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Patrick Modiano et le flou du passé

Par Pmalgachie @pmalgachie
Patrick Modiano flou passé Deux larmes ponctuent le dernier roman de Patrick Modiano. Elles sont discrètes, car les sentiments s’extériorisent peu chez un écrivain qui présente les choses de biais plutôt que de face et qui cite, en exergue, cette phrase de Stendhal : « Je ne puis donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre. » La première larme est « à peine visible ». La deuxième, dans le dernier paragraphe, est « si petite qu’on la voit à peine ». Annie Astrand, qui les verse, est une silhouette du passé de Jean Daragane. Il croyait ce passé totalement évanoui, la perte d’un carnet d’adresses et la rencontre avec celui qui l’a trouvé l’ont obligé à en reconstituer quelques pans. Des bribes qui ne composent pas une image globale, mais des détails émergent d’un brouillard qu’on tente, avec lui, de percer. Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier est un livre dont la magie opère dès les premiers mots, en raison peut-être de leur caractère anodin : « Presque rien. » En effet, ce n’est presque rien, cette histoire d’un carnet perdu et retrouvé. Mais elle s’accompagne d’une sourde menace présente dans la voix de Gilles Ottolini, l’homme qui téléphone à Daragane pour le lui restituer. Il dira, quand ils se verront, qu’il s’est permis de feuilleter le carnet et qu’il y a trouvé un nom qui l’intéresse. Si Daragane pouvait lui donner quelques renseignements sur lui, ils seraient les bienvenus. Guy Torstel. Le nom ne dit rien à Daragane, le numéro de téléphone à sept chiffres est ancien. Tout cela est vraiment trop loin. Et pourquoi Ottolini s’intéresse-t-il à ce Torstel ? Modiano a tiré sur un fil, le tricot doit maintenant se défaire maille après maille, jusqu’à retrouver un malaise ancien. Et les deux larmes d’Annie. Elles ne ponctuent pas seulement le roman. Elles correspondent à des tournants dans la vie de Daragane, à une enfance dont il a souffert et dont on comprend qu’il aurait préféré la tenir à l’écart. Dans le dossier constitué par Ottolini, il y a le premier roman de Jean Daragane, écrit comme un message personnel adressé à quelqu’un qui n’a jamais réagi. Ce texte peut-il, des années plus tard et à contretemps, avoir un effet ? Daragane, qui ne lit plus que Buffon, ne se posait pas la question. Et la voici de retour après avoir franchi une faille temporelle à travers laquelle les époques entrent en collision.
Le travail de la mémoire s’apparente à la visite d’un grenier poussiéreux où on ne sait plus ce qu’on a rangé, et moins encore selon quelle logique. Le propriétaire de cette mémoire va donc de surprise en surprise au fur et à mesure que des indices le renvoient à ce qu’il était autrefois. Les traces ne sont pas tout à fait effacées mais il faut, pour les retrouver, décrypter des signes ténus, les relier entre eux, deviner leur signification jusqu’à y superposer une possible réalité. Celle-ci n’est jamais assez solide pour croire vraiment à son existence, les doutes ne sont levés qu’en partie. Et, de cette enquête hésitante, Patrick Modiano fait un grand livre.

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