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[Critique] HOSTEL

Par Onrembobine @OnRembobinefr
[Critique] HOSTEL

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Titre original : Hostel

Note:

★
★
★
★
☆

Origine : États-Unis
Réalisateur : Eli Roth
Distribution : Jay Hernandez, Derek Richardson, Eythor Gudjonsson, Barbara Nefeljakva, Petr Janis, Rick Hoffman…
Genre : Horreur
Date de sortie : 1er Mars 2006

Le Pitch :
Deux étudiants américains en voyage à Amsterdam venus profiter de la législation permissive en matière de substances illicites et de prostitution, décident de faire un détour par Bratislava pour séjourner dans une auberge où ils pourront assouvir leurs fantasmes sexuels. Ils réaliseront trop tard qu’ils ont été piégés par le rabatteur d’une organisation secrète qui offre à de richissimes clients l’opportunité de torturer et tuer impunément leurs innocentes prises…


La Critique
:
Présenté au festival de Toronto en 2005 mais sorti en 2006 un peu partout dans le monde, Hostel fête techniquement son 10ème anniversaire cette année. C’est l’occasion de revenir sur les qualités d’un film qui ne pouvait faire l’unanimité de par son sujet, et qui fut même parfois également raillé par son public-cible, à savoir les fans de gore. Hostel est pourtant un film-charnière pour le cinéma d’horreur, embrayant le pas à Saw (James Wan – 2003) pour initier la mouvance du « torture porn ». – une appellation illustrée littéralement par le film de Eli Roth. Apres dix années de surenchère graphique et l’appauvrissement thématique inéluctable de ce sous-genre, nous vous proposons de un retour sur les qualités intrinsèques de ce film matriciel. Rembobinez !

Hostel-Jay-Hernandez

Avant de lancer son pavé grand-guignolesque dans la mare, Eli Roth n’avait qu’un seul film à son actif : le très bon (mais ultra-dérivatif) Cabin Fever, qui revendiquait fièrement sa filiation avec Evil Dead et autres productions craspecs des années 70. Au menu : contamination, contagion et paranoïa, le tout assaisonné de jeunes citadins écervelés en proie aux dangers de la cambrousse yankee. Soit un postulat sans grande originalité, mais Eli Roth ayant été un proche collaborateur de David Lynch, la bénédiction de ce dernier lui valut un accueil positif d’une presse ciné généraliste peu encline à contredire l’avis d’un artiste qu’elle encense quasi-systématiquement, de peur de passer pour une inculte. Quant à la seconde réalisation de Roth, Hostel, elle obtient cette fois la caution et le parrainage d’un autre chouchou des festivaliers et des cinéphiles « ché-bran » : Mister Tarantino himself. Avec son bagou habituel, ce dernier créa le buzz lors de l’annonce de la mise en chantier du projet, en racontant à qui voulait l’entendre que le scénario était basé sur une histoire vraie. Roth avait au départ l’idée de tourner un documentaire sur les snuffs, soit ces films ou des marginaux acceptent d’être exécutés devant la caméra contre une coquette somme versée à leur famille dans le besoin (à noter que l’existence de ces films n’a jamais été formellement prouvée). Tarantino prétendait avoir déniché un site internet louche qui offrait de torturer/tuer une innocente victime en toute impunité, pour un prix réservant d’emblée ce « loisir » à une certaine élite sociale. Quelques effets d’annonce sulfureux plus tard, les deux compères reconnurent toutefois que le site avait disparu de la toile dès le lendemain, personne ne pouvant dès lors vérifier la véracité de leurs dires. Mais au fond, le boniment ne fait-il pas partie du show-business, particulièrement lorsqu’il s’agit de promouvoir un film de genre pour le moins racoleur? Mais un buzz efficace ne fait pas un film… Que vaut donc celui-ci?

A l’instar de Saw, Hostel éclabousse et repousse les limites du sadisme à l’écran. Mais Eli Roth choisit une approche tout à la fois plus perverse et plus outrée. En effet, si le film de James Wan retournait littéralement son public comme une crêpe avec un twist machiavélique, il caressait néanmoins la morale du spectateur dans le sens du poil. Car bien que les tortures infligées aux « pêcheurs » y outrepassent largement la charte des Droits de l’Homme, Wan pose une problématique finalement assez « consensuelle » (les guillemets s’imposent dans ce contexte) qui consiste a dénoncer et punir fictivement les travers d’une société en perte de repères moraux. En ce sens, le Jigsaw a certainement abîmé ses fonds de culotte sur les mêmes bancs d’église que le John Doe de Se7en, et leurs actes, aussi répréhensibles soient-ils dans les faits, participent d’une application extrémiste de la morale judéo-chrétienne américaine.
A l’inverse dans Hostel, le sadisme des tortionnaires est totalement gratuit et sans mobile dans le contexte du film. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elle soit dénuée de sens. Eli Roth dresse en effet le tableau nihiliste d’une société corrompue et cannibale, ou même l’innocence des victimes est un concept relatif. Tout en conservant une certaine ségrégation dans le degré d’amoralité de ses personnages, Roth établit un parallèle entre les adeptes de la torture et de la prostitution, comme s’il s’agissait de deux branches voisines du même commerce de la chair. Il scinde son film en deux parties d’égales durées pour illustrer son propos : dans sa première moitié, Hostel introduit ses « héros », de jeunes américains fraîchement diplômés, venus profiter de la consommation légale de drogue et de filles à Amsterdam ; dans la seconde, ces mêmes personnages deviennent à leur tour la ‘marchandise’ offertes à des bourreaux aussi apathiques que sadiques.

Le film débute donc avec ces jeunes américains, fraîchement diplômés d’une fac de droits, venus célébrer la fin de leur adolescence à Amsterdam et perdre (ou re-perdre) leur pucelage dans des boites ou la luxure est un service comme un autre du secteur tertiaire. En parfait impérialistes et futurs cols-blancs, ils disposent de l’offre charnelle comme des gamins dans l’usine de jouets du Père Noël. La drogue étant également légale, ils n’hésitent pas non plus à consommer ces substances proscrites chez eux. Le vieux continent s’avérant moins puritain et plus permissif, ils comptent bien profiter de leurs vacances. Seul l’un d’entre eux semble avoir des scrupules à abuser de la situation, mais cette retenue de principe ne lui permettra pas d’être épargné lorsque viendra l’heure de la grande boucherie – un point important qui évite à Hostel de virer à la fable moraliste.
L’absence de considération pour la chair des femmes que ces jeunes gens consomment (et sur laquelle le spectateur mâle lambda se rincera immanquablement l’œil !) trouve un premier écho dans la scène du train, durant laquelle nos jeunes inconscients rencontrent sans le savoir leur futur bourreau. Celui-ci leur explique qu’il mange avec les doigts car il aime ressentir le contact avec les aliments qu’il consomme. Comme pour éliminer la barrière industrielle qui l’empêche d’assouvir ses pulsions primaires de prédateurs carnassiers. Le malaise s’installe lorsque le vieil homme tâte le genou d’un des jeunes hommes. Il n’y voit qu’une agression d’ordre sexuellement perverse. Malheureusement pour eux, ils sont bien loin de la vérité!
En toile de fond, Eli Roth discourt sur l’absence de considération et l’instrumentalisation de l’Autre, l’absence d’empathie d’une jeunesse portée sur la jouissance immédiate, sans penser aux conséquences de ses actes. On peut aussi déjà percevoir l’influence des nouveaux médias (TV Réalité et téléphonie mobile) dans le libre partage des expériences au sein de la bande d’amis – l’un d’eux partage même un selfie alors qu’il copule avec une inconnue dans les toilettes d’une boite de nuit.
De nombreux critiques ont reproché à Hostel de ressembler à une version trash de American Pie dans sa première partie. Pourtant, la structure en deux actes contribue idéalement au discours du film et la mise à plat de toutes les formes d’abus et de négation d’autrui. La critique de cette négation de l’autre ne vise d’ailleurs pas que la société américaine, supposément déjà décadente. Car même si l’histoire assène une leçon à de jeunes venus du Nouveau Monde, Roth décrit un lent voyage vers l’Est : Amsterdam représente le Vieux Continent, plus libéral, mais Bratislava est représenté comme une sorte de no man’s land anarchique, où l’Homme est plus que jamais un loup pour l’Homme. Cette progression géographique est donc assimilé à une régression temporelle et sociale, où la Slovaquie est décrite comme un monde féodal pétri d’insécurité que ne renierait pas le Paul Verhoeven de La Chair et le Sang et Robocop. Hostel, plutôt que de chercher à vanter la pseudo-vertue d’une Europe de l’Est pleine d’espoir et pas encore asservie par le capitalisme et le consumérisme, choisit de rappeler que la violence et la barbarie trouvent leurs racines dans nos instincts les plus primitifs, jusqu’à ce qu’ils fussent bannis et bridés par les lois de la société. Ainsi, Eli Roth pointe du doigt le fait que la prostitution décrite dans le film (et également bien réelle), même si elle est légale et tolérée comme un acte de consommation sans conséquence, n’est pas du tout innocente ou anodine. Dans la seconde partie, il nous interroge en poussant la problématique jusqu’à un point extrême selon nos valeurs sociétales courantes : et si, moyennant finance, on pouvait assouvir ses pulsions sadiques et meurtrières sur une innocente victime, de la même manière que l’on peut assouvir ses besoins et pulsions sexuelles auprès de prostituées ? Eros et Thanatos s’associent une fois de plus dans ce film ; sexe et violence étant depuis la nuit des temps les deux thèmes incontournables de tout récit d’horreur; et donc, de la plupart des fables et contes classiques.
Au milieu du fil, le personnage interprété par Jay Hernandez raconte sa première et unique rencontre avec la Mort, lorsqu’il croisa le regard d’une petite fille en train de sombrer dans un lac gelé. Cette expérience traumatisante et qu’il n’avait jamais partagé auparavant montre à quel point la mort reste un tabou pour une société qui, de plus en plus, tend à nier sa propre vulnérabilité et sa nature primitive et animale. C’est pourtant le seul exemple de compassion dans le film, le jeune garçon se sentant coupable de n’avoir pu sauver cette fillette de la noyade, l’expression de son regard lors des ses ultimes instants restant à jamais gravé dans son esprit.

Hostel dresse un portrait d’un monde décadent et cannibale, où posséder l’Autre n’est qu’une question de moyens – Les plus forts jouissant des plus faibles. Eli Roth ajoute un zeste d’ironie grinçante à sa sauce, en faisant de ses héros peu vertueux les représentants futurs de l’élite de la société américaine: des diplômés en droit et en médecine destinés à devenir de respectables avocat et médecin!
Bien sûr, le discours mordant est noyé sous le malaise généré par la visite de lieux mal famés et nécessitant d’avoir son carnet de vaccination à jour, mais le propos est là; l’efficacité et la linéarité de la forme n’entamant en rien la célérité du discours sous-jacent. Et si nous avons finalement peu parlé des scènes les plus choquantes au cours de cette chronique, il faut admettre qu’elle ne manque pas de sel, notamment la première séance de torture qui, sachant doser ses effets graphiques, fait montre d’une efficacité redoutable, l’emprise du bourreau sur son sujet suscitant un réel malaise. Le sadisme dont fait preuve le tortionnaire renvoie, volontairement ou pas, à l’imagerie des camps de concentration, où les victimes étaient traitées comme des rats de laboratoires. L’impuissance et les supplications du personnage ligoté à sa chaise sont perturbantes et à ne pas mettre à la portée de tous. Et si Hostel peut être considéré comme un film important de la décennie 2000, c’est autant pour son efficacité immédiate que pour sa contribution au lancement d’un nouveau sous-genre du cinéma d’horreur, ce dernier étant toujours particulièrement perméable aux angoisses et peurs sourdes du monde contemporain. Certains ont avancé que le torture-porn était le reflet culturel des tortures pratiquées par certains soldats américains à Guantanamo. Avec le recul, il parait plus plausible qu’il ne s’agisse d’un portrait plus globale d’une société où la distanciation des individus engendrée par les nouveaux moyens de communication virtuelle; une communauté devenue à la fois cannibale et apathique, anesthésiée et désensibilisée par le filtre des écrans et des claviers omniprésents. Pour réveiller le spectateur aujourd’hui habitué par la violence quotidienne disponible dans les médias, il faut donc frapper plus fort et verser plus de sang à l’écran. « Tous les jours, la télévision nous montre la violence de la guerre à l’heure du dîner et cela ne nous choque même plus. Nous sommes devenus insensibles face à cette violence banalisée. Avec mon film, j’ai voulu secouer le spectateur pour lui rappeler à quel point la violence n’avait rien de banal. » Ces propos datent de 1972 et proviennent d’une interview accordée par Wes Craven à l’occasion de la sortie de La Dernière Maison sur la Gauche. Il faisait bien sur allusion à la guerre du Vietnam, mais si on remplace le Vietnam par l’Irak et la télévision par l’internet, Eli Roth aurait pu tenir les mêmes propos en 2006. Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes et dans son dernier film Green Inferno sorti (enfin !) l’année dernière, il adoptait la même structure en deux actes pour un discours somme toute pas si éloigné de celui de Hostel.

@ Jérôme Muslewski

Hostel-cast
  Crédits photos : Gaumont Columbia TriStar Films


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