré dans le prolongement de Photogénie des ombres peintes, le cycle qu’il composerait (avec également Acrobaties dessinées) se referme t-il ou se poursuit-il avec un livre à venir ? De façon plus générale, quels projets t’occupent ? 
 
Sandra Moussempès: Je ne crois pas que le cycle se referme. Pour mon prochain livre, en cours d'écriture, je vais continuer à explorer mes thèmes de prédilection et la forme. Ce futur livre sera différent des autres mais dans une continuité. J'ai un peu de mal à évoquer un travail en cours car ce qui s'écrit n'est pas encore mis à distance. Je m'attelle aussi à une future bande son, composée avec ma voix et peut-être d'autres invités/performeurs, un hommage à la musique dite de relaxation, sorte de périple new age vintage entre les années 70 et l'époque victorienne. A vrai dire, je suis encore un peu dans la matrice de Sunny girls et ne me projette pas encore dans quelque chose de très défini. 


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Florence Trocmé 14972 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines