Magazine Culture

Les jeunes Proust en fleurs

Publié le 20 juin 2008 par Mgallot

Je l'avoue, j'avais médit en prévoyant un bac de français démesurément difficile. Nos éminences éducatives nous ont sorti pour les séries S et ES un sujet sur le roman avec un beau choix de textes, que du gros classique qui tâche (Balzac, Hugo, Zola, Proust), d'une difficulté raisonnable et sur un thème intéressant: tous ces textes sont des portraits et il s'agissait de dire dans quelle mesure ils s'appuient sur le réel et dans quelle mesure ils le transposent. Penser la relation de la fiction et de la réalité: parfait!

Puis au choix:

- Commentaire sur le texte de Balzac.

- Dissertation: en partant des textes du corpus, vous vous demanderez si la tâche du romancier ne consiste qu'à imiter le réel. Vous vous appuierez aussi sur vos lectures personnelles et les oeuvres étudiées en classe.

- Jusque là, ça se passe plutôt pas mal, mais ouïlle, voilà que j'ai parlé trop vite et que le troisième sujet proposé au choix, qu'on appelle sobrement "Invention" (sic!) se révèle d'une ambition ahurissante. Ce sujet d'"Invention" s'appuie sur le texte de Proust, extrait du "Temps retrouvé", que je ne résiste pas à reproduire ici étant donné sa splendeur:

Le vieux duc de Guermantes ne sortait plus, car il passait ses journées et ses soirées avec elle [Odette]. Mais aujourd'hui, il vint un instant pour la voir, malgré l'ennui de rencontrer sa femme. Je ne l'avais pas aperçu et je ne l'eusse sans doute pas reconnu, si on ne me l'avait clairement désigné. Il n'était plus qu'une ruine, mais superbe, et moins encore qu'une ruine, cette belle chose romantique que peut être un rocher dans la tempête. Fouettée de toutes parts par les vagues de souffrance, de colère de souffrir, d'avancée montante de la mort qui la circonvenaient, sa figure, effritée comme un bloc, gardait le style, la cambrure que j'avais toujours admirés ; elle était rongée comme une de ces belles têtes antiques trop abîmées mais dont nous sommes trop heureux d'orner un cabinet de travail. Elle paraissait seulement appartenir à une époque plus ancienne qu'autrefois, non seulement à cause de ce qu'elle avait pris de rude et de rompu dans sa matière jadis plus brillante, mais parce qu'à l'expression de finesse et d'enjouement avait succédé une involontaire, une inconsciente expression, bâtie par la maladie, de lutte contre la mort, de résistance, de difficulté à vivre. Les artères ayant perdu toute souplesse avaient donné au visage jadis épanoui une dureté sculpturale. Et sans que le duc s'en doutât, il découvrait des aspects de nuque, de joue, de front, où l'être, comme obligé de se raccrocher avec acharnement à chaque minute, semblait bousculé dans une tragique rafale, pendant que les mèches blanches de sa magnifique chevelure moins épaisse venaient souffleter de leur écume le promontoire envahi du visage. Et comme ces reflets étranges, uniques, que seule l'approche de la tempête où tout va sombrer donne aux roches qui avaient été jusque-là d'une autre couleur, je compris que le gris plombé des joues raides et usées, le gris presque blanc et moutonnant des mèches soulevées, la faible lumière encore départie aux yeux qui voyaient à peine, étaient des teintes non pas irréelles, trop réelles au contraire, mais fantastiques, et empruntées à la palette, à l'éclairage, inimitable dans ses noirceurs effrayantes et prophétiques, de la vieillesse, de la proximité de la mort.

Sujet proposé aux élèves: Le narrateur du "Temps retrouvé" croise une femme qu'il a aimée dans sa jeunesse et pour laquelle il conserve une vive affection. Il perçoit, sous ses traits vieillissants, les traces de sa beauté d'autrefois. En vous inspirant de l'extrait proposé, vous imaginerez la description qu'il pourrait en faire.

Il s'agit donc,

6c87fbb699e613cdb7c4f6db21207256.jpg
en toute simplicité, d'imiter le style de Proust pour ajouter un portrait au "Temps retrouvé"! Combien de jeunes de 17 ans possèdent une telle plume? On sait d'avance que les malheureux candidats mal inspirés qui se sont lancés dans l'entreprise courent à la mauvaise note, il est bien évident qu'on les envoie au casse-pipe. Chaque année, les correcteurs du bac se plaignent de la piètre qualité des copies qui ont traité le sujet d"invention", surtout que les élèves les plus faibles ont tendance à le choisir pour esquiver le commentaire et la dissertation, exercices jugés apparemment plus scolaires, et qu'ils craignent.

Les personnes qui ont rédigé ce sujet de bac ont-elles voulu éviter ce choix par défaut de l"invention" en le rendant dissuasif? Ou pensent-elles sincèrement qu'une telle gageure littéraire est à la portée de l'élève moyen de Première générale?

J'aurais bien envie de lancer un concours d'écriture sur ce thème, juste par curiosité et pour voir combien sont capables de sortir un texte digne de la moyenne. Et, encore plus drôle, j'aimerais demander aux concepteurs du sujet leur copie. Et en temps limité, s'il-vous-plaît!

Pour les curieux, vous pouvez trouver l'intégralité du sujet sur: http://www.site-magister.com/sujets15.htm#SESn


Retour à La Une de Logo Paperblog

LES COMMENTAIRES (1)

Par Twister
posté le 21 juin à 10:54
Signaler un abus

Bonjour, comme vous proposiez un concours.. lol je me permettrait bien de vous envoyer la réplique presque exacte de ce que j'ai rendu pour le sujet de l'invention de cette année, la reproduction du texte de Proust. Je ne pense pas m'en être bien sortie mais bien comme vous pensiez, le commentaire et la dissertations me font tellement peur et ça paraît tellement fastidieux que je ne fait que l'invention depuis toujours. Si vous voulez que je vous envoie mon invention, envoyez-moi un courriel. Bien-à-vous. Damien. Eleve en première ES (bientot terminale)

A propos de l’auteur


Mgallot 60 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazine