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(anthologie permanente) Anne Sexton (par Patricia Godi)

Par Florence Trocmé

Patricia Godi vient de publier Anne Sexton, Poète de la vie, dans la collection « Créations au féminin », chez l’Harmattan. À cette occasion Poezibao lui a demandé un choix de trois poèmes, qu’elle a traduits et qu’elle présente.
Anne Sexton (1928-1974) est l’une des icônes de la poésie écrite par les femmes aux États-Unis dans la deuxième moitié du XXe siècle, et l’une des figures majeures du courant de la poésie dite « confessionnelle » formé autour de Robert Lowell et de Sylvia Plath à Boston au tournant des années cinquante. Son œuvre abondante, contemporaine de l’émergence du féminisme de la deuxième vague, explore les territoires de l’expérience féminine dans l’Amérique ultraconservatrice de l’après-Seconde Guerre mondiale et renouvelle ses représentations avec audace et un art du verbe flamboyant.
Housewife
Some women marry houses.
It’s another kind of skin; it has a heart,
a mouth, a liver and bowel movements.
The walls are permanent and pink.
See how she sits on her knees all day,
faithfully washing herself down.
Men enter by force, drawn back like Jonah
into their fleshy mothers.
A woman is her mother.
That’s the main thing
.
Tiré de “To Bedlam and Part Way Back” (1960), in Anne Sexton, The Complete Poems, Boston, Houghton Mifflin, 1982, p. 77.
Femme au foyer
Certaines femmes épousent des maisons.
C’est une autre sorte de peau ; ça a un cœur,
une bouche, un foie, des mouvements d’intestins.
Les murs sont permanents et roses.
Voyez comme elle passe ses jours à genoux
à se laver consciencieusement.
Les hommes entrent par la force, attirés comme Jonas
à l’intérieur de leurs mères de chair.
Une femme est sa propre mère.
Voilà ce qui importe. 
The Farmer’s Wife
From the hodge porridge
of their country lust,
their local life in Illinois,
where all the acres look
like a sprouting broom factory,
they name just ten years now
that she has been his habit;
as again tonight he’ll say
honey bunch let’s go
and she will not say how there
must be more to living
than this brief bright bridge
of the raucous bed or even
the slow braille touch of him
like a heavy god grown light,
that old pantomime of love
that she wants although
it leaves her still alone,
built back again at last,
mind’s apart from him, living
her own self in her own words
and hating the sweat of the house
they keep when they finally lie
each in separate dreams
and then how she watches him,
still strong in the blowzy bag
of his usual sleep while
her young years bungle past
their same marriage bed
and she wishes him cripple, or poet,
or even lonely, or sometimes,
better, my lover, dead.

Tiré de “To Bedlam and Part Way Back” (1960), in Anne Sexton, The Complete Poems, Boston, Houghton Mifflin, 1982, p. 19-20.
La femme du fermier
Depuis la bouillie de porridge
de leurs désirs campagnards,
la vie locale qui est la leur dans l’Illinois,
où tous les hectares cultivés semblent
dressés comme une usine à balais,
pour eux cela fait dix ans maintenant
qu’elle est devenue son habitude ;
et ce soir encore il dira
« Petite chérie, viens »
et elle, elle ne dira pas à quel point
il faudrait que la vie offre davantage
que la brève passerelle brillante
du lit rauque ou  même
que sa lente caresse en braille à lui
comme un dieu lourdaud devenu léger,
cette vieille pantomime d’amour
qu’elle désire bien qu’elle
la laisse toujours seule,
enfin reconstruite,
l’esprit loin de lui, vivant
sa vie à elle avec ses mots à elle
et haïssant la sueur de cette maison
qu’ils gardent quand ils sont finalement allongés
chacun dans des rêves séparés
mais alors comment elle l’observe,
encore fort dans le sac vulgaire
de son habituel sommeil alors que
ses jeunes années à elles se gaspillent en passant
devant le même lit conjugal
et elle lui souhaite d’être estropié, ou poète,
ou même tout seul, ou parfois encore,
et c’est encore mieux, mon amant, mort.
The Black Art
A woman who writes feels too much,
those trances and portents!
As if cycles and children and islands
weren’t enough; as if mourners and gossips
and vegetables were never enough.
She thinks she can warn the stars.
A writer is essentially a spy.
Dear love, I am that girl.
A man who writes knows too much,
such spells and fetiches!
As if erections and congresses and products
weren’t enough; as if machines and galleons
and wars were never enough.
With used furniture he makes a tree.
A writer is essentially a crook.
Dear love, you are that man.
Never loving ourselves,
hating even our shoes and our hats,
we love each other, precious, precious.
Our hands are light blue and gentle.
Our eyes are full of terrible confessions.
But when we marry,
the children leave in disgust.
There is too much food and no one left over
to eat up all the weird abundance.

Tiré de “All My Pretty Ones” (1962), in Anne Sexton, The Complete Poems, Boston, Houghton Mifflin, 1982, p. 88-89.


La magie noire
Une femme qui écrit est trop sentimentale,
toutes ces transes et ces présages !
Comme si les cycles, les enfants et les îles
ce n’était pas assez ; comme si les deuils, les commérages
et les légumes ne suffisaient jamais.
Elle pense qu’elle peut mettre en garde les étoiles.
Une écrivaine est par essence une espionne.
Cher amour, je suis cette femme.
Un homme qui écrit est trop savant,
tous ces sorts et ces fétiches!
Comme si les érections, les congrès et les produits
ce n’était pas assez ; comme si les machines, les galions
et les guerres ne suffisaient jamais.
Avec des meubles d’occasion il fait un arbre.
Un écrivain est par essence un escroc.
Cher amour, tu es cet homme.
Sans jamais nous aimer nous-mêmes,
haïssant même nos chaussures et nos chapeaux,
nous nous aimons l’un et l’autre, mon trésor, mon trésor.  
Nos mains sont bleu pâle et douces.
Nos yeux sont remplis de confessions terribles.
Et puis, quand nous sommes mariés,
les enfants nous quittent dégoûtés.
Il y a trop à manger et plus personne
pour absorber toute cette drôle d’abondance. 
Choix et traductions de Patricia Godi.


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