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De la démocratie, de l'argent et du pouvoir, par Raúl Zaffaroni [Actu]

Publié le 16 janvier 2016 par Jyj9icx6

De la démocratie, de l'argent et du pouvoir, par Raúl Zaffaroni [Actu]

Photo extraite du site Internet
de Pensamiento Penal (.org)

Avec des accents qui ne seront pas sans rappeler aux Français (humour compris) le regretté Bernard Maris, porte-parole de l'économie hétérodoxe en France et martyr de la liberté d'expression dans les locaux de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, le juge Raúl Zaffaroni, ex-membre de la Cour Suprême argentine et prochain magistrat à la Cour Inter-américaine des Droits de l'Homme répondait dimanche dernier à une interview dans les pages de Página/12 : avec la lucidité et la capacité à argumenter que mes lecteurs assidus lui connaissent déjà, il analyse la nouvelle situation politique en Argentine en prenant garde, comme il l'a toujours fait, de ne pas verser dans les attaques ad hominem.
Larges extraits
–Después de la represión a los trabajadores de Cresta Roja también fueron reprimidos con balas de goma a corta distancia los estatales de La Plata. ¿Es un plan? –Ante todo, los Estados modernos debemos cuidar a las burocracias. Si uno presume que hay “ñoquis” hay que poner a todo el mundo a trabajar y al que no trabaja se lo echa. No se echa a todos indiscriminadamente porque de esa manera se destruyen burocracias que ha costado mucho dinero construir: no se “fabrican” funcionarios de un día para el otro. Provocar cesantías masivas para meter luego a los propios es cosa de hace un siglo, no de un Estado contemporáneo, que necesita burocracias fuertes y consolidadas. En cuanto a la represión, es una torpeza política peligrosísima. Van a matar a alguien, no sean brutos. Están generando una masa de gente con bronca. ¿O acaso es una provocación? ¿Quieren que alguien se descontrole para justificar un homicidio? Eso, además de ser un crimen, tendría un alto costo político. El campo popular debe hacerse cargo urgentemente de conducir a esa gente, de contenerla. Hay que evitar que respondan a esas provocaciones. Nadie debe caer en esa trampa mortal. Página/12
- Après la répression des travailleurs de Cresta Roja, les employés publics de La Plata ont eux aussi subi la répression à coup de balles en caoutchouc tirées à distance courte. Est-ce planifié ? - Avant tout, nous devons, nous les Etats modernes, prendre soin de nos administrations. Si on présume qu'il y a des tire-au-flanc, il faut mettre tout le monde au travail et virer celui qui ne travaille pas. On ne vire pas tout le monde de manière non discriminée parce que comme ça, on détruit les administrations qui ont coûté beaucoup d'argent à mettre en place. On ne fabrique pas de la fonction publique du jour au lendemain. Provoquer des ruptures de contrats de travail massives pour mettre ensuite les siens en place c'est une chose d'il y a un siècle, pas d'un Etat contemporain, qui a besoin d'administrations fortes et consolidées. Quant à la répression, c'est une maladresse politique extrêmement dangereuse. Ils vont finir par tuer quelqu'un. Il ne faut pas qu'ils se comportent comme des brutes. Ils sont en train de créer une foule de gens enragés. A moins que ce ne soit une provocation. Est-ce qu'ils veulent que quelqu'un perde la tête pour que ça justifie un homicide ? Cela, en plus d'être un crime, ça aurait un coût politique élevé. Le secteur populaire doit de toute urgence se charger d'encadrer ces gens, de les calmer. Il faut éviter de répondre à ces provocations. Personne ne doit tomber dans ce piège mortel. (Traduction © Denise Anne Clavilier)
–¿De qué modo? –Ni la más mínima violencia como respuesta. Esa debe ser la consigna. Seguir protestando cuando corresponde, pero aguantar de pie. No cortar calles ni rutas, dejar pasar los vehículos, ocupar una parte nada más. No dar pretexto a la criminalización. Pero estar, protestar con la presencia, con lo que sea, de pie y firmes. Sin violencia. Sin dar excusas a la represión. Si alguno lo intenta, o es un infiltrado o es alguien a quien se debe contener de inmediato. Cuidado que en eso va la vida. Página/12
- Comment faire ? - Il ne faut pas répondre par la moindre violence. C'est ça qui doit être la consigne. Continuer à manifester quand il le faut mais rester impeccable. Ne pas couper les rues ni les routes, laisser passer les véhicules, occuper une partie [de la chaussée] et pas plus. Ne pas donner un prétexte à la criminalisation [des manifestations]. Mais être là, manifester par sa présence, comme on peut, debout et droits. Sans violence. Sans donner des motifs à la répression. Si quelqu'un s'y essaie, c'est que c'est un infiltré ou quelqu'un qu'il faut calmer sur le champ. Attention parce qu'il en va de la vie [des gens]. (Traduction © Denise Anne Clavilier)
–Resistencia pacífica. –Que, como toda resistencia pacífica, tiene su precio: consiste en aguantar las provocaciones que buscan lograr que quienes protestan ejerzan la violencia. A veces es difícil, pero siempre es posible. Al final se gana. Gandhi independizó a la India. Puede haber incluso una dictadura terrorífica, pero si un día la población decide simplemente no salir más de sus casas, la dictadura se cae. No necesitamos mártires. Tenemos demasiados. Necesitamos personas racionales y luchadoras, pero vivas, bien vivas. Página/12
- La résistance pacifique. - Ce qui, comme toute résistance pacifique, a son prix : ça consiste à ne pas réagir aux provocations qui cherchent à obtenir que les manifestants exercent la violence. Des fois c'est difficile, mais c'est toujours possible. A la fin, on gagne. Gandhi a obtenu l'indépendance de l'Inde. Même s'il y a une dictature terrible, et qu'un jour la population décide simplement de ne plus sortir de chez soi, la dictature tombe. Nous n'avons pas besoin de martyrs. Nous en avons déjà trop. Nous avons besoin de personnes rationnelles, de personnes qui luttent, mais vivantes, bien vivantes. (Traduction © Denise Anne Clavilier)
–Los decretos de necesidad y urgencia transformaron a los ciudadanos en constitucionalistas. ¿Cómo hay que leer e interpretar la Constitución? –Con sentido común, que es la famosa “racionalidad”. Las autoridades democráticas pueden hacer muchas cosas. Pueden elegir hacer unas cosas y no hacer otras. Esto se llama política. Pero lo que no pueden hacer es justamente “hacer cualquier cosa” y menos invocar necesidades que no existen. ¿Qué urgencia más que la de Clarín hay en desarticular la ley de medios y los organismos creados por ella? Página/12
- Les décrets de nécessité et urgence ont transformé les citoyens en constitutionnalistes. Comment faut-il lire et interpréter la Constitution ? - Avec du bon sens. C'est ça la fameuse rationalité. Les pouvoirs publics démocratiques peuvent faire beaucoup de choses. Ils peuvent choisir de faire certaines choses et de ne pas en faire d'autres. Cela s'appelle la politique. Mais ce qui ne peut pas se faire, c'est justement faire n'importe quoi et encore moins invoquer des nécessités qui n'existent pas. Quelle autre urgence y avait-il à démanteler la loi des médias et les organismes qu'elle a mis en place sinon l'urgence de Clarín ? (Traduction © Denise Anne Clavilier)
–¿Qué urgencia hay? –Yo no lo sé. ¿Qué necesidad y urgencia pública hay en hacer eso? ¿Me puede alguien decir qué urgencia pública hay en pasar la interceptación de comunicaciones telefónicas de la Procuración a la Corte Suprema? ¿Acaso no se están realizando correctamente como lo solicitan los jueces? ¿Ha habido denuncias de jueces porque la Procuración no intervino los teléfonos solicitados? ¿Se escapan los delincuentes porque el servicio no funciona? Es claro que no hay urgencia, al punto que la propia Corte resolvió postergar todo hasta febrero. Entonces, ¿no podía discutirlo el Congreso en marzo si la Corte no lo hace efectivo hasta febrero? El sentido común es el que señala cuándo algo es racional aunque no me guste. Y cuándo no lo es, aunque me guste. La necesidad y la urgencia no se inventan: deben responder a realidades. No se pueden invocar cuando alguien tiene ganas de hacer lo que le gusta. Si con el mismo criterio se manejarán en el futuro, me temo que puedan invocar la urgencia a los efectos de aplicar el artículo 23 de la Constitución. Página/12
- Quelle urgence y a-t-il ? - Qu'est-ce que j'en sais, moi ! Quelle nécessité, quelle urgence de faire ça y a-t-il ? Est-ce que quelqu'un peut me dire quelle urgence publique il y a à transférer les écoutes téléphoniques du Parquet général à la Cour Suprême ? Est-ce que par hasard elles ne seraient pas réalisées conformément à ce que demandent les juges ? Est-ce que des juges ont porté plainte contre le Parquet général parce qu'il n'a pas ordonné les écoutes demandées ? Est-ce que les criminels échappent à la justice parce que le service ne fonctionne pas ? C'est clair qu'il n'y a pas d'urgence, à tel point que la Cour [suprême] elle-même a pris la résolution de remettre tout jusqu'en février. Alors, le Congrès ne pouvait pas en débattre en mars si la Cours ne le rend pas effectif avant février ? Le bon sens c'est ce qui indique quand quelque chose est rationnel même si je n'aime pas ça. Et quand ça ne l'est pas, même si j'aime ça. La nécessité et l'urgence ne s'inventent pas, ça doit correspondre à la réalité. On ne peut pas les invoquer quand quelqu'un a envie de faire ce qui lui plaît. S'ils se comportent avec le même critère dans l'avenir, j'ai bien peur qu'ils puissent invoquer l'urgence aux fins d'appliquer l'article 23 de la Constitution (1). (Traduction © Denise Anne Clavilier)
–La potestad del Presidente de establecer el estado de sitio y suspender garantías constitucionales. –Claro, es un artículo de la Constitución. Pero eso no quiere decir que se puede inventar una realidad para que en cualquier momento nos metan en estado de sitio en cualquier momento. Ahí sí que estaríamos todos en libertad condicional. El tono usado para la reforma por DNU de la Ley de Servicios de Comunicación Audiovisual me recordó al decreto 4161 dictado por Pedro Eugenio Aramburu en marzo de 1956. Lo que están haciendo me hace pensar que desde el gobierno creen que son la “fusiladora” y que derrocaron a la “dictadura cristinista”. Sólo les falta ese decreto que penaba a todo el que nombrase al peronismo o cantase la marcha. Cuando un decreto de necesidad y urgencia no responde a ninguna necesidad ni urgencia no es constitucional, porque es una simple ley dictada por el Poder Ejecutivo, al que le está prohibido legislar. Hemos visto una maniobra muy peligrosa: por un lado la multiplicación de decretos sin necesidad ni urgencia, o sea, de decretos-leyes al estilo de los regímenes “de facto” y, por otro, la tentativa de introducir por vía de decreto a dos jueces en la Corte Suprema, con el obvio objetivo de que se los declaren constitucionales o, por lo menos, que demoren cualquier decisión que les haga perder vigencia. Creo que no les resultó del todo bien, pero la intención se mantiene. Página/12
- Le pouvoir du Président de déclarer l'état de siège et de suspendre les garanties constitutionnelles. - Exact. C'est un article de la Constitution. Mais ça ne veut pas dire qu'on peut inventer une réalité pour qu'on nous flanque en état de siège pour un oui ou pour un non. Pour le coup, nous serions tous en liberté conditionnelle. La manière dont s'est faite la réforme par DNU [Décret de Nécessité et d'Urgence] de la Loi des Services de Communication Audiovisuelle [ley de medios] m'a remis en mémoire le décret 4161 dicté par Pedro Eugenio Aramburu (2) en mars 1956. Ce qu'ils sont en train de faire me fait penser qu'au gouvernement, ils croient qu'ils sont la "fusiladora" et qu'ils viennent de renverser la "dictature cristiniste". Il ne leur manque plus que d'émettre le décret qui interdisait sous peine de sanction pénale toute personne qui prononçait le nom de Perón ou qui chantait la Marche [Marcha Peronista]. Quand un décret de nécessité et d'urgence ne correspond à aucune nécessité et aucune urgence, il n'est pas constitutionnel, parce que c'est une simple loi dictée par le pouvoir exécutif, qui a l'interdiction de légiférer. Nous avons assisté à une manœuvre très dangereuse : d'un côté, la multiplication de décrets sans nécessité ni urgence, c'est-à-dire des décrets-lois dans le style des gouvernements anticonstitutionnels et de l'autre, la tentative de faire entrer à la Cour suprême deux juges par voie de décret, dans le but évident de les faire déclarer constitutionnels ou, peut-être, de retarder quelque décision que ce soit jusqu'à ce qu'ils cessent d'être valides (3). Je crois qu'ils n'y ont pas trop bien réussi mais l'intention y était. (Traduction © Denise Anne Clavilier)
–Ante la pregunta de por qué invocar la urgencia y la necesidad, la respuesta podría ser sencilla: porque a primera vista el Gobierno tiene el Congreso en contra. –Claro, pero la necesidad constitucional no puede ser entendida como la necesidad política de “obviar” al Congreso. Eso es una enormidad. Si el Ejecutivo legisla por decreto-ley porque el Congreso no le sancionaría la ley que quiere, ¿por qué no lo clausura y asume la suma del poder? La necesidad constitucional debe ser una necesidad republicana y no otra: hay necesidad cuando hay peligro de algo para la República, para el país. Debo ascender a un oficial porque puede haber un problema de defensa nacional. Debo nombrar a un embajador porque está en riesgo una negociación clave. Debo nombrar un juez porque la justicia no se mueve y no pone un subrogante y hay delincuentes que pueden quedar sueltos. Pero no hay ninguna necesidad republicana si asciendo a general a mi primo subteniente, o si quiero nombrar embajador en Siria a mi cuñado para mandarlo lejos. O si quiero nombrar ministros de la Corte a mis compadres y sé que el Senado no daría el acuerdo. Eso no es ninguna necesidad republicana, es esquivar lisa y llanamente el sistema de pesos y contrapesos de la Constitución. No se necesita ser un jurista para entenderlo. El sentido común lo indica. Página/12
- A la question pourquoi invoquer l'urgence et la nécessité, la réponse pourrait être simple : parce que le Gouvernement, à première vue, fait face à un Congrès qui lui est opposé. - Exact, mais on ne peut pas comprendre la nécessité constitutionnelle comme le besoin politique de court-circuiter le Congrès. C'est énorme, ça ! Si l'Exécutif légifère par décret-loi parce que le Congrès ne sanctionnerait pas la loi qu'il veut, pourquoi ne pas le dissoudre et prendre la totalité du pouvoir ? La nécessité constitutionnelle doit être une nécessité républicaine (4) et pas une autre. Il y a nécessité quand il y a un danger pour la République, pour le pays. Je dois donner de l'avancement à un officier parce qu'il peut y avoir un problème de défense nationale. Je dois nommer un ambassadeur parce qu'une négociation clé court un danger. Je dois nommer un juge parce que la Justice est paralysée, qu'elle ne désigne aucun substitut et qu'on pourrait faire la levée d'écrous de hors-la-loi. Mais il n'y a aucune nécessité républicaine si je nomme général mon sous-lieutenant de cousin ou si je veux nommer ambassadeur en Syrie mon beau-frère pour m'en débarrasser (5). Ou si je veux nommer juger à la Cour à des potes et que je sais que le Sénat ne donnera pas son accord (6). Ça, ce n'est de la nécessité républicaine ni de près ni de loin. Ça, ça s'appelle déjouer purement et simplement le système des pouvoirs respectifs fixé par la Constitution. Et il n'y a pas besoin d'être juriste pour le comprendre. Le simple bon sens suffit. (Traduction © Denise Anne Clavilier)
–¿A qué objetivo apunta la presencia masiva en el Estado de cuadros que fueron gerentes generales o vicepresidentes ejecutivos de transnacionales? –Sinceramente creo que no es un plan. Es más simple: se trata de una forma que adquiere la etapa superior del colonialismo que vivimos. Hoy se acabó el neocolonialismo. En el mundo mandan y compiten las corporaciones en el mundo. Ni Mr. Obama ni Frau Merkel están haciendo lo que quieren, sino que el poder político en todo el planeta está sitiado por corporaciones transnacionales a cargo de burócratas que son los CEOs. No son los dueños del capital. No son Henry Ford ni el gordo con cadena de oro y habano de las caricaturas de La Vanguardia de hace cien años. Son gerentes, burócratas que tienen por misión obtener la mejor renta en el menor tiempo para su corporación. Si no lo hacen serán desplazados y sustituidos por otros que esperan su turno. Por eso digo que no es un plan sino una nueva forma de virreinato. Simple y sencillamente. Mandan ellos, es decir las corporaciones transnacionales con sus agentes en funciones políticas. No hay un partido político en combinación con el “establishment” y que funciona como fusible. No. Directamente han tomado el poder, sin mediación política. Ya no nos ocupan por medio de oligarquías ni por nuestras propias Fuerzas Armadas alienadas en Panamá o en cursos dictados por fascistas franceses. Lo que sucede es que las corporaciones toman el comando de la economía y de la política a través de sus CEOs. Es un fenómeno nuevo dentro del marco del colonialismo, que debe leerse en clave mundial. Mientras analizamos este fenómeno pienso que debemos ser profundamente autocríticos con algo que falla. No nos hemos ocupado de las instituciones. No les dimos pelota. El campo popular no pensó en eso y el campo jurídico tampoco, y no sé cuál es más responsable de los dos. Los políticos tienen la disculpa de que su actividad es sumamente competitiva, propia del día a día, pero los juristas tenemos el deber de pensar porque estamos más lejos de la competencia cotidiana. No podemos confundir una democracia republicana con una democracia plebiscitaria. Si las confundimos llegaríamos a la conclusión de que Hitler y Mussolini eran demócratas. No es así: el que gana debe respetar a la minoría, porque debe dejar intangible el derecho de la mayoría a cambiar de opinión. Y esto debe estar establecido claramente en una ingeniería institucional que impida que la mayoría coyuntural haga cualquier cosa. Esto que está pasando nos pone sobre el tapete la realidad de que no tenemos la mejor Constitución del mundo, sino un texto de 160 años remendado a los ponchazos, en forma inconstitucional en 1957 y en forma constitucional en 1994, pero con urgencia para garantizar una reelección, sin mayor reflexión institucional ni valorización del parlamentarismo, por ejemplo. Hoy pagamos las consecuencias. Por eso digo que el campo político popular debe hacer su autocrítica. Es indispensable. Página/12
- Quel est l'objectif visé par la présence massive dans l'Etat (7) de responsables qui ont été cadres supérieurs ou dirigeants de multinationales ? - Sincèrement, je ne crois pas que ce soit planifié. C'est plus simple : c'est une des formes qu'a pris l'étape ultime du colonialisme que nous vivons. Aujourd'hui, le néocolonialisme, c'est fini. Ceux qui commandent et qui sont en compétition dans le monde, ce sont les entreprises. Ni Mister Obama ni Frau Merkel ne font ce qu'ils veulent. Mais le pouvoir politique sur l'ensemble de la planète est assiégé par les multinationales, qui sont aux mains d'administrateurs qu'on appelle PDG. Ils ne sont pas les propriétaires du capital. Ils ne sont pas Henry Ford ni même le gros bonhomme avec sa chaîne en or et son havane comme dans les caricatures de La Vanguardia d'il y a cents ans. Ce sont des directeurs, des administrateurs qui ont pour mission d'obtenir le plus de bénéfice dans le temps le plus court possible pour leur entreprise. S'ils ne le font pas, ils sont révoqués ou remplacés par d'autres qui attendent leur tour. C'est pour ça que je dis que ce n'est pas planifié, c'est au contraire une nouvelle forme de vice-royauté (8). Purement et simplement ! C'est eux qui gouvernent, c'est-à-dire les multinationales à travers leurs agents dans des emplois publics. Il n'y a pas un parti politique en cheville avec l'establishment et qui fonctionne comme un fusible. Non. Ils ont pris le pouvoir, directement, sans médiation politique. Ils ne nous occupent plus par le moyen d'oligarchies ou par nos propres forces armées envoyées au Panamá ou en formation donnés par des réactionnaires français (9). Ce qui arrive, c'est que les entreprises prennent les commandes de l'économie et- de la politique à travers leurs PDG. C'est un phénomène nouveau à l'intérieur du cadre du colonialisme, qui doit être considéré à l'échelle mondiale. Lorsque nous analysons ce phénomène, je pense que nous devons faire notre autocritique en profondeur sur ce qui ne va pas. Nous ne nous sommes pas occupés de nos institutions. Nous ne leur avons pas passé le ballon. Le secteur populaire n'y a pas pensé et le secteur judiciaire non plus et je ne sais pas lequel des deux est le plus responsable. Les politiques ont l'excuse que leur activité est hautement compétitive, ce qui vient du nez dans le guidon, mais nous les juristes, nous avons le devoir de penser parce que nous sommes plus loin de la compétition quotidienne. Nous ne pouvons pas confondre une démocratie républicaine avec une démocratie plébiscitaire. Si nous les confondons, nous pourrions arriver à la conclusion que Hitler et Mussolini étaient des démocrates. Et ce n'est pas le cas : celui qui gagne doit respecter la minorité, parce que il doit laisser intact le droit de la majorité à changer d'opinion. Et ça doit être établi clairement grâce à une ingénierie institutionnelle qui empêche que la majorité conjoncturelle fasse quoi que ce soit. Ce qui est en train de nous arriver met sur le tapis cette réalité que nous n'avons pas la meilleure constitution du monde, mais plutôt un texte qui a 160 ans, qui a été ravaudé comme une vieille chaussette, de façon inconstitutionnelle en 1957 et de façon constitutionnelle en 1994 mais en urgence, pour garantir une réélection, sans beaucoup de réflexion ni de valorisation du parlementarisme, par exemple. Aujourd'hui, nous en payons les conséquences. C'est pour ça que je dis que le secteur politique populaire doit faire son autocritique. C'est indispensable. (Traduction © Denise Anne Clavilier)
Pour aller plus loin : lire l'article complet sur le site Internet de Página/12 accéder au texte de la constitution argentine sur le site Internet du Sénat.
(1) L'article 23 en question établit les cas où l'état d'urgence peut être déclaré, dans le premier chapitre de la constitution (qui peut être consulté en intégralité sur le site Internet du Sénat de la République argentine). En voici le texte intégral : Art. 23.- En caso de conmoción interior o de ataque exterior que pongan en peligro el ejercicio de esta Constitución y de las autoridades creadas por ella, se declarará en estado de sitio la provincia o territorio en donde exista la perturbación del orden, quedando suspensas allí las garantías constitucionales. Pero durante esta suspensión no podrá el presidente de la República condenar por sí ni aplicar penas. Su poder se limitará en tal caso respecto de las personas, a arrestarlas o trasladarlas de un punto a otro de la Nación, si ellas no prefiriesen salir fuera del territorio argentino. Article 23 : En cas de désordre intérieur ou d'attaque extérieure qui mette en danger l'exercice de la présente Constitution et des autorités qu'elle établit, sera déclaré en état de siège la province ou le territoire où existe la perturbation de l'ordre public, ce qui y suspendra les garanties constitutionnelles. Cependant, durant cette suspension, le Président de la République ne pourra pas par lui-même prononcer des condamnations ni appliquer aucune peine. Dans ce cas, son pouvoir vis-à-vis des personnes se limitera à les faire arrêter ou les faire déplacer d'un point à un autre de la Nation, à moins qu'elles ne préfèrent quitter le territoire argentin. (Traduction © Denise Anne Clavilier) Le lecteur aura remarqué que dans ce texte, qui est la source du droit en Argentine, on confond encore la notion de nation et celle de territoire (on ne peut déplacer que sur un territoire). Dans ces circonstances, la confusion, qui règne dans l'esprit de tous les Argentins entre la notion d'état et celle de gouvernement, n'est pas bien grave, au regard de celle qu'on trouve dans la Constitution elle-même. Et comme vous pouvez aussi le constater, les conditions qui entourent le passage à l'état de siège sont pour le moins très peu précises. Il n'y a même pas de limites dans le temps ni dans les formes, on ne dit pas ce que devient le corps législatif pendant ce temps... Comme on le voit, la constitution argentine est encore faible en matière de garantie démocratique. Elle n'a pas beaucoup bougé depuis l'époque de sa toute première rédaction, par Juan Bautista Alberdi et ses collaborateurs, en 1853 ! (2) Un chef d'Etat imposé par un coup d'Etat, en l'occurrence celui qui, avec l'appui de la CIA, a mis fin au second mandat, constitutionnel, de Perón en septembre 1955. (3) Ce décret de nomination a été retiré dans les jours qui ont suivi et les deux nominations ont repris le chemin ordinaire, pour aboutir sur le bureau du Congrès qui les examinera à la rentrée de mars, selon les formes habituelles. (4) Les Argentins sont comme les Français : ils confondent le sens de l'adjectif républicain avec avec celui de l'adjectif démocratique. (5) Raúl Zaffaroni est quelqu'un qui pratique l'humour anglais. Très froid, très détaché. Il se trouve que le beau-frère de Macri, le frère de sa femme, est un acteur kirchneriste. Et en ce moment, s'il l'envoyait en Syrie, il en serait en effet débarrassé pour un bon moment. Ceci dit, je n'ai pas encore lu ou entendu dire que les relations entre les deux hommes étaient mauvaises. Peut-être y a-t-il de la place pour un désaccord politique pacifique en famille ? (6) La situation réelle, même s'il n'est pas totalement établi que les deux juristes nommés par Macri soient ses affidés. Ce ne sont pas des kirchneristes résolus non plus ! (7) Autre bel exemple de la confusion entre Etat et Gouvernement. Les cadres en question sont tous des ministres, des secrétaires d'Etat et des directeurs de service, sachant que, contrairement à ce qu'il se passe dans de nombreux Etats en Europe, les directeurs de service dans les ministères sont nommés par le ministre et ne sont pas issus des grands corps de l'Etat. Ce ne sont pas des fonctionnaires de carrière (on commence à parler de mettre en place des filières professionnelles pour améliorer la qualité du service public et de la gestion de l'Etat). Les seuls corps de l'Etat qui existent vraiment en Argentine, ce sont les militaires, les magistrats et en partie, mais en partie seulement, les diplomates. Le reste, non. Même les conservateurs de musées nationaux ne font pas partie d'un corps constitué. Tous n'ont pas la formation adéquate, même si la situation est en progrès. (8) Raúl Zaffaroni use ici d'une référence à la période coloniale. En Amérique du Sud, le roi d'Espagne faisait administrer ses possessions par des vice-rois. Aux Philippines aussi, d'ailleurs. (9) Probablement une allusion aux prétendues collaborations militaires entre la France et l'Argentine avant l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand, qui semble avoir eu une attitude moins ambiguë que ses prédécesseurs sur ce plan. En Argentine, les fascistes, à l'extérieur des frontières, ce sont des réactionnaires. A l'intérieur, ce sont des politiques en cheville avec le milieu. Le mot ne recouvre pas vraiment une idéologie particulière mais bien davantage une modalité d'exercice du pouvoir politique.

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