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Le Dico des Idées : Modernité

Publié le 17 janvier 2016 par Vindex @BloggActualite

Modernité : Ce mot désigne communément ce qui est récent, avec une idée de simultanéité avec le présent ou le passé proche. Dérivé du latin " modo " qui signifie " maintenant " ou " il y a peu de temps ", ce terme s'est également doté d'une connotation positive, puisqu'il intègre aussi la notion de progrès, d'avancée pour l'Humanité. Pour autant, n'oublions pas qu'en histoire, les Temps modernes (ou Epoque Moderne) se situent approximativement entre la fin du XVème siècle et la fin du XVIIIème siècle, alors que nous appelons la période actuelle l'Epoque contemporaine. La modernité constitue aussi un idéal-type, c'est-à-dire une théorie tendant à décrire une réalité empirique. D'un point de vue politique, à quand peut-on faire remonter la " modernité " ? Quelles idées contient-elle ? Est-elle un horizon indépassable ?

Princes et Etats modernes

Lorsque l'on parle de modernité politique, on peut tout d'abord penser à la modernité des structures politiques, c'est à dire celles d'un Etat Moderne. Cette modernité s'est construite sur une échelle de temps moyen, à cheval sur la fin de l'époque Médiévale et les débuts des Temps Modernes, en Europe. Elle émergea sous forme d'une révolution silencieuse, en particulier par la structuration progressive du Royaume de France entre Philippe II Auguste (1180-1223) et Louis XI (1461-1483), permettant au détour des aléas historiques et politiques (féodalité, conflits avec l'Angleterre, guerre civile, influence des principautés territoriales...) le renforcement de l'autorité du Roi et à une plus grande acceptation de celle-ci. Elle fut aussi accompagnée d'une augmentation considérable du domaine royal et d'un renforcement des relais du pouvoir royal qui se centralise. Le contrôle du Prince se développe dans les domaines des finances, de l'armée, de la justice voire de l'économie et même de la culture, en parallèle avec la constitution progressive d'un sentiment national appuyant la souveraineté du Roi. C'est dans une dynamique tout aussi progressive et incertaine que cette tendance s'affirma avec le concept si particulièrement français d'absolutisme avec des Rois comme François Ier, Louis XIII et Louis XIV.

L'affirmation pratique de l'Etat et du Prince entraîne également avec elle une fertilité théorique dans la conceptualisation de la modernité. De nombreux théoriciens politiques ou juridiques définissent la Souveraineté, le Prince, l'Etat ou la Monarchie, et débattent à ce sujet. On peut ainsi citer Jean Ferrault qui relaye l'idée (non nouvelle) d'un roi "Empereur en son royaume" quand Claude de Seyssel met l'accent sur la modération de la monarchie française en 1519 dans son livre La Grande Monarchie de France, où il rappelle les "freins" à la souveraineté royale : la foi chrétienne, la justice et la police (administration du royaume). Au contraire, Guillaume Budé mit en avant le caractère absolu du pouvoir royal, tout comme Jean Bodin pour qui le souverain est à la fois maître de la justice et source de la loi : "La souveraineté n'est limitée, ni en puissance, ni en charge, ni à certains temps [...]. Poursuivons maintenant l'autre partie de nostre définition, et disons que ces mots PUISSANCE ABSOLUE. [...]."

Cette réflexion sur le Prince ne fut pas indépendante de la "Renaissance". Certes, ce concept date du XIXème siècle (Michelet, Burckhardt) mais la période qu'il décrit est celle d'un bouleversement de la vision du monde consciemment vécu par nombre de contemporains. A ce titre, on ne peut oublier le rôle de l'Italie dans la réflexion sur ces nouvelles structures modernes. Machiavel fut par exemple l'un des premiers à utiliser le mot "Etat" dans son sens actuel. Dans Le Prince (1532), il classe les différents régimes politiques, théorise la prise et la conservation du pouvoir par le Prince, dont la virtu est politique avant d'être morale. Incarnation d'une sorte de Raison d'Etat, son oeuvre fut fondatrice et commentée pendant plusieurs siècles. Parallèlement à celle-ci se développe aussi la réflexion sur le bon gouvernement à la manière des philosophes de l'antiquité, comme en témoignent les "Utopies", cités au régime politique idéal mais imaginaire traduisant une vision de l'Etat et du pouvoir. On peut ainsi citer les plus connues comme Utopia (Thomas More, inventeur du concept) ou La Cité du Soleil (Tommaso Campanella).

Modernité contre Tradition

La modernité, c'est donc d'abord l'émergence du concept d'Etat qui amène à une réflexion politique retrouvée et de plus en plus poussée. Le deuxième sens de la modernité en découle : celle de la philosophie politique.

Par habitude, on place aux origines de la modernité le concept de Cité Grecque et le Christianisme, la première constituant les prémices de la démocratie, le second à l'origine de la reconnaissance de l'individu. Mais ils n'en sont que les origines et non la définition : la modernité va en fait plus loin et se caractérise par deux faits : la séparation entre l'Etat et la Société Civile et entre le citoyen et l'individu. En poussant la réflexion, on peut aussi la considérer comme la séparation entre la vision idéalisée et finalisée du monde ; entre le rationnel, la culturel et le personnel (qui furent longtemps tous trois liés à Dieu) ; entre le monde objectif et le monde subjectif ; entre le monde naturaliste et celui de la Foi.

En ce sens, elle constitue donc une attitude contre la société traditionnelle, dans laquelle la place de la communauté est plus forte que celle de l'individu. On divise d'ailleurs dès le XVIème siècle les penseurs en deux catégories : les Anciens (ceux qui pensent que l'être humain est un être politique par nature, qui soutiennent la notion de "politique naturelle" et d'"essentialisme") et les Modernes (ceux qui pensent que l'individu se renforce par sa participation politique mais qui par nature échappe à la vie politique, autrement dit ceux qui défendent la notion de " contractualisme"). Cette division existe par ailleurs dans d'autres domaines comme la littérature, comme en témoigne la "Querelle des Anciens et des Modernes" entre les écrivains français du XVIIème siècle.

On le voit la modernité est donc également une posture philosophique qui dépend du contexte : chaque époque peut avoir sa modernité, ses nouveautés. La modernité philosophique entamée pendant le XVIème siècle s'intensifie par la suite pour arriver aux deux événements qui selon Maurice Barbier, lancent la modernité et la traduisent politiquement : la Constitution Américaine et la Révolution Française. Celles-ci ont tendance à amener progressivement à une égalisation des droits, à une sécularisation de l'idée de travail (auparavant mal perçu notamment dans l'Antiquité), vu comme un moyen d'émancipation de l'individu de plus en plus affirmé. Associée à l'individu, l'idée de Raison amène néanmoins selon beaucoup à une atomisation de la société, à un repli sur soi, à la consommation, au désengagement politique et à la perte de sens du monde. La modernité n'est donc pas sans défaut ni exempte de toute critique.


Critique de la modernité

Le concept de modernité ne fut donc pas unanimement approuvé. Elle fut d'abord touchée par des contradictions ou des défis (esclavages perdurant aux Etats-Unis, totalitarismes issus ou rejetant la modernité). Elle eut aussi des conséquences sociales non négligeables : l'application progressive de la modernité aux systèmes politiques engendra la constitution des sociétés modernes, dans laquelle l'individualisation favorise la lutte de tous contre tous. D'après Alain Touraine, la modernité aboutit toujours plus à un écartèlement entre le sujet et l'objet. D'après lui, l'enjeu est de redonner au sujet sa capacité de contrôle et de subjectiver en renouant le lien entre le monde de l'objectif et le monde du subjectif. La modernité serait souhaitable si elle se base sur l'identité, la rationalité et le sujet, qui permettrait la médiation entre les deux précédents.

La critique de la modernité réside aussi dans les acteurs restés "Anciens" dans leur positionnement philosophique. L'Eglise fait partie de ceux-ci ayant critiqué la modernité de part l'importance de la tradition dans son dogme. Pie X dénombre 65 principales erreurs du modernisme et réaffirme sa critique du luthéranisme (en partie lié à la modernité) dans son syllabus Lamentabili Sane Exitu (Avec de Lamentables résultats) en 1907. La doctrine sociale de l'Eglise ( rerum novarum en 1891) renvoie dos à dos les thèses du libéralisme et du marxisme, deux avatars de la modernité philosophique et politique.

Un autre problème de la modernité est qu'elle ne considère plus la justice et les valeurs comme des qualités de l'âme et des individus (acquises par une éducation), mais qu'elle les voient comme des structures politiques et sociales mouvantes et devant garantir les Droits de l'Homme, seule véritable limite de la société moderne. Les idées de communauté, de valeur et de tradition ont donc largement moins de place dans la société au fur et à mesure que la modernité s'impose.

Enfin Nietzsche conçoit le "dernier homme" comme un individu qui souhaite des droits mais ne s'implique plus politiquement, qui veut croire mais pas en Dieu. Dépossédé par la modernité, il a à la fois la passion de l'Egalité et la volonté de Liberté Individuelle : deux principes qui dans l'absolu se situent en contradiction. Par ailleurs, il considère que l'individualisation entraîne une parcellisation de la morale qui disparaît avec l'affirmation du droit à la place des traditions.

Les nouveaux visages de la modernité

Bien que la modernité eut été critiquée, elle ne fut pour autant pas remise en cause de manière suffisamment large pour être arrêtée. Dans les pays les plus modernes, elle s'est toutefois recomposée. Le vieil Etat Moderne s'est doté de nouvelles missions (Etat-Providence) et prit davantage en compte les minorités. La communication entre l'Etat et la Société Civile fut renforcée par un resserrement de leurs liens après leur séparation.

Le premier dépassement de la modernité fut critique à son égard : on parle de postmodernité. Les idées postmodernes se sont développées dans de larges pans de la connaissance, devenant à elle seule une epistémè : arts, culture, philosophie, sciences humaines, littérature, architecture... Elle critique la rationalité (voire le rationalisme) de la modernité, se nourrissant d'influences marxistes et nietzschéennes, mais aussi de Lévi-Strauss. Ses principaux représentants parmi les intellectuels français furent Foucault, Dérida ou encore Althusser, des tenants de ce qui fut appelé la French Theory. Entretenant aussi des liens avec le structuralisme, elle rejette en particulier les tendances universalistes de la philosophie des Modernes, trop englobante et ne se souciant finalement pas assez du particulier malgré son individualisme. La pensée postmoderne se méfie également de dichotomies vues comme manichéennes et réductrices (corps-esprit, liberté-déterminisme, homme-femme...). Les notions d'altérité et de différend y sont importantes dans un contexte plus global, multiethnique voire postnational. Ce mouvement a profondément renouvelé l'étude des sociétés et de la connaissance. Pour le démontrer, on peut évoquer son impact sur l'écriture de l'Histoire. L'histoire "postmoderne" étudie davantage les minorités, adopte une approche du passé plus sensible et moins scientifique, s'intéresse également aux événements non perceptibles. La vision d'un événement peut être bien plus multiples que n'aurait pu le croire des historiens du XIXème siècle (notamment les méthodistes) puisque le courant postmoderne considère que le discours sur la science a autant d'importance que la science elle-même. Même si le courant postmoderne ne fut pas unanime, il eut une influence non négligeable malgré son scepticisme sur les prétentions des sciences humaines et sociales à établir une certitude scientifique perçue comme dogmatique. Désabusée sur l'idée d'une raison absolue et totale ainsi que sur le progrès, elle symbolise bien la fragmentation postmoderne des sociétés, des identités et des individus, ainsi que la juxtaposition des modes de vie et cultures. La postmodernité fut une tentative de surmonter le désenchantement du monde suscité par la modernité, ses découvertes et ses utopies déçues et déchues.

On le voit donc, l'après-guerre fut fertile en réflexion sur la modernité et un éventuel dépassement de celle-ci. Mais de nos jours semble émerger un concept nouveau sur la période actuelle : celui d'hypermodernité. Elle ne désigne pas (tout du moins pas encore) un courant de pensée, ni une démarche épistémologique. Ce concept semble plus être un outil descriptif de l'amplification de la modernité que nous sommes en train de vivre depuis les années 1990-2000. Elle désigne en particulier la radicalisation des mécanismes déjà contenus dans la modernité : marché et mondialisation ; progrès scientifique et technique et accélération de la vitesse de circulation des idées, marchandises et informations ; consommation et concurrence. Les conséquences sociales de ces phénomènes sont nombreuses et elles aussi accrues et parfois contradictoires : recherche individuelle de jouissance, culte du corps, augmentation de la violence, perte de repères moraux, identitaires, culturels, crispation par rapport à cette perte, présentéisme et attachement au passé. C'est aussi l'individu qui dans ce contexte peut subir plus de troubles psychologiques face à une société plus multiple et toujours aussi conventionnelle, mais dont la morale et les valeurs ont profondément évolué.

Pour conclure, on peut dire que la modernité est un terme polysémique et dont le sens dépend de l'époque et du contexte. Car si elle désigne surtout la structuration des Etats à la fin du Moyen Age et au début des Temps Modernes, elle est aujourd'hui synonyme de technologie en lien avec notre époque, voire de futurisme. Sa conceptualisation a toutefois permis de la distinguer de l'idée de permanence et de tradition et lui a donné le sens du progrès des individus et des sociétés par la Raison. Mais celle-ci s'est littéralement fracassée sur ses propres conséquences et fut remise en question, sans toutefois être fondamentalement contestée. Recomposée, elle s'est déconnectée de l'idée de progrès et de vérité absolue et universelle pour subsister dans la neutralité de la technoscience et ses implications individuelles et sociales, tout en laissant plus de place à toute forme de relativisme et de pluralité. Elle n'en reste pas moins une notion extrêmement commode et utilisée, reflétant l'évolution de l'homme individuellement et socialement.

Jean Kerhervé, La naissance de l'Etat Moderne. 1180-1492. Hachette Supérieur. 2009.

Joël Cornette. L'affirmation de l'Etat absolu. 1492-1652. Hachette Supérieur. 2009.

Delacroix, Dosse, Garcia, Offenstadt, Historiographies. Gallimard. 2010.


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