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14-18, Albert Londres : «Où est la Ginette?»

Par Pmalgachie @pmalgachie
14-18, Albert Londres : «Où est la Ginette?» Le torpillage d’un chalutier
(De notre envoyé spécial.) Corfou, … mars. Je viens d’avoir le spectacle effarant d’un de ces drames perdus et poignants de la mer. C’était en même temps la preuve – preuve que nous cherchions – que les Allemands qui n’ont pu avoir l’armée serbe sur le sol l’attendaient sur l’eau. Un des trois chalutiers qui, cet après-midi, quittèrent Corfou, sautait, et, en moins de trois secondes, sans qu’auparavant nous n’ayons rien aperçu, devant nos visages bouleversés, ne laissant qu’une légère fumée vite dissipée, disparaissait dans la mer. Ils étaient trois petits chalutiers qui partaient faire leur devoir. J’étais sur le premier, le Ginette qui était le second, sauta, le troisième suivait. Dans tous les lieux de mer hantés par les sous-marins, les chasses sont continuelles. L’équipe partie voilà six jours devant rentrer demain, ceux-là s’en allaient à remplacer. Ici plus que partout ailleurs la poursuite et la veille sont vigilantes. L’armée serbe est prête, les Allemands ne l’ignorent pas, et leurs corsaires ont reçu la mission de la guetter et de la couler. Il était deux heures de l’après-midi quand par une de ces journées de printemps oriental si douce que l’atmosphère semble être de coton, sur une de ces mers si calmes que l’on avait envie de marcher dessus, les trois petits chalutiers qui depuis midi attendaient à la sortie du port levèrent l’ancre et sans siffler, se touchant presque, comme trois petits frères, s’en allèrent ensemble vers le large. Le long de la promenade, appuyés sur la rampe de fer, des officiers alliés nous faisaient gaiement des signes d’adieu – plutôt d’au revoir – car pourquoi voudriez-vous que ces chalutiers si mignons partant sur une mer si tendre ne revinssent pas tous trois ? Nous allions lentement, tellement lentement que nous n’avions pas au regard la sensation que Corfou diminuait derrière nous. Que c’est joli Corfou ! On dirait Monaco avec son rocher. Quel temps ! Qu’il est doux de vivre par ici ! Il pouvait bien être 2 heures et demie à ce moment. Deux grands transports étaient partis quelques moments avant nous, le premier pour Bizerte, le second pour Marseille. Nous passâmes devant, franchîmes le barrage et, se conformant à leur rôle, les chalutiers chasseurs voguèrent par le milieu de la mer entre les côtes d’Épire et celles de Corfou. Si c’est une torpille qui coula le Ginette, elle était sans nul doute destinée aux transports, je dis « si » car il nous sera impossible de savoir si c’est un sous-marin ou une mine qui nous arracha notre petit compagnon. — Quelle belle nuit nous aurons ! dit le commandant, elle sera trop belle. — Trop belle ? — Pour les sous-marins. Quelle nuit nous avons eue ! Trois heures, quatre heures, puis cinq heures. Les chalutiers ne se lâchent pas, ils se suivent avec fidélité, ils ont l’air de s’aimer, c’en est touchant ! Je regarde nos deux compagnons. Tout à l’heure, dans vingt minutes, quand l’un des deux aura disparu quel regret lancinant j’aurai de ne pas avoir regardé que lui ! La « Ginette » saute Et tous les trois nous continuions, nous avions déjà perdu Corfou, nous nous étions rapprochés des côtes d’Épire. Un cri éclate : — La Ginette saute ! J’étais assis contre la cheminée dans le sens opposé à la Ginette, je me lève brusquement, je cours face où elle était. — Où est la Ginette ? criai-je à mon tour. J’entendis le commandant qui ordonnait d’une voix calme : — Poste de combat, ceintures de sauvetage, feu à mille mètres ! Mais où est donc la Ginette ? Après le cri j’ai mis trois secondes pour sauter de ma place là où je devais la voir. Où est la Ginette ? La légère fumée qui était près de nous commence à se dissiper. Je comprends que c’est tout ce qui nous restait d’elle et la voici elle-même qui s’en va. Rien sur la mer, rien, pas un morceau de bois. A-t-elle-même été réellement entr’ouverte la mer ? C’est, sur le coup, à confondre la raison : je suis arrivé trois secondes après et je n’ai rien vu de la mer que son air tendre. — Envoyez un sans-fil à l’escadre de Corfou, dites : « Ginette coulée », crie le commandant. — Le chiffre, demande le matelot. — Envoyez en clair, pas le temps de chiffrer. Les deux canots mis à la mer se dirigent vers l’endroit où s’évanouit la fumée. Où est la Ginette ? Voici des hommes dans l’eau ! Est-ce qu’ils nagent ? Sont-ils morts ? Non, ils nagent. Combien sont-ils ? Deux coups de canon m’arrachent de ma préoccupation. Qui saute encore ? Est-ce nous ? Personne ne saute. C’est nous qui tirons. J’avais oublié le commandement : « Feu à mille mètres ». À la seconde même d’une catastrophe on n’a pas toujours les idées nettes. Et voilà maintenant que tout en tirant, nous nous mettons à faire des angles de 45° sur la mer. Le sauvetage Dans la Ginette il y avait vingt-sept hommes. Deux canots suffisaient pour recueillir les survivants. Comme la mer était calme, ces deux canots ne risquaient rien. Nous les reprendrions dans un moment, pour l’instant il nous fallait naviguer, le devoir d’un commandant est de sauver son bateau et le devoir devant le danger qui venait de surgir c’était de faire des dents de scie sur l’eau. Nous trouvions-nous devant un sous-marin ? Nous trouvions-nous sur des mines ? Nous ne savions pas. Si c’est le sous-marin il nous faut labourer, si ce sont des mines qu’y pouvons-nous ? Labourons, tant pis ! et tirons le canon, le hasard est grand, un coup peut porter. Depuis le cri, pas un mouvement plus rapide que l’autre n’avait été fait sur notre chalutier. De leur air naturel les marins avaient regagné leur poste de combat. La voix de l’un d’eux qui, sans aucune raison d’ailleurs, comptait les coups de feu était la seule émotion que l’on distinguât. — Un ! deux ! grouille ! disait-il. Un, deux, grouille ! Pourtant ils les connaissaient ceux qui venaient de disparaître. À midi je les avais vu échanger de bord à bord des paquets de tabac, c’étaient des amis, mais si petits qu’ils soient c’étaient des navires de guerre. Les uns sont au fond de l’eau, les autres au poste de combat, quoi de plus naturel ? Les marins ne pleurent que quand ils sont redescendus sur la terre. Oui ! Où est la Ginette ? Ce ne sont plus vos yeux, ce n’est plus votre raison qui le demandent, depuis dix minutes vous êtes sûr du fait, c’est votre cœur qui pose la question et quand vous vous écriez encore : « Où est la Ginette ? » ce n’est pas dans l’espoir d’une réponse à votre angoisse, c’est une espèce de prière involontaire, qui monte de vous-mêmes, qui tient déjà du souvenir et qui, cette fois, sent les larmes. Il fait grand jour. C’est à 5 h. 20 que la mer a englouti le chalutier. Nous continuons à faire la scie. La fumée, tout ce qui survécut un instant de la Ginette est dissipée. Nous ne saurions plus désigner l’endroit exact où l’un des nôtres s’enfonça. Mais qu’avaient recueilli nos deux canots ? Nous les apercevions nous attendant. Qu’ont-ils pu sauver ? En trois secondes, tout avait disparu, sauf quatre ou cinq hommes aperçus. Mine ou sous-marin ? Mine ou sous-marin ? Nous nous le demandons toujours. Personne n’a rien vu, rien. Si ce sont des mines, le bateau neutre qui est venu les déposer, – ce ne peut être qu’un bateau neutre, – n’en a pas lâché qu’une, et depuis une heure que nous labourons la mer, nous en aurions rencontré d’autres. Si c’était un sous-marin nous aurions peut-être remarqué un sillage. Nous avons été les témoins immédiats du drame, les témoins à vingt mètres et nous ne savons rien. Tout ce que nous savons est que nous sommes partis trois, que nous ne sommes plus que deux et que la nuit, la belle nuit vient. Malgré le malaise du danger qui à chaque tour d’hélice nous faisait dire : « Si c’est une mine qui a coulé la Ginette, il y en a d’autres et nous allons en accrocher une ! » pas un moment, nous n’avions pu oublier les canots que nous avions laissés en espoir aux survivants. Nous filâmes dessus. Il restait six matelots ! Cette fois nous les comptions. Le bouleversement que le sinistre avait produit en nous avait déjà pu s’atténuer, du coup, à cette vue, il nous serait remonté au cœur. On déshabilla les malheureux, on leur passa les vêtements secs que nos matelots étaient allés chercher dans leur tiroir. Le chalutier ne cessait pas pour cela de scier la mer. Sur nous arriva le torpilleur qui répondait à notre sans-fil et deux autres bateaux. Il s’amenait de toute sa vitesse. Il ralentit, stoppa presque, nous frôla. — La Ginette ? demanda le commandant. Le commandant de notre chalutier étendit son bras vers un point de la mer. Ensemble ils saluèrent. Les six rescapés étaient sauvés. Aucun n’avait une figure angoissée. Ils étaient naturels comme dans le courant de leur vie. N’était-ce d’ailleurs pas le courant de leur vie ? On les transporta sur un des deux bateaux. Quand l’un de ces six fut embarqué, comme lui allait à Corfou, il demanda tranquillement à l’un de ceux de notre chalutier : — T’as rien à faire dire ? Le torpilleur partit. La nuit, la belle nuit, pendant laquelle chaque vol de mouette allait nous paraître un sillage de sous-marin, la belle nuit descendit. Ils étaient trois petits chalutiers…
Albert Londres. Le Petit Journal, 28 mars 1916 14-18, Albert Londres : «Où est la Ginette?» La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 15 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici. Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

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