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Des élections américaines

Publié le 02 novembre 2016 par Vindex @BloggActualite

Bonjour à tous,

Je profite des derniers jours de vacances pour traiter de l'actualité brûlante et passionnante que nous avons sans aucun doute insuffisamment traitée : les élections Américaines de novembre 2016. Gageons que ce petit article compense légèrement notre mutisme en vous délivrant des clefs de lecture suffisantes pour ces élections qui à mon sens, mettent les Etats-Unis et peut-être même le monde à la croisée des chemins. Nous n'avons peut-être pas connu d'élections américaines aussi importantes en terme d'enjeux internationaux depuis celles de 1980 qui ont vu Reagan l'emporter, et avec lui la vague dite "néolibérale" et conservatrice qui a mis fin à la Guerre Froide et jeté les bases de la mondialisation déferler. Certes, la personnalité de l'inénarrable Donald Trump n'y est pas étrangère mais ses discours ponctués de propositions chocs et de sorties tonitruantes (voire choquantes) ne sont pas tout à fait similaires à ceux de Ronald Reagan, bien que le souci de restaurer l'Amérique soit au coeur. Nous allons voir qu'en réalité, l'opposition Trump-Clinton est truffée d'échos à l'histoire politique des Etats-Unis et que l'issue incertaine de celle-ci pourrait constituer une rupture.

Hillary Clinton : l'opportun néoconservatisme ?

Des élections américaines

Honneur aux dames : commençons avec Hillary Clinton. Désignée candidate démocrate suite à son bras de fer avec le réformiste et progressiste Bernie Sanders, l'ancienne première dame illustre globalement des positions classiques pour une démocrate : elle recommande que l'économie fonctionne pour tout le monde et non seulement pour l'élite. Un certain nombre de ses propositions sont donc progressistes, en phase avec les aspirations plus sociales voire égalitaires chez les démocrates. Nous pouvons par exemple citer l'augmentation du salaire minimum à 12 dollars par heure, l'instauration d'un congé maternité payé de 12 semaines, la subvention des soins aux enfants et l'extension de l'accès à Medicare pour les plus démunis de 55 ans et plus (contre 65 ans et plus actuellement). Le coût des soins médicaux pourrait aussi diminuer selon elle en permettant une plus grande concurrence sur le marché des médicaments en renforçant les importations. Il est possible que la confrontation avec le très progressiste Bernie Sanders ait joué dans la constitution de son programme, dans lequel apparaît aussi la gratuité des études supérieures pour les classes moyennes et populaires. Ces réformes auraient bien évidemment un coût que la candidate démocrate pourrait financer par l'augmentation des impôts sur les gros revenus : elle envisage même la création d'une "Buffle Rule" instaurant un impôt d'au moins 30 pour cent sur les américains gagnant au moins 1 millions de dollars par an. Concernant l'emploi, problème récurrent depuis 2008 et ce malgré les chiffres officiels, Hillary Clinton souhaite le relancer grâce à des investissements dans toutes les infrastructures du pays, tout en renégociant le traité nord-américain de libre échange (ALENA, signé en 1994). Les énergies renouvelables pourraient constituer l'un des grands chantiers, avec un plan de 60 milliards de dollars pour tenir les engagements environnementaux en faveur du ralentissement du réchauffement climatique. En parallèle, la candidate démocrate promet de couper le financement des entreprises de gaz et de pétrole.

Sur le plan "sociétal", Hillary Clinton est résolument progressiste : facilitation de l'immigration, pro-choice, en faveur du droit des minorités, elle joue sur ces positions pour renforcer son opposition avec la radicalité de Donald Trump. Ses positions sur le port d'arme sont peu consensuelles : il s'agit selon elle de plus réguler la vente d'armes, qui ne sera plus possible pour les criminels, les handicapés mentaux et les personnes connues pour des violences domestiques. Elle souhaite même rendre possible les plaintes contre les vendeurs d'armes pour les familles de victimes de tueries.


On le constate, son programme ne manque pas d'ambition et semble concret, traduisant son expérience dans les cercles du pouvoir. La politique extérieure pourrait être plus problématique car tout autant coûteuse : armer les groupes Sunnites, fermeté face à la Russie, instauration d'une no fly zone au nord de la Syrie : ses positions radicales lui valent le soutien inattendu il y a quelques mois de membres du Parti Républicains. En effet, les néoconservateurs anciennement proches de Bush y voient des positions sans concessions et dans la continuité de la politique extérieure interventionniste de "Gendarme du monde". C'est par exemple le cas de Robert Kagan et Paul Wolfowitz qui ne supportent par l'isolationnisme de Donald Trump et qui portent aux nues la diplomaties américaines des 25 dernières années. Ils voient d'ailleurs la candidate démocrate d'un meilleur oeil que son prédécesseur, Barack Obama, qui fut plus prudent sur les interventions au Moyen Orient, alors qu'elle fut à l'origine des interventions en Libye en 2011.

Tout bien pesé, ce programme fait donc authentiquement démocrate. Mais il faut également ligne entre les lignes et se référer au passé : il tape en plein dans le mille du néoconservatisme. Que ce soit par son expérience, son passé et ses soutiens actuels, la politique extérieure annoncée par Hillary Clinton est néoconservatrice, alliant anti-autoritarisme et interventionnisme, refus du déclin des Etats-Unis et volonté d'hégémonie. Il est même possible de dire qu'Hillary Clinton comprend le monde à la fois comme Reagan et comme Bush : les Etats-Unis ont pour ennemi la Russie et pour fonction l'intervention en tant que Gendarme du Monde. Le souci d'une politique sociale fait également partie des principes du néoconservatisme pour deux raisons : d'abord parce que les "théoriciens" du néoconservatisme (Irving Kristoll, William Kristoll, James Burnham, Ronald Reagan) sont souvent d'anciens Trotskystes ou d'anciens Démocrates ; ensuite parce qu'il est également ce qui distingue ce nouveau conservatisme de l'ancien (appelé aussi paléoconservatisme). Ses idées sur l'immigration ne sont pas non plus incompatibles avec le néoconservatisme bien qu'elles aillent plus loin en la matière.
Le néoconservatisme d'Hillary Clinton est donc très visible et opportun à deux titres : il permet de se démarquer à la fois de son prédécesseur et de son rival. Reste à voir si cela sera payant.

Donald Trump : retour aux anciens Républicains

Des élections américaines

Passons maintenant au surprenant Donald Trump, aussi sulfureux qu'intéressant. Le candidat Républicain n'en finit plus de surprendre : après avoir écrasé ses adversaires pourtant expérimentés lors des primaires, le milliardaire s'attaque à la montagne de la présidence. Est-elle trop haute pour lui ? Sa personnalité et son talent de tribun sont certes des atouts considérables mais son inconstance et ses propos parfois outranciers le desservent auprès des médias, et sa liberté de ton fait peur jusqu'à son propre camp politique. Son programme est parfois peu concret et ses déclarations sont peu politiquement correctes mais il est possible de tirer quelques idées directrices de son discours pour l'Amérique.

Donald Trump est probablement le candidat le plus anti-système que les Républicains aient connu depuis longtemps. Il est pourtant l'archétype même de la réussite du Rêve Américain : l'enrichissement par le travail, les affaires. Les idées du milliardaire tournent donc beaucoup autour de cette Amérique fantasmée, aussi bien concernant l'économie que l'immigration. Ainsi, il souhaite supprimer les réformes du système d'assurance et de santé votées sous Barack Obama pour y substituer un système national d'assurances privées. L'étatisme n'a qu'à bien se tenir ! Il compte également sur la concurrence accrue pour faire diminuer le prix des soins et médicaments. Par ailleurs, il souhaite une baisse générale des impôts, pour les entreprises comme pour les foyers. Cela ne l'empêche pas d'invoquer des projets coûteux : la restauration des infrastructures du pays, mais surtout la construction d'un mur long de 1 600 km entre les Etats-Unis et le Mexique, alors qu'une barrière d'environ 1 000 km existe déjà depuis 2006. Le candidat Républicain argue toutefois du fait que cette construction se fera aux frais du Mexique et qu'il s'agit ainsi de diminuer l'immigration illégale comme légale. Dans la même veine identitaire, Donald Trump souhaite supprimer le droit du sol et inciter les villes à dénoncer les sans-papiers, sans quoi elles verront disparaître leurs subventions. Le durcissement des conditions d'attribution du statut de réfugié figure aussi au programme du candidat du GOP ainsi que l'attribution prioritaire des emplois aux américains et aux immigrés déjà présents sur le territoire national. La déclaration qui fit le plus polémique au sujet de l'immigration est celle concernant l'interdiction temporaire d'arrivée de nouveaux musulmans.

Jusque là, rien que de très traditionnel pour un Républicain, bien qu'un peu exacerbé. La suite est plus singulière : Donald Trump est le chantre d'un isolationnisme longtemps abandonné par les Américains. Il souhaite même négocier avec la Russie, tout en renforçant les forces armées américaines, bien qu'il veuille limiter les interventions extérieure aux seuls intérêts américains, sans garantir de protection systématique aux alliés de l'OTAN. Au sujet de la Syrie, il souhaite faire plier l'Etat Islamique en s'attaquant prioritairement aux puits de pétrole.
Autres positions étonnantes pour un homme d'affaires et un Républicain : le protectionnisme. Il s'agit d'imposer des taxes de 35 pour cent sur les importations, dans un souci de protection des emplois industriels américains. Ses propositions sur le système financier vont également à rebours des politiques menées depuis plusieurs décennies : augmentation des impôts sur les traders spécialisés dans les Hedge Funds (fonds spéculatifs) et restauration du Glass Steagall Act pour séparer les banques d'investissement des banques de dépôt (mesure adoptée par Franklin Roosevelt en 1933 et supprimée par Bill Clinton en 1999).

Dans sa vision de la société enfin, Donald Trump n'est pas plus révolutionnaire qu'un autre Républicain : il se dit pour le cannabis médical, contre l'avortement sauf dans certains cas (danger pour la mère, inceste et viol), contre le mariage pour les homosexuels, et défend le port d'arme sans vouloir plus le réguler. Il a d'ailleurs rebondi à plusieurs reprises sur les attentats aux Etats-Unis et en France pour défendre l'utilité du port d'arme. Ses propositions sur la peine de mort, la torture et son scepticisme face au réchauffement climatique participent de son image populiste. Il souhaite ainsi retirer les Etats-Unis des engagements de la COP 21 et relancer le projet d'Oléoduc Keystone entre les Etats-Unis et le Canada.


On le voit donc, Donald Trump est un candidat singulier : victorieux surprise des primaires Républicaines, ses prises de position sont contestées par des membres de son parti et sa stratégie inquiète. Néanmoins, si l'on occulte les dernières décennies néolibérales, les prises de position de Donald Trump forment une synthèse de ce qu'ont connu les Etats-Unis dans leur histoire politique, en particulier chez les Républicains :

-Protectionnisme : le XIXème siècle et même la première moitié du XXème siècle ont été marqué par des Républicains qui demandaient régulièrement une augmentation ou un maintien des droits de douane. Il faut rappeler qu'à cette époque, les Républicains étaient bien plus forts dans le Nord industriels quand les Démocrates se positionnaient surtout dans le sud agricole et esclavagiste.
-Isolationnisme : tradition en effet instituée par la Doctrine Monroe de 1824 qui inscrit les Etats-Unis dans une volonté d'indépendance vis-à-vis de l'Europe et d'isolement par rapport au Vieux Continent. Pour autant cela impliquait la volonté de se tailler un "Empire" dans les Amériques, zone d'influence des Etats-Unis.
-Populisme : la "vague Trump" pourrait être comparée à la percée du Parti Populiste à la fin du XIXème siècle à certains égards : lien avec la concurrence extérieure, origine en partie rurale, rejet de l'immigration.

De ce point de vue donc, Donald Trump incarne un retour plus ou moins réactionnaire à de vieilles positions politiques américaines. A contre-sens du néoconservatisme et du néolibéralisme en vigueur chez les Républicains depuis la vague Reaganienne, il peut-être qualifié de paléoconservateur.

La constante du bipartisme

Si ces élections sont originales par la résurgence de certaines caractéristiques politiques du passé américain, elles le sont beaucoup moins par le maintien de son bipartisme. En effet, bien que d'autres candidats soient présents dans ces élections, la domination du Parti Républicain et du Parti Démocrate est sans partage. Jill Stein pour les écologistes, Gary Johnson pour les libertariens, Darrell Castle pour les constitutionnalistes et l'indépendant Mc Mullin ont en effet un rôle mineur dans l'élection. S'ils participent aux débats, les instituts de sondage ne prennent pas vraiment en considération la possibilité qu'ils l'emportent et ne testent bien souvent que les deux options Clinton-Trump. En ce sens donc, le bipartisme restera une constante de l'histoire politique des Etats-Unis, dans laquelle les partis Républicain et Démocrate ont bien rarement été concurrencés par d'autres partis. Les rares autres partis ayant remporté des élections l'ont réussi à la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle, lorsque le bipartisme n'était pas encore définitif. Par ailleurs, l'influence d'autres Partis (Populiste, Progressiste, Vert, Libertarien, Tea Parties) s'est très souvent exercée en lien avec un des deux grands partis qui les ont très souvent "aspiré".

Si ce bipartisme est une constante, c'est aussi parce que la notion de Parti est aux Etats-Unis très différente de chez nous, comme l'explique déjà André Siegfried en 1927 dans Les Etats-Unis aujourd'hui :

"Les choses s'éclairent si l'on considère chaque organisation politique comme une coalition disparate d'intérêts variés qui n'ont chance de conquérir le pouvoir qu'en s'associant. A chaque nouvelle campagne on fait la combinaison du moment, chaque fois différente. Toute la question est de savoir où l'on placera le centre de gravité du groupement, c'est-à-dire quelle tendance sera autorisée à parler officiellement en son nom [...]. Ainsi conçu, le parti peut se comparer à une coquille dans laquelle n'importe quel animal politique est susceptible de se glisser, ou bien à un omnibus dans lequel on monte avec ses bagages. [...] On voit que pour trouver l'équivalent de nos partis, ce n'est pas dans les partis américains officiels qu'il le faut chercher, mais dans les syndicats d'intérêts et surtout peut-être dans les innombrables associations de propagande : ce sont ces dernières qui représentent sans doute le mieux, aux Etats-Unis, ce que nous appelons des courants politiques. [...] Voilà le pendant des partis européens, avec une inspiration et une organisation autrement souples et diversifiées, parce que chacun de ces groupements n'a qu'un but, mais le poursuit par mille moyens.".

Ces remarques clairvoyantes expliquent à elles-seules la longévité du bipartisme aux Etats-Unis : les partis ne sont que des coalitions par lesquelles s'expriment les associations et lobbys, qui eux, défendent leurs intérêts et leurs idées et choisissent un camp au grès des circonstances et des combinaisons possibles. C'est d'ailleurs pour cela qu'on observe si facilement des modifications de courants politiques dans les partis, et c'est également pour cette raison qu'on observe, en particulier chez les Républicains, un retour à des tendances et idées anciennes.

A moins d'une semaine : l'incertitude totale

Bien malin qui pourra prédire avec certitude l'identité du vainqueur le 8 novembre prochain. En effet, si Hillary Clinton fut longtemps en tête dans les sondages, profitant de la personnalité et des idées très contestées de son rival, elle ne réussit pas à creuser l'écart et se retrouve au coude à coude avec le Républicain. C'est notamment le fruit des révélations de WikiLeaks qui semblent arriver au meilleur des moments pour Trump (et peut-être est-ce calculé pour...). En effet, Hillary Clinton va probablement se retrouver au coeur d'une enquête du FBI qui vise à déterminer si celle-ci a rompu le secret défense et si celle a utilisé un serveur illégal pour des mails qu'elle a ensuite détruit. Cela vient s'ajouter aux nombreuses accusations de corruption et autres révélations.

Mais qu'elle que soit l'issue du scrutin, la suite des événements sera intéressante et les choses vont "bouger" :

-Si cela tourne en faveur d'Hillary Clinton, il faudra attendre les résultats de l'enquête la concernant qui pourrait donner lieu à des bouleversements politiques jamais connus depuis le Watergate. De même, les tensions déjà croissantes entre Etats-Unis et Russie pourraient encore croître.

-Si cela tourne en faveur de Trump, Emmanuel Todd estime qu'il n'est pas exclu qu'à terme, cela déteigne sur l'Occident comme l'axe Reagan-Thatcher avait déjà fait mais dans un sens inverse : non pas néolibéral, mais protectionniste et favorable aux nations et aux frontières, aux Etats et à la régulation de la mondialisation. Emmanuel Todd parle en effet d'une colère importante chez les anglo-américains, en particulier les catégories moyennes et les laissés pour compte de la mondialisation (Trump fait notamment un malheur chez les blancs de plus de 45 ans et chez les moyennement éduqués dont la formation supérieure est incomplète). Il se pourrait bien qu'une éventuelle élection de Donald Trump entre en résonance avec le Brexit et confirme la volonté d'un recentrage national que nos élites ne manqueront pas de nommer "populisme étriqué" face à la "mondialisation heureuse".

Pour terminer, ces élections sont contradictoires : elles donnent l'impression que jamais les Américains n'ont eu autant le choix de la médiocrité devant eux, ce dont les débats-pugilats témoignent. Elles donnent aussi l'impression que ceux-ci doivent se résigner par dépit à un moindre-mal plus qu'à un vrai projet. Mais elles donnent également l'impression qu'un vrai tournant pourrait s'opérer à la suite du résultat, qu'elle qu'il soit. A cela ajoutons une dose de suspens et de spectacle : les derniers jours s'annoncent palpitants !


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