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Tilicho et Thorung

Publié le 15 février 2016 par Fredvionnet @grimpisme

Durant mon analyse un peu caustique du Tour des Annapurnas (voir cet article) dans son état actuel et de la façon dont il est vendu, je précisais que néanmoins nous avions beaucoup apprécié ces 9 jours de marche et de découverte entre Bulbuhle et Jomosom. En s’écartant à peine du circuit classique on peut encore vivre des moments authentiques en montagne, comme au lac Tilicho ou en franchissant le Thorung La.

tilicho nepal

Notre planning est un peu serré, on veut avoir du temps pour tenter le Thorung Peak sans rater le vol réservé à Jomosom, et surtout on a pris du plaisir les jours précédents à s’imposer de longues journées de marche. Quand on demande au propriétaire du lodge à Kangsar (3500m) si il est possible de faire un aller-retour au lac Tilicho (4900m) à la journée, il nous répond: « c’est peut être possible… il faut partir très tôt, à 5 heure du matin, mais je ne vous préparerai pas de petit déjeuner à cette heure là, vous le prendrez au lodge suivant, à une heure de marche d’ici. » Nous avons peu de vivres de course et peu de cash, mais les sacs à dos seront légers car on peut laisser le gros de nos affaires au lodge, alors on tente le coup. Vers 6h15, soit 1h30 après le départ, on arrive à ce lodge et surtout au petit déjeuner, qui sera frugal. Je suis en hypoglycémie et je titube pour gravir le dernier talus.
Ensuite on attaque une longue traversée, assez souvent descendante. Cela me fait du soucis pour le retour mais les passages magnifiques dans des versants érodés, colorés, décorés de cheminées de fées et de formes lunaires dans un terrain morainique, me détournent de mon inquiétude. On fait une bonne pause au soleil chaud, à proximité d’un torrent qui dégèle près du « Tilicho Base Camp », c’est à dire les quelques gros lodges où dorment la plupart des trekkeurs pour se rendre à Tilicho tal (« tal » signifie lac en népalais), et on repart pour une longue ascension en traversée qui se finit en zigzags très raides. Nous sommes à 4900m, juste avant de passer la bosse pour atteindre enfin, nous le pensons, le lac, et c’est au tour de Mathilde de se prendre une grosse hypo qui lui coupe les pattes. Elle grignote et s’accroche mais il faudra encore 30 minutes de marche sur le magnifique plateau, dans la chaleur étouffante puis en subissant un vent glacial, pour se réfugier dans la rustique teahouse du lac où se regroupent une vingtaine de trekkeurs du monde entier, dans une convivialité exacerbée par la fatigue et la rudesse des lieux. Réchauffés nous pourrons brièvement profiter de la majesté du paysage qu’il nous aura fallu 7h30 pour atteindre. C’est l’un des plus beaux endroits de la planète que j’ai pu visiter, un lac, des faces glaciaires, des glaciers, des séracs mais aussi des horizons ouverts, magique!
L’expédition français de 1950 tomba par hasard sur ce « grand lac gelé », alors non répertorié sur les ébauches de carte, lors de ces harassantes reconnaissances pour gravir l’Annapurna I. Dans son livre « Annapurna Premier 8.000 » (Ed.Arthaud), Maurice Herzog décrit la scène de cette manière: « Ebahis, nous avons devant les yeux un décor éblouissant de neige et de glace. De multiples sommets étincellent dans un ciel très pur. Paysage hivernal auquel une luminosité extrême donne une ambiance féerique. » Je dois dire que cette description colle très bien à ce que j’ai vu et ressenti.
La descente (et ses trop nombreuses remontées) se passera finalement plutôt bien même si la dernière heure semble interminable. Nous atteignons le lodge et la nuit vient de tomber. Il est 17h45, soit 13h00 après notre départ pour 30 km de marche environ. Le dénivelé positif? 1400 mètres en absolu d’après la carte, mais dans les faits probablement 1800m. Au lodge tout va bien, certains s’affairent en cuisine pour la cuisson des momos confectionnés en grande quantité la veille au soir, alors que d’autres regardent la télé avec les enfants dans la dining room près du fourneau, laissant malgré tout la porte d’entrée grande ouverte. Ah là là ces népalais, des fois faut pas chercher à comprendre.

thorung chulu nepal

Après 2 journées de marche plus courtes dont nous avions bien besoin, nous quittons Thorung Phedi (4400m) tranquillement en cours de matinée. Plein de globules et les joues moins creuses nous arrivons rapidement et nous installons à High Camp qui d’après les cartes se trouve à 4900m. Si on en croit la montre, la carte et le temps de marche, l’altitude semble plus proche des 4700 mètres, ce qui ne nous arrange guère pour l’ascension prévue du lendemain. Si l’altitude est incertaine, la mauvaise réputation du lieux est vite confirmée. Le patron est un vrai con désagréable, une de ses employées dégueule en nettoyant une chambre et nous savons pertinemment qu’elle sera dans la cuisine une fois sa tâche ménagère terminée. Cela se confirme avec l’état d’une jeune hollandais qui se vide par tous ses orifices mais tente tout de même de partir en direction du col à notre arrivée (il fera rapidement demi-tour). J’avais été empoisonné par un oeuf à Phedi en 2000 et cela me rappelle de mauvais souvenirs. D’après le patron qui se moque de nos remarques sur l’hygiène, nous sommes de toute manière au dernier lodge avant le col malgré ce que mentionne la carte.
Et donc pas le choix, il faudra rester à dormir dans cette mauvaise ambiance de supermarché du trek. Il est tôt, nous partons donc en reconnaissance en direction du col pour repérer l’approche et les conditions sur le Thorung Peak (6140m). Après 45 minutes de marche, nous tombons, ô surprise, sur un autre lodge qui lui semble bien se situer à 4900m d’altitude! Quand je dis lodge, c’est plutôt un cabanon tenu par un Gurung de Manang, sans chauffage, mais avec des lits et de quoi manger et boire. C’est très rustique mais l’emplacement est incroyable et évidemment nous sommes les seuls touristes. Sans hésiter on redescend à High Camp pour récupérer nos affaires, nous faisant généreusement pourrir par le propriétaire du lodge.
Ce lodge est plutôt utilisé comme teahouse par les trekkeurs qui s’arrêtent pour se réchauffer lors de leur ascension du col. Enfin se réchauffer s’est vite dit, car pour notre petit déjeuner nous aurons droit à un -5° dans la cuisine le lendemain matin. Le tenancier des lieux est un sacré personnage (pour nous il restera « Jean-Michel Gurung » car nous avons été incapables de retenir son prénom… hypoxie ou gouffre culturel?). Taiseux mais très gentil et serviable, bon cuisinier malgré le minimalisme de la cuisine, père de 2 enfants, il passe 9 mois par an seul là haut, avec une petite radio captant par intermittence une station FM pour lui tenir compagnie. C’est un rude, un vrai, qui fait la vaisselle dans l’eau froide à 5 heure du matin, endure des nuits glaciales de 12h et passe ses journées à relire le même livre, le dos plaqué contre le mur sud de la baraque pour emmagasiner de la chaleur et se tanner la peau. Ses moments partagés là haut avec ce phénomène resteront marquants pour nous, même si les échanges sont réduits car son anglais est limité et notre népalais encore plus.
Après un thé bien chaud et épicé nous repartons donc en reconnaissance vers le Thorung Peak (et oui c’est une journée « up and down ») que nous pensons gravir le lendemain. Peu avant la col nous bifurquons à gauche pour nous approcher de la grande pente du dôme. Elle est grise en grande partie, c’est à dire en glace. Une vieille trace plutôt rectiligne la parcourt, des cordes fixes ont probablement été utilisées pour l’ascension d’un groupe, puis retirées. Il semble possible de l’éviter par le vallon de gauche si le passage dans les barres du haut se grimpe facilement. En redescendant chez Jean-Michel, le soleil a tourné et le dernier raide ressaut de l’arête finale, qui est un passage obligatoire, apparaît maintenant lui aussi en glace malheureusement. Nous sommes équipé pour une course de neige facile (chaussures X-Alp Salomon, crampons à sangle, un seul piolet, un brin de corde de 30 mètres, …) et notre confiance disparaît au fond des chaussettes, cela ne nous parait pas raisonnable de tenter l’ascension. Je dois dire qu’en observant l’état de la face sud du Pisang Peak quelques jours auparavant, je m’en doutais un peu…
Nous sommes un peu déçus mais la fin d’après midi au logde est merveilleuse de calme et de grandeur, se terminant par un coucher de soleil sur les Chulu et un crépuscule que nous ne sommes pas prêts d’oublier. Après une nuit pas si froide mais interminable pour moi, nous sommes de bonne heure au col le lendemain matin. Le Thorung Peak nous nargue, le Dolpo nous attire vers l’ouest. Très rapidement, trop rapidement nous plongeons vers Muktinath et le 21ème siècle.

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