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(anthologie permanente) Yadollah Royaï (choix d'Alain Lance)

Par Florence Trocmé

Ces poèmes sont extraits de Septante pierres tombales, livre de Yadollah Royaï, paru ce printemps aux éditions Tarabuste, traduit par Arash Joudaki, qui signe également une éclairante postface sur le parcours de ce poète iranien né en 1932, vivant en France depuis plusieurs décennies mais dont les poèmes sont bien connus en Iran. Une des œuvres majeures de la modernité poétique persane. « Je dédie ce livre à tous les martyrs portés à et chassés de ce cimetière de Behesht-é Zahrâ, et à leur autre visage que je suis », écrit Royaï en ouverture du volume. Et dans le « prélude », il précise : « Ces poèmes m’ont aidé à demeurer en vie. Durant toutes ces années, au fur et à mesure de leur apparition sur la page, ils amortissaient les mortelles meurtrissures par les coups timides portés aux blancs impertinents. Et la mort était quotidienne à tel point que mes quotidiens se sont vidés de la poésie. »
Parmi les autres titres de Royaï disponibles, signalons les traductions collectives de Et la mort était donc autre chose (Cahiers de Royaumont, éd. Créaphis), Espacement(als) (éd. L’Inventaire), et Versées labiales, traduit par Christophe Balaÿ, également aux éditions Tarabuste).
Alain Lance

La pierre de Shahâb

La mort consommait le corps
Et le corps consommait la mienne
Sculpter sur la pierre un corps prisonnier des rameaux et des feuilles jaillissant de ce corps même. Et à l’intérieur du sépulcre, mettre pour Shahâb un soleil dans le crâne avec quelques tisons et un peu d’horizon de l’Orient. Car il ne mourait pas quand, à Alep, il disait à son assassin : je ne meurs pas, mais je demeure avec ma mort. Avec quelques roses rouges sur des morceaux de charbon de bois.

*
La pierre de Forough
Qu’une colombe attachée au soc soit taillée sur la pierre, et en bas laissez un espace pour poussière sur les ailes, joug et voix de Forough qui a dit : Retirez la vitesse et mettez-la à la fin de la phrase.
Par ton pas je m’éloigne de la terre
Une gorgée de terre !
Et le labour
Regrette l’horizon

*
La pierre de Job

De la mort simple
Je suis encore
Étonné
Ils sculptent sur la pierre une forme de la durée : la pierre patiente. Et autour du tombeau ils plantent de grandes violettes, si le climat est sec et désertique qu’ils en mettent tout autour du tombeau des artificielles pour Job qui voyait nue la raison. À son chevet, suivant son souhait, une chouette en faïence dépouille continuellement la patience du temps et de la question.
*
La pierre de Djabus

Ni berceau, ni tombeau
Ta vie va de berceuse
À coquelicot
Une flèche tordue au centre de la pierre, et si le tombeau possède une clôture à barres, qu’ils y fassent un toit de pampre. Et à l’intérieur : l’oreille, le masque noir et le serpent encagé. Et le soir de chaque vendredi ils lâchent un rat dans la cage du serpent sur la recommandation de Djabus qui avait dit : le vide entre deux livres ne se comble que par le livre.
*
La pierre d’Adam

Les pluies sales
Dans les cruches ancestrales
Que ta gorge
Un passage à ma tombe
Par terre, seule une pierre qui n’est plus à sa place. Le vestige d’une tombe déplacée, chavirée et de travers, avec le reste de la voix surannée d’Adam : Si je savais de quoi est ce fardeau que je traîne, je saurais d’où est mon nom.
*
La pierre de Bardiâ

Savoir mourir
C’est pouvoir être
Le doigt du témoignage sur la tempe du condamné, au moment de sculpter, fait de la pierre le tombeau de la pierre. Car Bardiâ a reconnu le passage sur sa peau et conclu : Ton chemin arrive avant toi à la fin. Avec des mots de corps, et du corps d’écrire. Les objets ornementaux : foulard, pistolet, et le visage de la foule.

Yadollah Royaï, extraits de Septante pierres tombales, traduction et préface de Arash Joudaki, Tarabuste, 2016, 204 p., 15€


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