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Lettres à Marcel Proust

Par Blogegide
Entre juin 1928 et janvier 1929, la NRF publie chaque mois des Lettres de et à André Gide. Cette sélection de lettres, plus quelques autres à Du Bos, fait également l'objet d'une plaquette publiée par la NRF, qualifiée dans la Bibliographie des écrits de André Gide, d'Arnold Naville, « d'édition privée » tirée à 7 exemplaires.
Le sommaire du numéro de novembre 1928 de la Nouvelle revue française s'ouvre sur des Lettres de Marcel Proust et André Gide. C'est la première fois qu'est publiée la célèbre lettre d'excuses de Gide à Proust, dans laquelle il se donne habilement beaucoup de responsabilités dans le refus du manuscrit de Du côté de chez Swann. On sait aujourd'hui que Gide n'avait pris qu'une maigre part dans cette décision collective.
Lettres à Marcel Proust
Tout à la fin de ce même numéro, une brève annonce signale la prochaine parution d'un volume des Cahiers Marcel Proust reprenant cet échange entre Gide et Proust. Ce projet ne semble pas avoir été mené à bien, puisque ces lettres ne figureront même pas dans les Lettres à la NRF des Cahiers Marcel Proust en 1932. Elles ne seront reprises que dans Marcel Proust. Lettres à André Gide (Ides et Calendes, 1949) et dans la Correspondance de Marcel Proust établie par Philip Kolb (t. XIII, p. 50-56).
Toutefois, fidèle à sa façon de procéder, et à sa méfiance des posthumes, Gide fera tirer en 1928 par la NRF une plaquette là encore en « édition privée », intitulée Marcel Proust et André Gide. La lettre autographe de Gide à Proust se trouve à la Urbana University of Illinois. Mais le brouillon de ce formidable coup d'éditeur dans lequel Gide s'accuse plus que de raison pour faire revenir Proust à la NRF, portant de nombreuses ratures, a fait l'objet en 2003 d'une vente aux enchères qui fit couler pas mal d'encre, et prouva que Gide a bien réussi son coup...
LETTRESA MARCEL PROUST
Mon cher Proust,
Depuis quelques jours je ne quitte plus votre livre ; je m'en sursature, avec délices ; je m'y vautre. Hélas, pour­quoi faut-il qu'il me soit si douloureux de tant l'aimer ?...
Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la N. R. F. — et (car j'ai cette honte d'en être beaucoup responsable) l'un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. Sans doute je crois qu'il faut voir là un fatum implacable, car c'est bien insuffisamment expliquer mon erreur que de dire que je m'étais fait de vous une image d'après quelques rencontres dans « le monde » qui remon­tent à près de vingt ans. Pour moi vous étiez resté celui qui fréquente chez Mme X et Z — celui qui écrit dans le Figaro. Je vous croyais, vous l'avouerai-je ? « du côté de chez Verdurin » ; un snob, un mondain amateur — quel­que chose d'on ne peut plus fâcheux pour notre revue. Et le geste que je m'explique si bien aujourd'hui, de nous aider pour la publication de ce livre, et que j'aurais trouvé charmant si je me l'étais bienexpliqué, n'a fait hélas, que m'enfoncer dans cette erreur. Je n'avais pour m'en tirer qu'un seul des cahiers de votre livre ; que j'ouvris d'une main distraite et la malechance voulut que mon attention plongeât aussitôt dans la tasse de camomille de la p. 62 — puis trébuchât p. 64 sur la phrase (la seule du livre que je ne m'explique pas bien — jusqu'à présent, car je n'attends pas pour vous écrire d'en avoir achevé la lecture) — où il est parlé d'un fronton où des vertèbres transparaissent.
Et maintenant, il ne me suffit pas d'aimer ce livre, je sens que je m'éprends pour lui et pour vous d'une sorte d'affection, d'admiration, de prédilection singulières.
Je ne puis continuer... J'ai trop de regret, trop de peine — et surtout à penser que peut-être il vous est revenu quelque chose de mon absurde déni — qu'il vous aura peiné — et que je mérite à présent d'être jugé par vous, injustement, comme je vous avais jugé. Je ne me le par­donnerai pas — et c'est seulement pour alléger un peu ma peine que je me confesse à vous ce matin — vous sup­pliant d'être plus indulgent pour moi que je ne suis moi-même.
ANDRÉ GIDE
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A ANDRÉ GIDE
12 ou 13 janvier 1914.
Mon cher Gide,
J'ai souvent éprouvé que certaines grandes joies ont pour condition que nous ayons d'abord été privés d'une joie de moindre qualité, que nous méritions, et sans le désir de laquelle nous n'aurions jamais pu connaître l'autre joie, la plus belle. Sans le refus, sans les refus répétés, de la N. R. F., je n'aurais pas reçu votre lettre. Et si les mots d'un livre ne sont pas entièrement muets, si (comme je le crois) ils sont pareils à l'analyse spectrale et nous renseignent sur la composition interne de ces mondes lointains que sont les autres êtres, il n'est pas possible qu'ayant lu mon livre vous ne me connaissiez pas assez pour être certain que la joie de recevoir votre lettre passe infiniment celle que j'aurais eue à être publié par la N. R. F. Je peux d'autant plus le dire que quand j'ai éprouvé les mauvaises dispositions de la N. R. F., je n'ai nullement feint d'y être indifférent. Votre ami, (je crois presque pou­voir dire notre ami) Monsieur Copeau peut vous le dire : longtemps après les derniers refus de sa revue, comme je lui souhaitais bonne chance pour son théâtre, je lui écri­vais (je ne me rappelle pas les termes exacts, mais c'était la pensée) : « Mais les résistances que vous rencontrerez de la part des gens qui ne peuvent comprendre votre effort vous seront moins cruelles que celles que j'éprouve de la part de gens qui devraient comprendre le mien. Rappelez-vous que |pour pouvoir sentir mon livre placé dans l'atmosphère qui me semblait lui convenir, j'ai fait bon marché de mon amour-propre et que sans me laisser décourager, ayant un éditeur et un journal, que les ai quittés pour solliciter chez vous un éditeur et une revue, qui, sous aucune forme, n'ont voulu de moi, le mot de l'Evan­gile étant toujours vrai : « Il voulut entrer dans son héri­tage et ne fut pas reçu ». Je me rappelle que je lui citais cette parole et lui disais qu'il était facile de condamner le boulevard, mais qu'aussi il ne faut pas rejeter au boule­vard ceux qui ne sont pas faits pour lui et qui n'écrivent dans les journaux que parce que les revues où ils seraient mieux à leur place ne veulent point d'eux.
Si je vous dis tout cela, mon cher Gide, c'est pour vous montrer que je suis extrêmement sincère si je vous dis que les sentiments que je garde pour vous (en dehors de mon admiration profonde) sont seulement ceux de la reconnaissance la plus émue. Si vous regrettez de m'avoir peiné (et vous l'avez fait encore d'une autre manière mais que je vous dirais plutôt de vive voix si jamais ma santé me permettait de le faire), je vous supplie de ne garder aucun regret, car vous m'avez fait mille fois plus de plai­sir que vous ne m'avez fait de peine. Si vous êtes assez bon pour vous réjouir ou vous affliger, selon le bien que vous avez fait (et je le sais par vos admirables notes d'un juré) soyez heureux. Que je voudrais être capable de faire à quelqu'un que j'aimerais le plaisir que vous m'avez fait. Et tenez, je me rappelle ceci : tout à l'heure je vous disais que j'avais désiré être édité à la N. R. F.pour sentir mon livre dans l'atmosphère noble qu'il me semblait méri­ter. Ce n'était pas seulement cela. Vous savez quand après bien des indécisions on se décide à partir en voyage, le plaisir qui nous a décidé, dont l'image fixe a fini par triompher de l'ennui de quitter sa maison, etc., c'est sou­vent un tout petit plaisir, arbitrairement choisi par la mémoire dans les souvenirs du passé, c'est manger une grappe de raisin à telle heure par tel temps. Et le plaisir pour lequel on part, quand on est revenu on s'aperçoit qu'on ne l'a pas goûté. Or, si je veux être tout à fait sin­cère, ce petit plaisir-là qui me décida tout d'un coup à faire, malade comme j'étais, les absurdes démarches auprès de M. Gallimard, à y persévérer etc., ce fut, je m'en sou­viens très bien, le plaisir d'être lu par vous. Je me disais : « Si je suis édité à la N. R. F. il y a grand'chance pour qu'il me lise ». Je me rappelle que ce fut cela la grappe de raisin rafraîchissante dont l'espoir me fit surmonter l'ennui des coups de téléphone auxquels on ne répondait pas, etc., quand « du Côté du boulevard » on m'adressait au contraire de si gentils appels. Or, ce plaisir-là, plus heureux que le voyageur, je l'ai enfin eu, pas comme je croyais, pas quand je croyais, mais plus tard, mais autre­ment, et bien plus grand, sous la forme de cette lettre de vous. Sous cette forme-là aussi j'ai « retrouvé » le Temps Perdu. Je vous remercie et je vous quitte, mais pour rester avec vous, pour vous suivre toute cette soirée dans « les Caves du Vatican ».Votre bien dévoué et reconnaissantMARCEL PROUST
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A MARCEL PROUST
Mon cher Proust,
Je vous écris encore, ayant entendu dire hier qu'aucun traité ne vous lie précisément avec Grasset et ne vous force à lui donner les deux autres volumes, de « A la recher­che du Temps Perdu ». — Serait-il possible, vraiment ?
La N. R. F. est prête à prendre à sa charge tous les frais de publication, et à faire l'impossible pour que le premier volume vienne rejoindre dans sa collection les suivants, aussitôt que l'édition actuelle sera épuisée. C'est ce que le conseil de la N. R. F. a décidé dans sa réunion d'hier (je rentrais de Florence pour y assister) à l'unani­mité et d'enthousiasme : je suis chargé de vous en faire part — et c'est au nom de huit admirateurs fervents de votre livre que je parle. Trop tard ?... ah, dans ce cas, qu'un mol de vous arrête en hâte mon espoir.
Votre dévoué
ANDRÉ GIDE** *
A ANDRÉ GIDE
Cher ami,
Vous me permettrez bien, n'est-ce pas, d'user avec vous de ce terme qui m'est vraiment nécessaire, de ce terme poreux qui languit d'habitude, vidé par nous de tout sens, mais qui s'enfle merveilleusement quand je vous l'adresse, empli de tout ce que mon cœur ressent)[sic], je reçois à quel­ques heures de distance votre première lettre, votre livre, et à l'instant votre deuxième lettre, comme des signaux multi­pliés, et qui vont se rapprochant, d'une planète où tout n'est, non pas qu'ordre, calme et volupté, mais que noblesse, grandeur morale, beauté émouvante et suprême. Je vous répondrai dès que je serai un peu moins malade, il faudrait que je me lève pour pouvoir chercher mon traité car je ne me rappelle plus du tout ce qu'il y a dedans. Mais me donnât-il toute liberté, je ne crois pas que j'en userais, par peur d'être peu gentil vis-à-vis de Grasset. Dernièrement Fasquelle (chez lequel je devais primitivement paraître) m'a fait demander (il est vrai que c'est indirectement et je ne peux pas affirmer qu'il ait été aussi formel qu'on me l'a dit) de publier le deuxième et le troisième volume. Je n'y ai même pas songé un instant, ne voulant pas quitter Grasset. Pour la N. R. F. c'est autre chose. C'est l'honneur que j'ai le plus ambitionné, vous le savez, et vous remercierez bien pour moi vos amis de me l'accorder. Mais il ne faut pas que le désir que j'ai de vous dire oui me fasse mal agir à l'égard de Grasset. Je vais y penser, je vous écrirai dans quelques jours. (En tous cas, si je m'y décidais, ce que je ne crois pas, ma condition absolue c'est que les frais de l'édition seraient entièrement à ma charge). Que je suis touché de la bonté de vos amis, dites-le leur, je vous en prie. Il y en a déjà deux à qui je devais beaucoup de reconnaissance, Monsieur Ghéon, et Monsieur Rivière (je pense qu'ils sont des 8 que vous dites), pour des lettres qu'ils m'ont écrites. Celle de Mon­sieur Ghéon était d'autant plus noble (et elle m'a fait bien plus de plaisir que n'aurait pu un « bon article » !) que je m'étais permis de lui écrire que je n'étais pas très content de ce qu'il avait dit de moi dans la N. R. F. J'ai eu bien regret de ce mouvement d'humeur. Mais les faits m'ont fourni ensuite une sorte de justification. Je lui avais parlé des malentendus que créerait son article et du tort qu'il ferait à mon livre. Or depuis, (et cela prouve d'ailleurs combien il fait autorité) j'ai reçu je ne sais combien de coupures de journaux où des critiques ayant une égale faculté d'assimilation et d'oubli citent comme d'eux, des phrases de lui : « M. Proust ne sait rien refuser, il a fait le contraire d'une œuvre d'art ». J'ai été bien heureux de recevoir ces coupures, car elles m'ont rétrospectivement excusé dans une certaine mesure d'avoir écrit cette lettre que m'avait fait tant regretter l'admirable réponse que m'adressa aussitôt Monsieur Ghéon. Cher ami, c'est si bon de causer avec vous que je me fatigue trop et il faut que je vous quitte avant de vous avoir dit rien de ce que j'avais à vous dire. Je vous écrirai dans quelques jours. Et puis, un jour, si je vais mieux, je tâcherai de vous voir. Maintenant que vous avez bien senti, n'est-ce pas, que mes sentiments pour vous ne sont que de reconnaissance, d'af­fection, d'admiration, j'oserai dans la douceur du tête-à-tête où les paroles peuvent faire subir les retouches néces­saires aux paroles précédentes et n'ont pas le caractère impitoyablement définitif et ne varietur d'une lettre, vous confesser un grief que j'avais contre vous et qu'a tellement effacé votre adorable bonté. Ma fatigue me force à vous quitter ici mais je vous assure que c'est avec une véritable tendresse que je vous serre la main.
MARCEL PROUST
Peut-être auriez vous l'idée de demander à Grasset de ne pas m'en vouloir si je lui retirais le livre. Je vous demande de ne pas le faire, parce que ce serait lui révéler que j'en ai eu le désir, la pensée. Or déjà cela n'est pas très gentil. J'y songerai longuement. Si je crois pouvoir le faire, il vaudra mieux que je fasse la démarche nettement. Et si je n'ose pas, il vaut mieux qu'il ne sache jamais que j'y ai un peu pensé.P. Sc. — Et je vois que je ne vous ai pas parlé de ce qui m'a le plus ému dans votre lettre (au sujet du Journal sans dates).Vous pensez bien que ce serait pour moi une joie bien plus grande encore que d'être édité à la N. R. F., une joie infinie. Mais votre délicieuse intention me suffit. Ne vous fatiguez pas à cela. Si vous n'y renoncez pas immédiate­ment, vous en garderez l'arrière-pensée et vous finiriez par me prendre en grippe parce que je serai associé par vous à une chose difficile à réaliser. Je suis pleinement heureux ainsi et n'ai pas besoin de plus.


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