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Otages intimes, Jeanne Benameur

Par Laurielit @bloglaurielit

otages intimesOtages intimes...j'ai acheté ce livre persuadé qu'il s'appelait "orages intimes"...et ça aurait pu être le cas.

Lui, c'est Etienne. Il est photographe, photographe de guerre. Il a choisi de quitter la douce campagne de son enfance, le cocon familial que sa mère seule, lui avait construit. Il a fallu qu'il parte loin, au bout du monde, une envie de s'évader planquée au fond de lui, une envie vraisemblablement liée à celle de son père qui partait de longues semaines naviguer et qui n'en est jamais revenu. La vie rangée, ça ne lui va pas. Il a besoin de vivre la guerre, d'être témoin de scènes d'horreur. Son métier c'est montrer la guerre, ne pas faire oublier les visages des morts, de ceux qui fuient, montrer ce qu'il faut de renoncement pour survivre. Il ne pensait pas aller si loin, une seconde de trop pour contempler une femme et ses deux enfants tentant de fuir, une seconde qui lui a valu d'être pris en otage, une seconde qui a fait basculer sa vie.

Au moment où le lecteur démarre le livre, il est en phase de libération. Autrement dit il quitte l'enfermement dans un avion qui le ramène en France. Ce livre c'est celui du retour à la vie normale d'un homme confronté à l'horreur, à l'extrême. N'être plus qu'une marchandise, qu'une monnaie d'échange pour vivre ou être tué. Ne pas sombrer dans la folie, n'en attendre rien, se réfugier au plus profond de soi. Puis de retour dans sa campagne, réapprendre à goûter chaque sensation, la liberté mais impossible de tout oublier. Heureusement il peut compter sur la douceur de sa mère, la solidité de son ami Enzo, le retour de son amie Jofranka...bref ceux de son enfance. Et de par son retour se joue une autre partition, celle des souvenirs de l'enfance, de la musique, de l'absence de son père, des peurs et secrets de sa mère et du couple Enzo-Jofranka.

J'ai beaucoup aimé le personnage de la mère et sa sensibilité, son courage et ses silences qui en disent si longs. Elle est là, trop présente par son regard selon le narrateur, mais à la fois solide et rassurante. J'ai aimé son rapport à la vie, à l'ancrage, à son jardin. Enzo m'a aussi émue dans son constat d'éloignement avec Jofranka. Le personnage de Jofranka est sûrement le plus tourmenté et en même temps quand on a été recueillie en famille d'accueil à 3 ans, peut-il en être autrement. Son métier m'a touchée : écouter et convaincre des femmes malmenées (le mot est bien faible, tuées dans leur âme par la guerre), à témoigner. Il y a d'autres personnages comme Emma et Franck qui apportent encore d'autres profondeurs au récit.

Commencer un livre de Jeanne Benameur et dès les premières pages être embarquée, se dire que celui-là il va vous marquer, qu'encore une fois l'auteure est talentueuse. Des livres sur les retours de guerre ou d'otages il doit y en avoir mais la force de Jeanne Benameur est de créer tout l'à-côté. Les personnages sont tellement profonds et forts, sans aucun stéréotype. Il n'y a pas de scène d'éclat, tout se fait en arrière-plan, dans ce qui n'est pas dit ni décrit, dans ce que le lecteur peut imaginer. Il y a beaucoup d'émotions, on soutient à tour de rôle chaque personnage, on les comprend et on reconstruit avec eux. On découvre aussi toujours un peu dans le non-dit les horreurs de la guerre. Ce livre est puissant, remue et pourtant aucun mot ou aucune phrase n'est descriptive de la violence. Il y a cet entêtement du narrateur, cette image de la femme avec ses enfants dont la simple description fait froid dans le dos car elle laisse supposer toute la fragilité de la situation. Du grand Benameur, un livre absolument coup de coeur qui restera gravé en moi. Un livre qui parle de la guerre, de l'enfance mais surtout qui parle à tous de ce retour au plus profond de nous.

"Sa conviction, totale, que si un être humain peut entendre, alors celle qui parle a une chance de reprendre place dans un monde qui a dévasté et la chair et l'esprit? Parce qu'elle est bien là, la différence entre corps et chair. Les corps peuvent bien retourner à la liberté. La chair, elle, qui la délivre? Il n'y a que la parole pour ça."

"Il connaît la seule vérité : le pouvoir des mères est dérisoire devant la mort."

"Sous tous les gestes de mère il y a un soupir. Toujours. Et personne pour l'entendre. Pas même celle qui soupire. Les mères prennent tellement l'habitude de faire et faire encore qu'elles ne savent plus elles-mêmes le soupir suspendu dans leur coeur. Il faut du temps vide pour en prendre conscience."

"Son pas aura désormais cette fragilité de qui sait au plus profond du coeur qu'en donnant la vie à un être on l'a voué à la mort.(..) Parce qu'il y a dans le premier cri de chaque enfant deux promesses conjointes : je vis et je mourrai. Par ton corps je viens au monde et je le quitterai seul. Il n'y a pas de merci. Et toute cette attente et tout ce travail de l'enfantement mènent à ça."

"Il y a des moments où on comprend soudain toute son histoire, son histoire brinquebalante. Se révèle d'un coup la trame de ce qui nous a faits. Aucune transcendance ne vient nous élever. On mesure qu'on est juste tout entier contenu dans son histoire."

"Je ne suis pas une combattante mais je fais ce que je peux pour que la beauté arrive au monde. Alors je le fais et du mieux que je peux."

Un livre découvert chez Noukette. Les avis de Framboise, Jérôme, et Leiloona


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