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Rentrée littéraire : « Marcher droit, tourner en rond », d’Emmanuel Venet

Publié le 02 septembre 2016 par Savatier

MarcherDroitEmmanuel Venet maîtrise l’art des titres insolites. Son précédent roman s’intitulait Rien et celui qui vient de sortir en librairie, Marcher droit, tourner en rond (Verdier, 128 pages, 13 €). Il est aussi un écrivain subtile, apte à manier avec une égale habilité tendresse, humour corrosif et style. Le héros de son nouveau roman peut à bon droit être qualifié d’atypique. Ce quadragénaire souffre en effet du syndrome d’Asperger, un trouble autistique dont l’auteur, psychiatre de profession, connaît parfaitement le tableau clinique, ce qui donne substance et crédibilité au personnage. Au fil des pages, se dessine donc le profil d’un homme touchant, timide, peu doué pour les relations interpersonnelles, incapable d’intégrer la sphère professionnelle, mais passionné par deux sujets qui occupent tout son temps et dans lesquels il se révèle être un véritable expert. Le premier, le scrabble (ainsi que le jeu connexe du petit bac) entretient son goût naturel pour les listes de mots – la signification n’étant qu’accessoire dans la mesure où on peut faire « autant de points avec « asphyxie » qu’avec « oxygène ». » Le second, les recherches sur les catastrophes aériennes, semble, par son caractère morbide, le marginaliser encore davantage aux yeux de son entourage. Une dernière passion, pour le moins singulière, l’anime encore, elle a pour nom Sophie Sylvestre, actrice de seconde zone dont il fut le condisciple au lycée Diderot, qu’il bombarde de courriels incessants.

Autre trait qui le caractérise, sa soif d’exactitude sans concession, jusque dans les plus infimes détails, le conduit, alors qu’il assiste dans une église aux obsèques de sa grand-mère, à trouver révoltante l’hagiographie qu’en livre une bigote qui ne l’avait pas connue. Car la grand-mère Marguerite, « à peu près aussi incapable de réfléchir que d’aimer », tenait manifestement moins du personnage vertueux dont on prononce l’éloge que de la redoutable Tatie Danièle. Le narrateur se cabre devant les approximations de la griotte de sacristie : « À mes yeux, le simple fait d’appeler centenaire une personne de quatre-vingt-dix-neuf ans et cinquante et une semaines ruine la crédibilité du discours tout entier. » Il s’attache surtout à rétablir pour nous la vérité. S’en suit une succession de délicieux portraits de famille, dessinés avec précision, d’une plume trempée dans le vitriol. Oncles, tantes, cousines se retrouvent croqués à belles dents, comme dans les meilleurs films de Claude Chabrol, que personne n’a pu jusqu’à présent surpasser pour disséquer la médiocrité et les turpitudes d’une petite bourgeoisie de province en quête de respectabilité.

Les charges font appel à un humour intelligent, si pince-sans rire, si plein de finesse et féroce à la fois qu’il fait toujours mouche. Le narrateur est un peu à Sainte-Foy-Laval ce que Marcel Jouhandeau fut à Chaminadour, comme lorsqu’il évoque sa tante Solange qui « aime l’humanité entière, mais avec une indéfectible préférence pour les délirants mystiques, les pervers sexuels et les marginaux criminels » ou qu’il décrit les restes, relevés pour un transfert de caveau, de son grand-père Adrien (fort porté sur la bouteille) « qui tenaient en effet dans une caissette tellement l’humidité avait réduit à peu de chose son corps qui, déjà de son vivant, craignait l’eau. »

Plusieurs passages, dans lesquels le narrateur se perd en détails techniques sur des cas archétypaux d’accidentologie aérienne ou donne d’interminables listes de mots indispensables pour réaliser des scores d’anthologie au petit bac, prennent une dimension houellebecquienne. Il est vrai qu’Emmanuel Venet, tout comme l’auteur des Particules élémentaires, excelle dans l’art de mettre à jour la vanité des apparences et la souffrance qu’éprouve son héros.


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