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(Carte blanche) à Matthieu Gosztola : "Claude Ber :Ecrire en poésie", 1/2

Par Florence Trocmé

Claude Ber : écrire en poésie (1 sur 2)

Claude Ber, La mort n’est jamais comme, Éditions de l’Amandier, Paris, 2006, 147 pages, 12 euros.
L’herméneute littéraire Jean Starobinski écrit dans un article que « [l]a poésie de René Char est […] soulèvement, dans le sens d’insurrection, d’élan séditieux, d’énergie révoltée. L’image du soulèvement nous permet […] d’apercevoir les vertus cardinales de la poésie de René Char : l’angoisse mobilisée, la hauteur gagnée, l’adversaire défié. Ce sont là les vertus d’un vivant en même temps que celles d’une œuvre. Le poète est ici l’exact contemporain de sa parole : si l’on a pu dire, à propos de Char, que le poète est enfanté par le poème, il faut aussitôt ajouter que le poème est le péril consenti, dans lequel un homme disparaît pour renaître poète. »
Cette expérience que relate Jean Starobinski, qui vaut pour Char, vaut aussi, en tout point, pour Claude Ber.
C’est ce qu’elle nomme – notamment – son « effort de clarté ». « [U]n effort de clarté j’ai fait / j’ai toujours fait un effort de clarté / labourant foulant la langue de mon piétinement / épelant à ce labeur de labour le poème / dans l’aller-retour de la langue d’un bout à bout d’elle-même / fouillant l’ornière / par une de ces prémonitions donnant sens à l’insensé – mémoire d’un futur et anticipation du passé plus que de l’avenir – / au fond du sillage sillonné de mots dont je ne sais le son qu’en glossolalie de langues brisées déchiffrées déchirées de ce recreusement /par cet aveuglement paradoxalement phare de vigie – mais phare de bambous cassants craquants et de paille dans un ouvert de terre noire – / j’ai fait un effort de clarté comme / sachant qu’il allait falloir aller dans la plus grande nuit qu’il allait falloir accompagner la traversée de la plus grande nuit / et séjourner dans le nul séjour de cette nuit qui n’est pas le contraire ou le revers du jour ni même une / claque de nuit contre la lumière du jour /mais la sorte de jour de là-bas où c’est jour-nuit quand aucun des deux n’a plus cours et ne sont rien ni en eux-mêmes ni l’un par rapport à l’autre – et même cela encore trop dit pour là-bas où se soustrait tout de tout – ».
Si atteindre une clarté (une claire clarté) requiert un tel effort, une telle plongée dans les eaux jamais dormantes de la nuit, c’est parce que le nœud du livre, qu’il s’agit non de dénouer mais de rendre vivant, est la folie.
Déjà, dans Lieu des éparts (formidable titre) paru chez Gallimard dans la collection Blanche en 1979, pour Claude Ber, il s’agissait, en un certain sens, de tourner autour de la folie, de cette déshérence de l’être, – avec la distance que permet l’humour –, pour la regarder au mieux, avec un voir fait d’acuité mais jamais séparé d’une attention univoquement douce (l’acerbe est l’absent), comme en témoignent les deux poèmes suivants :
« Ce jour-là, j’ai compris que je n’aimais rien tant que déficeler, désembrouiller mes pelotes pour les rembobiner. / Puis, ceci fait, saisir un fil, un innocent fil qui traîne toujours dans un coin de réel et lui tirer après jusqu’à ce que toute la réalité se défile comme un vieux tricot. / Puis, ceci fait, nouer le fil à tous les autres, bout à bout jusqu’à faire une voile immense de fils perdus pour me mener sans savoir où. » (« Les ficelles »)
« Vous avez un corps espace qui s’étend à l’infini. Vous n’êtes plus quelque part, vous êtes votre propre espace d’être. D’abord c’est l’arrivée des lignes : elles débouchent en trombe… façon de parler, en fait elles sont là dans l’immédiat de leurs cisailles ; elles vous tracent ; c’est leur fonction ; vous êtes quartagés de près. » (« Figure I »)
Si Lieu des éparts ne divorce jamais d’avec une certaine distanciation, par rapport à ce qui est observé (cela se trouverait-il au plus profond de soi), dans La mort n’est jamais comme, il s’agit pour Claude Ber de dire sans recul (mais avec toute la prescience sensible que permet justement l’étreinte), ― ce verbe devant être compris selon l’acception suivante : dire signifie exactement se confronter à, vivre avec, faire naître une parole depuis l’origine de la chose (au sens philosophique du terme) observée, abritée, aimée.
Pour comprendre la difficulté extrême qu’il y a à dire quelque chose de la folie sans la dévoyer, il s’agit de réveiller la parole de Foucault. Le philosophe écrit, dans un livre demeuré célèbre : « Depuis le fond du Moyen Age le fou est celui dont le discours ne peut pas circuler comme celui des autres : il arrive que sa parole soit tenue pour nulle et non avenue, n’ayant ni vérité ni importance, ne pouvant pas faire foi en justice […] ; il arrive aussi en revanche qu’on lui prête, par opposition à toute autre, d’étranges pouvoirs, celui de dire une vérité cachée, celui de prononcer l’avenir, celui de voir en toute naïveté ce que la sagesse des autres ne peut pas percevoir. Il est curieux de constater que pendant des siècles en Europe la parole du fou ou bien n’était pas entendue, ou bien, si elle l’était, était écoutée comme une parole de vérité. Ou bien elle tombait dans le néant — rejetée aussitôt que proférée ; ou bien on y déchiffrait une raison naïve ou rusée, une raison plus raisonnable que celle des gens raisonnables. De toute façon, exclue ou secrètement investie par la raison […], elle n’existait pas. C’était à travers ses paroles qu’on reconnaissait la folie du fou ; elles étaient bien le lieu où s’exerçait le partage ; mais elles n’étaient jamais recueillies ni écoutées. […]  Tout cet immense discours du fou retournait au bruit ; et on ne lui donnait la parole que symboliquement, sur le théâtre où il s’avançait, désarmé et réconcilié, puisqu’il y jouait le rôle de la vérité au masque. On me dira que tout ceci est fini aujourd’hui ou en train de s’achever ; que la parole du fou n’est plus de l’autre côté du partage ; qu’elle n’est plus nulle et non avenue ; qu’elle nous met aux aguets au contraire ; que nous y cherchons un sens ». Elle nous met aux aguets car nous sommes – en quelque sorte – fascinés par elle, – comme nous sommes fascinés par une certaine écriture d’Artaud, qui se brise inlassablement, et vient toujours (s’)échouer au presque (tout est dans le presque) même endroit, salie d’écume (l’indicible) et de varech (le presque dicible), dans les Cahiers par exemple.
Et cette fascination pose question. Jean-Marie Pontévia écrit avec justesse dans ses Écrits sur l’art et pensées détachées – qu’ont recueillis après sa mort les éditions William Blake and Co –, s’appuyant notamment sur Derrida : « […] [d]e nos jours les marques de "sympathie" à l’égard de la folie ne manquent pas. » Et « il y a une certaine façon excessive de prendre la défense de la folie qui est peut-être une secrète résurgence du despotisme de la raison, tout comme il y a une façon puérile de dépasser le racisme qui est encore une conséquence du racisme. Mieux vaut, à tout prendre, "dire du bien" des fous qu’en dire du mal. Mais en "dire du bien", c’est encore une façon de les tenir à l’écart, c’est encore les soumettre à un jugement, et à un jugement d’exclusion. »
« Nous cherchons dans la parole du fou un sens, « ou l’esquisse ou les ruines d’une œuvre », écrit Foucault. Or, la folie, c’est « l’absence d’œuvre » : dès lors « qu’une "œuvre" est possible, commente Pontévia, il faut dire que c’est dans la mesure où la nuit de la folie n’est pas tout à fait opaque. C’est si vrai qu’il est advenu que des psychiatres considèrent que la possibilité de faire une œuvre est un moyen thérapeutique. »  
« [E]t nous sommes parvenus à la surprendre, cette parole du fou, écrit Foucault, dans ce que nous articulons nous-mêmes, dans cet accroc minus­cule par où ce que nous disons nous échappe. Mais tant d’attention ne prouve pas que le vieux partage ne joue plus ; il suffit de songer à toute l’armature de savoir à travers laquelle nous déchiffrons cette parole ; il suffit de songer à tout le réseau d’institutions qui permet à quelqu’un — médecin, psychanalyste — d’écouter cette parole et qui permet en même temps au patient de venir apporter, ou désespérément retenir, ses pauvres mots ; il suffit de songer à tout cela pour soupçonner que le partage, loin d’être effacé, joue autrement, selon des lignes différentes, à travers des institutions nouvelles et avec des effets qui ne sont point les mêmes. Et quand bien même le rôle du médecin ne serait que de prêter l’oreille à une parole enfin libre, c’est toujours dans le maintien de la césure que s’exerce l’écoute. »
Voilà pourquoi Claude Ber écrit : « je redoute la parole sur la folie, les fariboles de la parole sur la folie / comme / un outrage au douloureux, à l’abruti, à l’affolé / à l’abrutissement douloureux et affolé de la folie / avec à même le corps – sous les jupes troussées de la folie / la ligature de la folie ».
En ces conditions, comment – pour le dire simplement – dire la folie sans faire recours au mensonge du logos, comment dire la folie sans dévoyer son ineffable (qui est notre impensé, notre impensable même), comment dire la folie sans dévoyer ce qui fait qu’elle nous échappe et se tient tout entière dans cette échappée, et se tient tout entière dans (même proche) cet éloignement de nous, éloignement qui pourtant nous retient, nous sollicitant et dans le même temps nous rendant impuissants dans nos gestes et nos paroles à conjuguer une présence qui soit secours…
Comment dire (comme être) ?
Et Claude Ber de tracer – magnifiquement – ces vers : « […] après tout ce temps passé en compagnie de la folie / ou plutôt – car on n’accompagne pas la folie – avec la folie / ou plutôt – car on ne vit pas non plus avec la folie – à côté de la folie / ou plutôt – car il n’y a pas de côte à côte ni d’à côté de la folie – contre la folie / ou plutôt – car on ne lutte de taille contre la folie – dans les mailles de la folie / ou plutôt – car rien ne tisse la folie qui tout découd et la trame du langage – dans l’interstice de la folie / ou plutôt – car la folie n’a pas de faille où glisser la folie de la langue dans la langue de la folie – dedans la folie / ou plutôt – car je n’étais que mitoyenne de la folie et ni dedans ni dehors n’a la folie – de face à face avec la folie // ou plutôt – car il n’y a pas de visage de la folie qui est apprivoisement de la folie par une image de la folie – de corps à corps avec la folie / plutôt ainsi peut-être – car corps comme folie sans mots – […] ».
En somme, comment écrire en compagnie de la folie ou plutôt avec la folie ou plutôt à côté de la folie ou plutôt contre la folie ou plutôt dans les mailles de la folie ou plutôt dans l’interstice de la folie ou plutôt dedans la folie ou plutôt de face à face avec la folie ou plutôt de corps à corps avec la folie ?


L’on pourrait citer un exemple devenu fameux : Michaux. Mais « [s]i loin [que Michaux] soit allé, écrit Pontévia, il y a entre cette expérience et la folie qu’il tente de décrire une différence capitale : à savoir qu’il n’a jamais "sombré", que son "voyage" dans l’aliénation comporte un "retour". Deuxièmement : si admirable, si déstructuré, si vigilant qu’il soit, un discours sur la folie reste un discours ». La folie, « c’est par essence ce qui ne se dit pas », écrit Derrida. Or, « [l]’éloge d’un silence est toujours dans le logos, dans un langage qui objective ». 
Aussi Claude Ber note-t-elle : « [j]’ai préféré les mystiques aux dévots et le silence aux dogmes ». Et, en ces conditions, écrire devient « soustraire et par ce retrait saisir ». « Quelques fragments des cahiers de Wittgenstein et la définition spinoziste du bien comme augmentation dans l’être et du mal comme diminution dans l’être, / c’est ce qui reste / avec le poème / avec le poème surtout / comme un essai très difficile très prudent de réconciliation / tant je redoute ce qui se dit de et ce qui se dit sur / comme un essai de parole / qui cesse de / et cette cessation / ce qui reste une fois que cesse la tyrannie de la parole / je l’appelle poème ». « Ce qui reste parfois je l’appelle poème ».
Le prodige, c’est que Claude Ber parvient à ce qu’un tel poème surgisse, avec fracas et douceur, allant plus loin, bien plus loin que Michaux, en cette entreprise de restitution (ou plus exactement de recueil : je parle de l’acte de recueillir) de la folie en ses langes, en ses langages : la folie apparaissant comme ce-grand-autre-dérèglement-devenu-sursaut-qui-cloue, pour ceux qui en sont témoins, non pour celui qui la vit (la folie ne lui apparaissant pas, peut-on penser), celui qui la vit courant, suivant ce que l’on peut imaginer, de tous côtés, en son mal, même recroquevillé, courant encore, jusque dans l’immobilité, jusque dans l’apathie médicamenteuse, courant car devenu proie, devenu proie car pensant (et non se pensant), vivant (et non se vivant) Proie…
Et il faut bien comprendre que le surgissement du poème n’est pas un simple surgissement ; il amène notamment avec lui (remarquons que ce n’est là qu’un des aspects du livre), dans le mouvement qui le constitue, mouvement irrésistible (c’est l’une des grandes forces de l’écriture de Claude Ber), deux identités.
Celle du poète : identité absolument à l’écoute, tendrement (1) recueillant, cherchant à comprendre, c’est-à-dire à aider. Et celle de l’être souffrant, de l’être en prise avec sa folie : une-identité-dans-sa-souffrance, qui n’est par conséquent pas dévoyée, pas simplifiée, pas pacifiée, mais qui est rendue à son éclair, à son éclat originels (non ceux d’une souffrance, ceux d’un être), au trouble et à la beauté (non ceux d’une souffrance, ceux d’un être), à l’idiosyncrasie vibrionnante…, au moyen et de la richesse du vocabulaire (qui fait apparaître tout un monde) et des très nombreux procédés stylistiques qui font qu’est amoureusement exhaussé le sens dans son miroitement, dans ses nuances, dans son clair-obscur : dans ces ombres et ces lumières – avançant ensemble – par quoi nous sommes bouleversés... 
Et, ce faisant, Claude Ber n’en n’oublie jamais d’élever « la parole jusqu’au poème du poème » (ce qui rend son livre si riche, si plein), suivant la belle définition qu’en donne Starobinski dans son article sur Char : « Le poète trouve dans le monde les grandes figures qui lui renvoient en miroir son destin d’écartelé et de conciliateur, et dont le poème devra répéter le tracé. Déchiffrer le monde, ce sera, dans une large mesure, y déceler les événements qui portent en eux l’analogie du poème – si bien que dire le monde, proférer le poème et dire l’essence de la poésie (c’est-à-dire élever la parole jusqu’au poème du poème) ne sera qu’un seul et même geste. »
[Matthieu Gosztola]
[1] Mais non sans se défaire de la sauvagerie du souffle, qui est vie, et du staccato du sang, dans le cheminement provisoirement perpétuel par quoi le corps est corps, par quoi la vie est vie.


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