Magazine Culture

La paroissienne

Par Pseudo

Dambier - Capucine.jpgBien chers frères, bien chères sœurs, en ce jour de Toussaint, recevez cette chronique de bénitier – et que la paix du Seigneur vous accompagne. Ambdullah !

 Dans mon église ce matin, pour la fête, donc, de « tous les saints », le chaland se presse. Aucun miracle bien sûr : s'il y a du monde aujourd'hui – la Toussaint est censément une grande fête chrétienne – c'est que la messe est unique pour les douze paroisses rurales du pauvre curé, épuisé par l'âge et des coronaires bouchées.

Les têtes grises abondent, comme toujours, et les dos voutés. Têtes gris-bleu plutôt, car ces sèches tignasses ce sont majoritairement les choucroutes de vieilles dames, peinturlurées dans cette nuance violacée de funérarium, et toutes de la même hideuse façon, par des « artisanes-coiffeuses » qu'on devrait traduire en justice.

Une remarque cependant : au milieu de tou(te)s ces mort(e)s-vivant(e)s en train de bleuir, on repère, incongrue, une jeunesse plus nombreuse qu'on ne l'aurait soupçonné. Rejetons des familles « de la ville », rassemblées chez les ploucs le temps des vacances – il y aurait donc de la jeunesse de la ville encore sensible à ces vieilles lunes ?...

Le curé chevrote à son micro. Il nous rappelle quelques vérités : les morts, les chrysanthèmes, les cimetières à fleurir, normalement c’est demain. D’ailleurs, il y aura messe à 9 heures… Aujourd’hui, c’est les saints, tous les saints de l’univers. Mais enfin, qu’est-ce que vous voulez, on ira quand même aux cimetières après la messe, et il nous bénira tous le brave homme, parce qu’on sait bien que personne ne serait là demain, il y a tant d’autres choses à faire, alors pourquoi ne pas grouper les morts, les saints le même jour férié ?

Pour nous égayer, car il est taquin et connaît son public, il nous propose de demander à notre voisin ou notre voisine quel est son saint préféré, puis de nous lever, nous tenir la main l'un l'autre, et prier chacun pour le saint de l'autre.

Je suis embarrassé. Mon voisin de droite est une voisine bourgeoisement mise, la cinquantaine jolie et élancée, très élégante, sobrement parfumée. Première de la rangée elle n’a pas d’autre voisin. Mon voisin de gauche est un vieillard sourd et bancal, il n’a rien entendu des propos du curé, et s’absorbe dans la lecture hébétée de son missel.

Je m’incline, à peine, vers la voisine, sourire gêné. Elle incline la tête à son tour, même sourire gêné, et dans un souffle : « Sainte Thérèse de Lisieux… et vous ? »

Ce que c’est d’être pris de court, et puis ce parfum, si délicat… Mais il faut répliquer, du tac au tac. Alors, à voix basse : « Saint Martin de l’Enfant Jésus… » La belle paroissienne éclate de rire ! (Les connaisseurs auront relevé, bien sûr : « l’Enfant Jésus » c’est l’attribut de Thérèse, pas de Martin.)

A l’ordre du curé nous nous sommes levés. Et cette main si gracieuse, si douce, conservée le temps d’une prière à Sainte Thérèse aura suffi à donner de la vie au rite, si compassé d’ordinaire…

Frères d’humanité, si vous « croyez », aimez la vie en Dieu, pas la mort. Et vous, frères musulmans, en vérité je vous le dis : n’hésitez plus, dans vos mosquées, à convier vos sœurs à rejoindre vos travées et à se glisser parmi vous. Pour que le parfum délicat d’une belle voisine, ou sa main si douce, éveille en vous un désir de la vie plus fort que tous les prêches mortifères. 

Amen !

(Prochaine messe, dimanche, 10 heures 30)

(Illustration : Photo de Georges Dambier, Capucine)


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Pseudo 17 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte