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La tete haute

Par Aelezig

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Un film de Emmanuelle Bercot (2015 - France) avec Rod Paradot, Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Sara Forestier

Magnifique, stupéfiant.

L'histoire : Malony, cinq ans, est chez le juge pour enfants, avec sa mère, passablement paumée, et son petit frère, un bébé. La famille, misérable, ne va pas bien, la maman est complètement dépassée, parfois violente, et l'enfant est placé temporairement en foyer d'accueil. Dix ans plus tard, il est devenu un jeune délinquant, qui sèche l'école, sait à peine écrire, et s'emporte à la moindre contrariété. Il commence à la connaître, la juge qui suit son dossier, et malgré sa bienveillance, ce sont surtout ses réprimandes et ses sanctions qu'il retient. Encore des placements, dans des centres avec éducateurs spécialisés... Tout le monde fait de son mieux pour redonner à ces jeunes un minimum d'éducation, tant civile que scolaire, et de juguler leur colère et leur souffrance... 

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Mon avis : Quelle claque ! La première scène est hallucinante, je n'oublierai jamais le regard de ce petit garçon de cinq ans, qui - alors qu'on croit qu'il ne comprend rien vu son âge - regarde tour à tour sa mère, la juge, sa mère, avec une angoisse infinie, avec une lucidité effroyable. Mais où est-elle allée chercher ce môme, la Bercot ? 

Idem pour le jeune Rod Paradot... On ne le quitte pas des yeux, du début jusqu'à la fin. D'un naturel complètement délirant, on sent tout dans son regard, dans ses gestes, la peur, la souffrance, la violence pour tout moyen d'expression... une infinie solitude, un immense désarroi aussi. Et pourtant, il ne nous épargne pas. Tout l'art de Bercot est de nous faire aimer profondément ce gosse, alors qu'on a envie de le baffer tout le temps ! Même si Madame la Juge Deneuve (parfaite) nous rappelle qu'on ne bat jamais. Personne.

On notera que le gamin interprète Malony de 13 à 18 ans... et il est crédible à chaque fois. Incroyable. Je me demande comment ils ont fait un truc pareil.

Dans une mise en scène magnifique, sans aucune seconde en trop, sans aucune seconde manquante, la réalisatrice nous immerge dans un monde qu'on croyait connaître, mais que l'on découvre encore plus désespérant, encore plus effrayant qu'on ne croyait. Une descente aux enfers, au sein même de notre société bien pensante et finalement assez contente d'elle-même, qui engendre ces "monstres" incontrôlables, ne sait pas comment les gérer... et s'en fout un peu. Pourtant chacun de ces gosses est innocent comme l'enfant qui vient de naître. Des petits loups (vous noterez le côté attendrissant ET le côté bestial du terme) qui n'ont rien demandé, qui naissent dans la misère, matérielle, affective, qui grandissent sans repère, sans éducation, sans morale, qui s'élèvent tout seuls et se révoltent donc en permanence contre ces règles que soudain on leur impose sans qu'ils aient jamais eu connaissance auparavant ni de leur existence ni de leur utilité.

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On reste sidérés devant l'écran : "... mon Dieu ! mais ils sont irrécupérables... mais qu'est-ce qu'on va en faire... ". La question est là, omniprésente, et on n'a aucune réponse. Et on se prend soudain d'une admiration éperdue pour ces juges, pour ces éducateurs, parfois totalement dépassés, mais pour certains jamais découragés. Jamais. 

Et c'est là où doivent advenir de temps à autre de petits miracles. Car combien en sauvent-ils ? Pas beaucoup probablement... mais ils en sauvent. Là encore, comme bien des choses en ce bas monde, c'est un concours de circonstances, peut-être même "la chance", qui tout à coup conjuguent en même temps le verbe "espérer" : un môme qui voudrait bien, un juge qui croit dur comme fer dans son boulot, un éducateur qui aime profondément... Trois talents qui se rencontrent. Une persévérance hors du commun. Ce doit être rare, mais ça doit exister. Et si au début on a tendance à se dire "Oh la la... mais à quoi bon ?", à la fin du film on est content que le système, aussi imparfait soit-il, repêche de temps à autre un de ces petits poissons en train de se noyer. On leur doit bien ça... Car que fait la société pour eux, sinon ? Rien.

La fin ne nous donne pas vraiment de réponse sur le destin de Malony. Et c'est normal, il n'a que 17 ans. Chacun y mettra ses envies et son coeur. Oui, il est sur la bonne voie ; il va donner à l'enfant tout ce qu'il n'a pas eu ; pour lui, il va devenir quelqu'un de bien. Ou alors... pfff... dans trois jours, il nous repique une colère... Quand le générique de fin commence à se dérouler, on est pantois, épuisés, abasourdis.

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La faute aux parents ? Non ; ils ont grandi de la même façon ; ils ne font que reproduire. Et c'est d'ailleurs ce qu'on se dit en voyant Malony et son bébé. Est-ce que tout va recommencer ? Tout ça est surtout la faute à la misère. Il est rare qu'un gosse de riche devienne délinquant. Il est rare qu'un gosse de pauvre devienne astro-physicien. Et la misère, c'est la faute à qui ? Aux gouvernements. Honte à eux.

A la fois hypersensible et brutal, sans aucune concession, Emmanuelle Bercot nous en met plein la figure et plein le coeur...

Le film m'a fait penser aux sublimes et dérangeants Mommy ou J'ai tué ma mère, de Xavier Dolan. Au cinéma de Maïwenn, aussi, avec ce côté quasi-docu, tellement réel, mais si sensible. Et toute comme cette dernière, on se demande comment ces femmes, aux physiques juvéniles, presque fragiles, portent en elle un cinéma si lourd...

La réalisatrice dit s'être inspirée de son oncle qui s’occupait de jeunes délinquants. Elle était fascinée par ses récits et tentait de comprendre le comportement, le refus des conventions, de l’autorité, de ces enfants, et surtout la dévotion de son oncle. Cette expérience l’a tellement marquée qu’elle a envisagé de devenir juge pour enfants.

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Je ne sais pas trop pourquoi je ne mets pas 10... Quel est donc LE petit défaut qui m'empêche de qualifier cette oeuvre de Film Parfait. Le côté trop brut de pomme, peut-être ; c'est tellement dingue, le comportement du gosse, et de ses potes, est si incroyable qu'on douterait presque de la sincérité du propos... Emmanuelle Bercot aurait sans doute pu mettre une toute petite note d'humour ou de dérision en plus, ou au contraire un tout petit peu moins de pathos... Sara Forestier par exemple : elle en fait des caisses, elle est absolument formidable ; mais était-il nécessaire de lui coller cette prothèse dentaire ? Vu ses cheveux dégueu, sa déglingue, son langage, ses fringues, on a bien compris que la pauvre femme n'a eu aucune éducation, aucune référence... ses dents à la one again, c'est la goutte en trop, qui pourrait rendre le personnage caricatural... si Sara heureusement ne le rendait pas aussi touchant.

Voilà en tous cas un film qui me rappelle pourquoi j'aime le cinéma. INFINIMENT. ARDEMMENT. PASSIONNEMENT.


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