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Antidote au sommeil

Par Carmenrob

La guerre n’a pas un visage de femme, de Svetlana Alexievitch, ce n’est pas de la tarte. Comme lecture de soirée, ça peut retarder l’heure de l’endormissement ou l’entrecouper de périodes de veille. C’est ce qui m’est arrivé l’autre soir. Pas moyen de m’endormir. Je me suis donc relevée pour lire. J’ai puisé dans ma boîte magique (voir Père Noël est passé) dans l’espoir de dénicher une lecture plus douce, moins bouleversante. Comme ça, au hasard, j’ai attrapé Un amour impossible de Christine Angot. Eh bien ! pour la douceur, on repassera !

Bouleversant ! Magistral !

Le propos ? Faut d’abord savoir que les écrits d’Angot sont de l’ordre de l’autofiction, et que celle-ci est loin de faire l’unanimité dans les hautes sphères de l’intelligentsia littéraire française précisément en raison de ce choix. En effet, la bataille fait rage chez certains intellectuels de l’Hexagone (et ici aussi, à l’occasion) quant à la valeur littéraire de l’autofiction, c’est-à-dire ce genre de fiction qui emprunte une grande part à l’histoire personnelle de l’auteur. Dans le camp des contre, on décrète que tout ce qui n’est pas pure imagination (comme si toute fiction ne prenait pas source dans l’être qui écrit ?) ne peut prétendre à l’art. Dans le camp des pour, ceux qui croient que l’art n’est pas tant affaire de sujet que de capacité à susciter l’émotion du lecteur ou sa réflexion. Que l’art a moins à voir avec le quoi qu’avec le comment. Et en matière de comment, on a ici affaire à un grand maître.

amour

Mais enfin, le propos ! Oui, j’y arrive. Sans trop vous en dévoiler, disons que Christine Angot reconstitue le grand amour qui l’a unie à sa mère, en retrace la genèse minée, l’histoire chaotique et le réconfortant dénouement. Faut aussi savoir que cette relation maternelle est le recto d’une autre relation, la paternelle, épisodique, et perverse. Et que le lien avec le père mettra à rude épreuve l’amour de la fille pour sa mère.

Malgré son titre, Un amour impossible raconte une grande histoire d’amour mère-fille. On apprend assez tôt que la mère fut rejetée dans son enfance par son propre père, de façon explicite, avec des mots très durs. « Tes cousins sont beaux. Tu es laide ! » « Ils sont intelligents. Tu es bête ! » « Ils sont instruits. Tu es ignorante ! » Plus tard, elle tombera follement amoureuse d’un homme qui la rejette aussi.  Séducteur, manipulateur, profiteur. Elle aura un enfant de lui, Christine, qu’il ne reconnaîtra que des années plus tard. Lorsqu’au moment de l’adolescence, sur l’insistance de la mère, le père acceptera enfin de passer chez le notaire donner une existence légale à leur lien biologique, tout basculera. Et la mère sera maintenant rejetée par sa propre fille. Qu’est-ce qui sauvera cet amour ? La pugnacité de la mère qui jamais ne se laissera complètement éloigner de sa fille? La profondeur de leur lien qui les fera tour à tour rattacher le fil sur le point de se rompre ? Ah ! cette mère, parfois irritante dans son acceptation sans fin des rebuffades, dans cette sorte d’absence qui la maintient là, dans l’insupportable, dans son aveuglement face à l’intolérable ! Comme si elle était imperméable, immunisée contre la violence du rejet. Et, à l’opposé, cette admiration qui nous vient pour sa patience, son courage, son inaltérable fidélité à son amour envers sa fille. Et pour le courage de cette grande fille, brisée dans la fleur de l’âge, en lutte pour sa propre survie.

Comment décrire la puissance de cette écriture dépouillée de tout pathos, de toute tentative d’émouvoir autrement que par la vérité, les faits. Alignés les uns après les autres, impitoyablement. Nous laissant nous faire une idée, juger. Comme si nous y étions et assistons impuissants au drame que l’on sent poindre dès les premières lignes. Une écriture chirurgicale, comme un scalpel qui extrait la tumeur des zones obscures où elle se cache, et qui ouvre la voie à la guérison de l’être, de l’auteur comme du lecteur.

Pour cette oeuvre, Christine Angot a remporté le prix Décembre 2015*.

Christine Angot, Un amour impossible, Flammarion, Paris, 2015, 217 pages

Pour des points de vue divergents sur le mérite de Christine Angot, consultez cette article de Bibliobs

*Le Prix Décembre a été créé en 1989 par Philippe Dennery. Anciennement appelé Prix Novembre il est devenu Prix Décembre depuis qu’il est soutenu financièrement par Pierre Bergé (l’ancien mécène ayant déposé l’ancienne dénomination).

Il est aujourd’hui décerné fin octobre – début novembre et se veut une sorte d’anti-Goncourt. En pleine période de remise des prix d’automne, il tente de diriger les projecteurs de l’actualité littéraire sur un livre, roman ou éssai, publié en marge des circuits commerciaux.(Source)


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