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Elgas : Un dieu et des moeurs

Par Gangoueus @lareus
Elgas : Un dieu et des moeursCertaines chroniques sont difficiles à écrire. Parce qu’on commet la malheureuse erreur de vouloir coller au plus près de ce que l’auteur a voulu exprimer. Et en quelque sorte, on ne se positionne qu’en simple passeur de mots et d’idées. Pourtant le plus important n’est pas là. Ce qui est attendu du blogueur que je suis, c'est d’exprimer le ressenti d’une lecture à sa sauce, de son angle d’observation. C’est de cette manière que j’aborderai le carnet de voyages Un dieu et des moeurs du jeune écrivain sénégalais, Elgas...
En fin 2013, il entreprend l’écriture du récit de son voyage au Sénégal après quatre ans d’absence de son pays. Un nouveau carnet du retour au pays natal. La thématique n’est pas nouvelle. Les écrivains partis ailleurs reviennent - plus ou moins effarés - trouver une famille, une ville, une région, un pays désespéré, désespérant. Et chaque fois, la question qui se pose est celle de savoir avec quelle approche le sujet sera abordé. Récemment, le congolais Alain Mabanckou nous a plongé dans sa famille (Lumières de Pointe-Noire), le tchadien Nimrod par sa plume de poète portait un regard nostalgique et affectueux (L’or des rivières), le camerounais Max Lobe profitait de son retour au Mboa natal pour repartir sur les traces d’Um Nyobé et de celles et ceux qui combattirent à ses côtés (Confidences), le togolais Théo Ananissoh de manière renouvelée revenait à Lomé questionner les élites de son pays ayant fait le choix de se battre sur le terrain d’un régime féroce (Lisahoe, Ténèbres à midi, Le soleil sans brûler). Les textes sont nombreux et ne cesseront d’enrichir le corpus de la littérature africaine. Tant que ces auteurs regarderont l’Afrique depuis leur lieu d’exil, il en sera ainsi.
Pour ce qui concerne Elgas, sa prise de parole se singularise à la fois par sa démarche artistique, par la brutalité de ses prises de position et une focalisation sur deux phénomènes qui seraient responsables – selon lui -  de l’immobilisme de son pays : la tradition et la religion. Mais avant de traiter le fond de ce livre peut être serait-il intéressant d’observer l’esthétique de ce projet littéraire.
Sur la forme.Un dieu et des mœurs est une œuvre découpée en deux grandes phases. La première partie porte une trentaine de fresques représentant des pratiques et situations sclérosantes qui enferment le Sénégal d’aujourd’hui : excision, lévirat, homophobie, misère sociale, obscurantisme et superstitions, exploitation des enfants (Talibés), régionalisme, clientélisme, tourisme sexuel… La liste de ces maux est nombreuse. Le terme de fresques n’est pas galvaudé car, avec la précision d’un métronome, l'élégance d'un dandy congolais, Elgas analyse au travers d’une plume aussi belle que nerveuse ces tares qui plombent l’essor de cette société sénégalaise. La nuit succède au portrait. La plume d’Elgas est vive, extrêmement agréable à lire, agaçante tant les certitudes avec lesquelles le prosateur sénégalais assène ses arguments ne sont pas forcément inébranlables.
Si le style est vif, l’atmosphère est mortifère. On n'est pas loin du roman noir. C’est sous un angle particulièrement lourd, funeste qu’Elgas construit sa narration. Au nom de la tradition, le texte qui introduit l’ouvrage est assez représentatif de la tonalité du propos d’Elgas. Souvenirs d’un enfant de 7 ans sur les mutilations à la chaine de jeunes femmes pré-pubères. Le cri glaçant des mutilés venant de la forêt retransmis avec émotion et rage. Et de nombreuses descriptions s’appuient sur un socle funeste.
Sur le fond
Elgas traite plusieurs phénomènes de sociétés qui touchent le Sénégal. Des maux récurrents. Des situations que la littérature sénégalaise a déjà par le passé prisen charge. La pauvreté et certaines incongruités de la pratique de l’islam au Sénégal avait déjà été traité par Aminata Sow Fall. La phallocratie est un sujet récurrent que diverses romancières ont abordé comme Mariama Ba, Khadi Hane. L’immigration clandestine a été analysée par des plumes brillantes comme Abasse Ndione ou Fatou Diome. Et en creusant, je suis certain qu’on trouvera des choses sur l’excision, le lévirat ou la maltraitance des enfants. La particularité de la démarche d’Elgas se situe dans le fait qu’il rassemble tous ces maux dans un seul ouvrage avec l’affirmation que tradition et islam sont les deux versants de l’immobilisme au Sénégal. Mais, en décortiquant cet ouvrage, il me semble qu’un premier point d’arrêt sur la critique que fait de son pays Elgas est celui de son identité. Il a grandi en Casamance et observant le portrait douloureux qu’il fait de cette région enclavée du Sénégal, il me semble que l’extériorité de son regard commence par ce positionnement.
Il me sera objecté que la première société qu’il critique est la société casamançaise. Justement, Elgas dit haut ce que beaucoup se contentent de penser bas sur les blessures engendrées par le conflit entre le pouvoir central et cette province du Sud du pays. Et quand, à Dakar, l’écrivain soupire en indiquant son éloignement avec son pays, je me demande si ce n’est pas inconsciemment le casamançais qui parle. Naturellement, certains prendraient cette observation pour s’épargner l’analyse exigeante d’Elgas.

Souleymane Gassama

Source Présence Africaine

En lisant cet auteur et surtout les arguments qu’il assène pour expliquer l’immobilisme de sa société, Il me semblait comprendre pourquoi, certains sujets au Sénégal sont récurrents là où dans d’autres pays comme le Congo, ce sont des non questions. Le lévirat. Les mutilations. Des formes d’esclavage (le cas des femmes paillassons ou les noires de.). Le poste de dénonciation des causes de tout cela va être celui, intime, de sa famille. Sa mère dont il souligne le fanatisme mou qui se refuse à porter un regard critique sur des pratiques religieuses comme l’exploitation des enfants par des dignitaires religieux. Le cas des talibés. Mais il manque quelque chose d’essentiel dans le propos d’Elgas : la contextualisation. Cheikh Anta Diop et Amadou Hampaté Ba ont été des talibés et de grands intellectuels dotées d’un double regard. Il n’y a qu’à lire L’Afrique noire pré-coloniale de Cheikh Anta Diop pour voir combien cette formation a nourri son analyse. Pourquoi les maîtres coraniques sont devenus des tyrans abusant de leurs brebis ? Je prends cet exemple pour illustrer une approche dans le regard d’Elgas qui semble partir d’un postulat négatif. Assurément, il y a une brique qui manque entre l’observation d’Elgas et des pratiques qui semblent s’être figées dans le temps comme par réaction.

Un autre exemple de ma réserve est celui du traitement du lévirat qui est abordé de manière particulièrement caricaturale. L’exemple est réel. Ici, le propos n’est pas de le nier. Mais, quel est l’essence du lévirat ? Quelle est sa fonction initiale ? Et quelles ont été les conséquences de sa suppression  ailleurs ?
Mauvaise foi
La dernière partie de ce livre prend la forme d'un essai. Il est une poursuite de l'échange entrepris avec sa mère sur ce qu'il désigne par le fanatisme mou des musulmans modérés sénégalais. Une occasion pour lui de revenir sur le mouridisme, certaines de ses dérives, l'immobilisme qu'il imposerait à la classe politique sénégalaise.
Elgas, Un dieu et des moeurs
Editions Présence Africaine, première parution en 2015
Voir également l'analyse de Joss Doszen

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