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Le concept de guerre cognitive.

Par Francois155

La guerre psychologique est aussi ancienne que la guerre elle-même ; à travers les siècles Sun Tzu nous le rappelle : « l’art de la guerre, c’est l’art de duper ». Et le grand stratège chinois de préciser, parlant de l’ennemi : « la grande science est de lui faire vouloir tout ce que vous souhaitez qu’il fasse, et de lui fournir, sans qu’il s’en aperçoive, tous les moyens de vous seconder », car « on peut voler à une armée son esprit et lui dérober son adresse, de même que le courage de son commandant ». Bien plus tard, Raymond Aron, analysant la guerre psychologique, dira d’ailleurs que c’est « un mot nouveau pour une très vieille chose… l’action exercée sur le moral de l’adversaire ». Décryptant ses effets sur la stratégie à travers les âges, François Géré écrit aussi qu’il « existe bien, obstinés, des invariants : influencer, persuader, tromper. La constante, c’est l’homme. C’est la machinerie instinctuelle et le cortège des affects primaires ou plus élaborés : la peur, la colère, la haine, la pitié… etc. La colère d’Alexandre est-elle différente de celle de Napoléon ? »[1].

Si la guerre psychologique s’attaque essentiellement (mais pas uniquement…[2]) au moral adverse, le troublant au point de le pousser à la faute, la guerre de l’information s’en prend plus précisément encore aux sources mêmes qu’utilise la mécanique intellectuelle ennemie pour penser. Selon la définition qu’en donnent les auteurs[3] de « La France en guerre économique », « la guerre de l’information leurre la cible en déformant son jugement par action sur le vecteur qu’est l’information. Elle altère la perception de la réalité, et non les fonctions mentales. Le sujet réfléchit juste, avec des éléments faux ». Forme élaborée de guerre psychologique, particulièrement favorisée dans notre époque saturée d’informations de tous ordres, ce type de guerre est couramment conceptualisé et utilisé de nos jours.

Englobant et dépassant les deux précédentes, la guerre cognitive permet de franchir encore un pas supplémentaire dans la recherche de la domination de l’esprit adverse. Son objet est la connaissance elle-même et non plus la simple information (qui relève du domaine conjoncturel, car cherchant à provoquer un effet précis à un moment donné). Elle vise, pour une entité organisée, étatique ou non :

- La création, l’acquisition et/ou la conservation de la connaissance (de tous ordres).

- Son utilisation à l’égard d’autres entités (publiques ou privées) dans le but d’établir une supériorité décisive dans la durée.

Il s’agit d’une forme de conflictualité qui s’inscrit parfaitement dans un contexte « hors limites » puisque visant le savoir humain dans son ensemble et imprimant ses effets sur le long terme, sans parfois que l’adversaire soit conscient qu’il est en fait assujetti à la volonté adverse. Les technologies de l’information et de la communication (TIC) actuelles sont les moyens privilégiés de ce mode d’action.

La prise en compte du concept, par les états et les acteurs économiques, peut buter sur le fait que la guerre cognitive conteste l’idée, fermement établie, selon laquelle l’accroissement continu des progrès techniques et scientifiques contribue à la concorde générale. En fait, la connaissance étant un instrument de pouvoir, même s’il est immatériel, son contrôle participe, lui aussi, à la friction entre les groupes humains.

POUR EN SAVOIR PLUS :

Il ne s’agit ici que d’un très bref résumé. La recherche sur la guerre cognitive n’en est, en France, encore qu’à ses débuts. Le lecteur qui souhaite approfondir sur le sujet et ses atours se reportera avec profit aux liens suivants :

- « La guerre cognitive : à la recherche de la suprématie stratégique », par Christian Harbulot, Nicolas Moinet et Didier Lucas.

- « Menaces, conflits, information : vers une infostratégie » par François-Bernard Huyghe.

- « Les limites d’une économie de la guerre cognitive », par Philippe Baumard.

- « La guerre cognitive, l’arme de la connaissance », une chronique sur l’ouvrage de Christian Harbulot et Didier Lucas.

- Enfin, la brève présentation ci-dessus doit beaucoup à l’ouvrage « La France en guerre économique, plaidoyer pour un État stratège ». Que leurs auteurs me pardonnent s’ils pensent que j’ai, par maladresse ou mauvaise compréhension, amoindri voire travesti leurs propos.



[1] François Géré, « La guerre psychologique », Economica 1997.

[2] En voici la définition officielle contemporaine, selon le TTA 106 et le glossaire interarmées de terminologie opérationnelle : « mise en œuvre concertée de mesures et de moyens variés, destinés à influencer l’opinion, les sentiments, l’attitude et les comportements d’éléments adverses (autorité, armées, populations) de manière à les modifier dans un sens favorable à la réalisation des objectifs de guerre ».

[3] Olivier Bariéty, Albert Brissart, Vincent Delignon, Hervé Kirsch, Jérôme de Roquefeuil.


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