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Laura Kasischke, Esprit d’hiver (2013)

Par Ellettres @Ellettres

Esprit-dhiver-de-Laura-KasischkeC’est l’histoire d’un réveil le matin de Noël, un de ces réveils lourds et flottants, de ceux qui surviennent après une soirée trop arrosée. Une idée fixe reste accrochée à l’esprit embrumé d’Holly, encore couchée aux côtés de son mari Eric : « Quelque chose les a suivis de Russie jusqu’ici ». La Russie, ils y sont allés il y a 13 ans, pour adopter leur fille Tatiana. Elle veut absolument noter cette idée qui éclot comme une révélation mais elle n’arrive pas à se dépêtrer de son sommeil. Puis Eric se réveille en sursaut, il doit aller chercher ses parents à l’aéroport. La famille et des amis vont arriver pour fêter Noël. Holly n’a plus beaucoup de temps pour s’habiller et préparer la dinde. Et voilà qu’un blizzard imprévu se lève, isolant tout et tous d’un épais mur blanc. Les invités se décommandent. Eric est bloqué. Un huis clos de plus en plus étrange s’instaure entre la mère et la fille, fait de confrontations et de réminiscences…

Voilà un livre qui m’a embarquée sans que je sache à nul moment où il voulait me mener : était-ce simplement un récit psychologique ? un conte surnaturel ? une histoire de terreur ? Rien pourtant n’est horrible dans cette histoire, si ce n’est ces détails un peu triviaux qui se conglomèrent pour créer une angoisse insidieuse : le sang de la dinde qui coule par terre, l’ombre d’Holly, les bizarreries de son I-phone, les objets qu’elle vendait autrefois dans un stand d’antiquités… Un flux de plus en plus glaçant m’enserrait chaque fois que la mère et la fille se retrouvaient ensemble. Des choses vécues, ayant laissé une forte impression, douloureuses souvent, sont mentionnées sous la forme de flash-backs et qui peu à peu tissent la trame du drame.

Mais malgré le poids d’une angoisse inhabituelle qui suinte des pages, on retrouve aussi cette tension mère-fille qui semble l’apanage du temps de l’adolescence de la seconde : ces énervements, ces incompréhensions, ces silences, cette inadéquation d’humeurs, m’ont rappelé bien des souvenirs ;-) De même, le sentiment de culpabilité qui agite Holly (a-t-elle bien agi envers sa fille ? est-elle une bonne mère ?) trouvera son écho chez beaucoup de mères. Et d’autant plus lorsqu’elles sont adoptantes.

Cela m’a d’ailleurs conduite à toute une réflexion sur le processus d’adoption, ses failles, le surinvestissement affectif des parents qui ne peuvent combler un manque chez l’enfant adopté, bref, la misère des enfants nés sans parents, et des couples qui n’arrivent pas à avoir d’enfants. Et pourtant, quelle plus belle preuve d’amour des parents peuvent apporter à leur enfant que ce long cheminement de son adoption ? Mais cet amour lui-même n’est pas sans défaut ; il peut être aveugle, ou possessif.

Finalement, même si cette plongée dans l’intime d’une femme m’a souvent mise mal à l’aise, je dois reconnaître que ce drôle de conte de Noël a réussi son tour de passe-passe avec moi. J’ai bel et bien été séduite par ce moment hors du temps, et prise de court par une fin complètement inattendue (même si des doutes commençaient lentement à m’assaillir, mais ils me menaient vers une mauvaise direction).

« Esprit d’hiver » de Laura Kasischke, Ed. Christian Bourgeois, 276 p.


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