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...et pour avoir l'air de quoi

Par Jmlire
...et pour avoir l'air de quoi

" Je pensais aux hommes qui travaillaient à cette heure, à Jude, Jesus, Dave et Luis, Simon, le grand gars maigre... Et aux autres, qui travaillaient encore et toujours. Ils étaient vivants, eux, et le sentaient à chaque instant. Ils étaient dans la vie magnifique, luttant au corps à corps avec l'épuisement, avec leur propre fatigue et la violence de l'au dehors. Et ils résistaient, ils dépassaient leur peine jusqu'à ce que vienne l'heure très lente où l'on avance dans le ciel obscur vers le repos peut-être enfin pour certains - mais qui était peine encore, pour celui qui avait pris son quart, lutte encore, contre le sommeil, les yeux qui se ferment, les demi-rêves qui emplissent l'espace étroit de la timonerie, celui qui était seul, à porter la vie de tous les corps abandonnés à bord, seul à seul avec l'océan et ses humeurs, face au ciel et aux oiseaux fous tournant dans le halo blanc de la proue, porté par le rugissement des moteurs, le roulement incessant de la vague et le conscience de tous ceux qui dorment dans le monde à cette heure. Comme s'il était l'unique éveillé de l'univers entier, vigile qui ne doit pas faiblir, ses amours terriennes devenues des galets brûlants qu'il caresse en lui et qui brillent dans la nuit.

Ils étaient dans la vraie vie. Et moi, au port, en rade, dans ce rien quotidien ponctué de règles, le jour, la nuit, divisés. Le temps captif, les heures morcelées en un ordre fixe. Manger, dormir, se laver. Travailler. Et comment s'habiller et pour avoir l'air de quoi..."

Catherine Poulain : extrait de "Le grand marin", Éditions de l'Olivier, 2016.

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