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Moshe Lewin dans l’histoire

Par Les Lettres Françaises

Moshe LewinRarement un historien fut autant impliqué au sein même de son objet d’étude que l’historien de l’URSS et de la Russie que fut Moshe Lewin (1921-2010). Car, comme le constata un de ses amis historiens, « L’histoire qu’il écrit est inséparable de sa vie ». Le recueil de textes de Moshe Lewin, recueillis et présentés par son traducteur Denis Paillard, Les sentiers du passé, comprend à la fois des récits autobiographiques de Moshe Lewin et plusieurs de ses écrits sur l’URSS inédits ou peu accessibles en français. Et à lire « Mon itinéraire » puis « Acteurs et processus dans l’histoire russe et soviétique » on comprend mieux quelle inspiration anima l’historien Lewin : un passion profonde pour la Russie et l’URSS et notamment pour les acteurs les plus souterrains de son mouvement historique – paysans, ouvriers et petites gens.
Sans doute car Moshe Lewin fit partie durant quelques temps de ces « petites gens ». Et ceci du fait des déchirures et des bouleversements du siècle qui touchèrent tout particulièrement l’historien. Juif né à Vilnius, à l’époque où la ville lituanienne était sous contrôle polonais, le jeune Moshe Lewin appartint très vite aux cercles politiques sionistes de gauche d’Hashomer Hatzaïr. Il s’agissait d’une forme de réaction à la violence de l’antisémitisme local – Lewin rappelle les quolibets, les injures voire les coups contre lesquels il fallait riposter –, mais aussi d’un ralliement à un socialisme dont se revendiquera toujours, d’une manière ou d’une autre Moshe Lewin. Le Pacte germano-soviétique intégra la ville dans l’aire d’influence soviétique, mais Lewin la quitta très vite, lors de l’avancée des troupes allemandes. Lorsque des soldats soviétiques – ignorant d’ailleurs l’ordre de leur supérieur – emmenèrent dans leur camion le jeune homme, ils lui sauvèrent sans doute la vie, mais ils lui permirent aussi une immersion dans la société soviétique qui fut une expérience fondamentale.

Moshe Lewin au cœur de l’URSS en guerre
Ils lui sauvèrent sans doute la vie car la famille et les proches de Moshe Lewin furent rapidement assassinés par les milices d’extrême droite locales. Et ils lui donnèrent l’occasion à la fois de participer à sa manière au combat antinazi et de connaître de l’intérieur le monde soviétique. À partir de 1941, Moshe Lewin fut d’abord kolkhozien autour de Tambov. Il y travailla dans des conditions difficiles, mais dans un cadre humain dont il se souvient toujours avec émotion plus d’un demi-siècle plus tard. L’intérêt de Moshe Lewin pour la paysannerie soviétique qui donnera lieu plus tard à son sujet de thèse prit sans doute ses racines ici.
Puis Moshe Lewin – dont l’armée soviétique ne voulait pas, suivant ainsi les consignes de ne pas enrôler les habitants des terres occidentales évacués en 1941 – se fit ouvrier de choc dans une usine de métallurgie de l’Oural, dans des conditions de travail rappelant presque l’Enfer de Dante. S’il n’y perdit pas la vie, comme ce fut le cas de certains de ses camarades de travail, il y perdit ses sourcils totalement brûlés par les montées de chaleur. Lewin se rappelle les conditions de travail épouvantables – l’usine datait de l’époque tsariste et n’avait été modernisée –, un chef brutal mais compétent, et aussi des comportements inattendus : « Les ouvriers étaient souvent mécontents des duretés de la vie : ils critiquaient, juraient, protestaient, souvent aussi – surtout les jeunes – ils désertaient, une entreprise à hauts risques mais il faut savoir qu’en plein stalinisme, en temps de guerre, les autorités locales, y compris les procureurs et les juges, ne livraient pas les gars à la police. » (p. 60).

Un parcours hors norme
Moshe Lewin continua son parcours dans la société soviétique en intégrant finalement une école d’officiers et obtint finalement le grade de sous-lieutenant et encore une fois il fut témoin de rapports de hiérarchie assez différents de l’esprit de caserne tatillon et répressif. C’est donc en tant qu’officier qu’il finit la guerre avant de retrouver sa nationalité polonaise. Mais, meurtri par la disparition du monde juif de l’Europe de l’Est et de Vilnius, il quitta la Pologne pour la France puis finalement Israël où il fut journaliste pour la presse de la gauche sioniste du MAPAM avant d’intégrer le parti communiste israélien (MAKI). Insatisfait par le tournant politique israélien et par son nationalisme agressif et pro-occidental, il abandonna le pays pour la France ou, âgé d’une quarantaine d’années, il se tourna finalement vers l’histoire et finit sa brillante carrière dans le monde anglo-saxon.
Et quel historien il fut ! Il fut sans doute un des plus grands historiens de l’URSS et de la Russie dont il connaissait évidemment parfaitement la langue (tout comme le polonais, l’hébreu, l’allemand, l’anglais et le français etc.) mais aussi le quotidien de sa population. C’est sans doute ce qui fit que Moshe Lewin n’adhéra jamais à la soviétologie à l’occidentale et encore moins à la « kremlinologie » ou à l’école totalitaire.
Critique du stalinisme et de ce qu’il a appelé l’« absolu bureaucratisme » soviétique, il fut aussi un défenseur des derniers combats de Lénine et il réhabilita les positions de Boukharine avant le tournant stalinien de 1929. Mais il ne fut pas qu’un historien des sommets politique et de la direction du parti communiste car il fut, avant tout, un historien des courants souterrains touchant la société soviétique, de sa modernisation et son développement culturel. Un bon aperçu de ses conclusions apparaît dans les derniers textes de ce recueil qui, espérons-le, permettra une meilleure en prise en compte des contributions essentielles de Moshe Lewin à l’histoire soviétique.

Baptiste Eychart

Moshe Lewin, Les sentiers du passé. Moshe Lewin dans l’histoire, textes présentés et annotés par Denis Paillard, Syllepse / Page deux, 193 pages, 15 €.



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