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14-18, Albert Londres : «C’étaient les nouveaux pèlerins de l’Acropole»

Par Pmalgachie @pmalgachie

14-18, Albert Londres : «C’étaient les nouveaux pèlerins de l’Acropole»
Pourquoi je n’ai pas vu bombarder Athènes
(De notre envoyé spécial.) Athènes, 24 juin. On a failli bombarder Athènes, débarquer au Phalère, et voir nos soldats arrachés des montagnes de la Macédoine faire monter sous leurs pas la poussière de la Grèce vers l’Acropole. J’étais parti de Salonique pour assister à cela. Mais écoutez toutes les émotions de ces heures ; c’est de l’Histoire. Depuis six jours au moins, rien qu’à respirer l’atmosphère de Salonique, on sentait que quelque chose d’anormal était dans l’air, quelque chose de sensationnel, de considérable. Les gens qui étaient à même de savoir posaient un doigt sur leurs lèvres et, mystérieux et agités, disaient : « Vous allez voir ! » Chaque officier rencontré vous demandait : — Eh bien ! Est-ce que vous êtes au courant ? — Non. — Moi non plus, mais ce sera de premier ordre. — Quoi ? Vous ne savez pas, insistait une autre personne en vous serrant la main, pleine de pitié. — Est-ce qu’il arrive des Japonais ? — Mieux que ça ! — Des Peaux-Rouges ? — Mieux que ça ! — Nous débarquons à Cavalla ? — Peuh ! faisait-il. On ne vivait plus que dans l’attente de cet inconnu. On rencontrait dans les rues de Salonique un général de division dont le quartier, jusqu’à présent avait été ailleurs que sur les quais ; on rencontrait des officiers. Ils n’étaient évidemment plus sur le chemin de Sofia. — On vous embarque, leur demandai-je ? — Oui, mon cher, une fois de plus. — Où allez-vous ? — Est-ce qu’on le sait ! En effet, on les embarquait. Une brigade était déjà sur les transports, l’armée d’Orient n’en avait pas fini avec son étrange destinée : elle allait encore courir l’aventure et l’un de ses détachements partit pour Athènes. C’est donc pour cela que, depuis plusieurs jours, Sarrail avait un souci de plus dans les yeux. Six cuirassés à droite de la rade venaient de recevoir l’ordre d’être prêts et chauffaient. Le lendemain matin, j’étais en route pour le Pirée. En même temps que nous, un croiseur italien appareillait : il fallait que l’Italie fût représentée. En rade, à mesure que nous sortions, nous croisions des transports pleins de troupes. Le casque colonial sur la tête, nos poilus étaient sur le pont ; c’étaient les nouveaux pèlerins de l’Acropole. Quelle histoire que l’histoire de ces soldats d’Orient ! Puis, le large nous prit et nous ne sûmes rien. L’après-midi passa, puis vint la nuit, puis vint l’un des nombreux chalutiers qui montaient une garde sévère, puis vint le matin. Nous approchions, nous tendions déjà l’oreille. « Écoutez, disaient des amis, c’est le canon. » Ce n’était pas le canon, ce n’était que sa hantise. Notre ignorance de la situation grecque était entière. Pourquoi nos soldats devaient-ils débarquer à Athènes ? Pourquoi des cuirassés étaient-ils prêts ? Nous ne savions rien. C’est d’ailleurs toujours ainsi en guerre : ceux qui participent aux événements en ignorent les causes. On se débat au milieu de l’incendie sans savoir qui l’a allumé. Nous approchions de plus en plus, nous n’étions pas à trois heures d’Athènes, les chalutiers se multipliaient. Que se passait-il? Vo ici les plus pures lignes que la nature ait jamais profilées sur l’horizon, c’est-à-dire les côtes d’Attique. Voici l’Acropole encore toute petite, si l’on peut dire que l’Acropole est petite. Soyez calmes, Athéniens ; quoi qu’il arrive, le rocher est sacré : ce ne sont pas les Français, ce sont les Allemands qui ont fait Reims. Midi ! 43 degrés à l’ombre Midi. 43 degrés à l’ombre ; et il n’y a pas d’ombre ! Nous rentrons dans le port du Pirée. Est-ce que nous allons y trouver place ? Ce port est comme les boulevards un jour de carnaval, l’eau ne peut même plus clapoter entre les bateaux tant ils sont serrés. C’est le blocus. Mais est-ce la guerre ? En passant, nous n’avons vu aucun cuirassé à Phalère, nous n’en voyons aucun ici, pas de transports de troupes non plus. Que se passe-t-il ? Le navire jette l’ancre. Comme d’habitude des barcasses viennent fourmiller autour, comme d’habitude. Nous descendons, nous passons à la douane, nous sortons sur la place. Il n’y a que des hommes qui dorment par terre. Une demi-heure après, je suis à Athènes ; c’est le silence le plus majestueux et le repos le plus étendu. Ceux qui ont des maisons sont couchés sous leur moustiquaire, ceux qui n’en ont pas sont étendus le long des trottoirs. Le voilà donc le bombardement à Athènes. Non, mais le président du Conseil Skouloudis avait démissionné. L’abcès était crevé ; il avait été énorme. Depuis 48 heures, Athènes bouillonnait ; on parlait haut dans les rues ; la Bourse baissait ; les Grecs disaient : « Est-ce que l’Entente va continuer longtemps le blocus, sans nous faire savoir ce qu’elle désire ? » Les séances de la Chambre se prolongeaient… Il faisait une chaleur inconnue au centre de l’Afrique. À Salonique, nos troupes s’embarquaient pour Athènes, notre escadre croisait dans les eaux de Phalère. Les ministres ennemis, leurs malles bouclées, étaient prêts à chaque minute à partir pour Larissa. L’atmosphère était étouffante. C’était mardi. À minuit, on apprenait la démission de Skouloudis. Le lendemain matin, dès la première heure, M. Streit, ancien ministre de Grèce en Allemagne, sur l’ordre du roi, part pour Egina chercher Zaïmis en torpilleur. Zaïmis arrive, saute dans une auto et en route pour Tatoï ! Tatoï est la résidence d’été des souverains. Dès lors, ce chemin devient une véritable piste pour automobiles. Après Zaïmis, c’est le général Yannakitsas, ancien ministre de la Guerre, c’est Gounaris ; tous les grands champions politiques courent le circuit. La route est chaude. Auront-ils la chance de ne pas trop crever ? La note de l’Entente À midi et demi, les ministres de France et d’Angleterre se rendent aux Affaires étrangères. M. Politis, directeur politique, les reçoit. « D’ordre de nos gouvernements, lui disent-ils, nous vous portons cette Note qui ne souffre ni discussion ni délai. » C’était celle que vous connaissez, celle qui, enfin, parlait net. Skouloudis était absent, on le retrouve. Des troupes grecques sont envoyées à Phalère qui s’opposeront à notre débarquement. L’artillerie suit. Pendant ce temps, le ministre de Russie, M. Demidoff, ami personnel du roi, saute également dans une auto, prend part à la course, et file à Tatoï. Sa Majesté ignorait la Note. M. Demidoff la lui présente. Sa Majesté la prend nerveusement, la lit. M. Demidoff lui apprend que 40 vaisseaux de guerre sont sur ses côtes et que les Français sont prêts à mettre pied à terre. — Eh bien ! c’est bon, dit-elle ; puisque c’est le trône qui est en danger, je cède. Skouloudis rassemble ses ministres démissionnaires, il les tire les uns de table, les autres de leur sieste. À 4 heures, ils tiennent conseil. L’escadre française commençait justement à montrer ses fumées du côté de Phalère. La Grèce n’était plus, cette fois, pressée moralement, mais effectivement. Cependant Skouloudis est fin. S’il ne peut pas gagner autre chose, il gagnera du temps ; il envoie Politis à nos ministres avec cette mission : « Vous leur direz que, le gouvernement étant démissionnaire, c’est à son successeur que la Note doit être remise. » Nos ministres se refusent à accepter cette explication. À 6 heures, le roi, vêtu de toile blanche, traverse Athènes en auto découverte ; il arrive de Tatoï. Il rentre à son palais ; il va tenir un suprême conseil et annoncer sa décision. Le prince héritier, le général Dousmanis, chef d’état-major, des officiers d’état-major, M. Streit, y assistent. Ils causent. Notre escadre fume. La Chambre est toujours réunie ; Skouloudis y court : « Nous déposons notre démission, dit-il. » La Chambre crie : « Vive le roi ! Vive la Charte ! » Gounaris avait dit à ses amis : « Maintenant que vous connaissez la Note, vous pouvez supposer la réponse que nous lui ferons. » Mais Zaïmis se précipite aux légations de France et d’Angleterre : « Au nom de mon souverain, prononce-t-il, je viens vous annoncer que nous acceptons toutes les conditions de l’Entente. » Ainsi en avait rapidement décidé Sa Majesté. Voilà pourquoi je n’ai pas vu bombarder Athènes.
Le Petit Journal, 25 juin 1916 14-18, Albert Londres : «C’étaient les nouveaux pèlerins de l’Acropole» La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 15 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici. Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

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