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14-18, Albert Londres : «Dans dix ans je parlerai serbe.»

Par Pmalgachie @pmalgachie

14-18, Albert Londres : «Dans dix ans je parlerai serbe.»
Le colonel Vassitch revoit Monastir
(De l’envoyé spécial du Petit Journal.) Verbeni, novembre. Il s’appelait le colonel Vassitch. Ah ! cela vous dit quelque chose, à travers votre mémoire. Vassitch ! vous avez entendu ce nom ! Ne cherchez pas, je vais vous dire quand et pourquoi. C’est voici juste un an. Il ne restait plus qu’une seule ville à la Serbie : Monastir, et Vassitch défendait Monastir. Vassitch ne défendait pas Monastir par hasard. Il n’était pas là comme il aurait été ailleurs. Il était là parce qu’il était chez lui, et il était chez lui parce qu’en 1912 celui qui avait enlevé Monastir aux Turcs, c’était Vassitch. Tout le pays était envahi. Toute l’armée, pour ne pas être prise, s’était enfoncée dans les neiges et la sauvagerie de l’Albanie ; tous les canons qui, eux, ne passent pas les neiges, pour qu’ils n’enrichissent pas l’ennemi, avaient été précipités tragiquement dans les gorges du Drin noir. Tout retraitait, une seule épée s’agitait encore dans le désastre du royaume : Vassitch. Les Allemands descendaient par le nord, les Bulgares arrivaient par l’est et les Français ne montaient pas du sud. Vassitch agitait son épée de Monastir à Babouna, de Babouna à Monastir. Et chaque jour, son champ se rétrécissait, et, en se débattant, il donnait l’impression de se cogner contre les murs. Il allait à Babouna, il revenait à Monastir, il comptait ses hommes sur la route : 5 000, il comptait les pains qu’il avait à leur donner : 500, il comptait les cartouches qui lui restaient : n’en parlons pas. Alors, il rentrait au Konak et, dans la ville tout éteinte, tout évacuée, tout angoissée, une petite lampe brûlait toute la nuit. C’était la lampe de Vassitch. Elle lui avait inspiré sa décision : le lendemain, au premier petit jour, il repartait pour Babouna ; il ne laisserait pas prendre Babouna. Il savait le morceau que c’était, puisqu’il l’avait avalé en 1912. Il fit pourtant donner un coup avec les poitrines. Les Bulgares dégringolèrent de Babouna, mais les Bulgares revinrent avec des machines, et le fer a toujours pénétré dans la chair. Il perdit Babouna. L’épée avait de moins en moins de place pour s’agiter. À peine maintenant, pressée qu’elle était de plus en plus, si elle pouvait encore se balancer de droite à gauche. Elle allait étouffer. Les Bulgares étaient dans les faubourgs. Vassitch, sans un seul pain cette fois, sans une seule cartouche, avec 2 000 hommes sur les boulets, leur échappa. À neuf heures d’un lugubre matin, alors que les Bulgares rentraient par l’est, les Serbes se traînaient vers le sud. Vassitch toussait, car il était poitrinaire. Je ne l’avais pas revu depuis. Or, aujourd’hui, alors que je gagnais la division du Vardar, j’aperçus sur une crête observatoire tout un groupe d’officiers. Les officiers serbes, même quand on ne les connaît pas, sont hospitaliers pour notre brassard. Puis Monastir était en face et ils avaient une grande jumelle de tranchées, et voir Monastir dans une aussi belle jumelle n’était pas une tentation à rejeter. Je m’approchai. Maigre, une canne de Corfou entre les jambes, les mains décharnées, un colonel, au milieu des autres, portait les yeux sur Monastir, puis les ramenant sur un cahier se mettait à noter. C’était Vassitch. Je n’étais pas le seul à l’avoir cru mort. On se reconnut. Il ne parle pas français ; dans dix ans je parlerai serbe. On se comprit. Il me montra la ville du bras, me fit placer la jumelle devant moi, me la dirigea sur un point. Je regardai. — Ah ! parfait ! on distingue très bien le Konak. — Le Konak ! fit joyeusement le colonel qui savait très bien sur quoi il avait dirigé ma vue. Le Konak, c’est là où pendant dix-huit jours brilla la petite lampe d’angoisse. Voilà trois semaines que Vassitch est là. Dans un ravin, il a sa tente. Ce n’est pas sain ; les obus balaient chaque jour le terrain, mais c’est le plus beau piton pour plonger sur Monastir. Il est plus malade que jamais. Les officiers serbes sont des gaillards d’attaque, lui est émacié : la maladie. Il regarde Monastir. Il fut le dernier à quitter sa patrie, il veut être le premier à la toucher. À tout hasard, il a les bottes toujours cirées. Les officiers se levèrent. Un colonel arrivait. — C’est le colonel de la division, me dit l’un d’eux. — Comment ? Le colonel de la division ce n’est plus Vassitch ? — Non. — Pourquoi ? — Parce qu’il veut rentrer le premier à Monastir. — Alors, que commande-t-il maintenant ? — La cavalerie.
Le Petit Journal, 20 novembre 1916. 14-18, Albert Londres : «Dans dix ans je parlerai serbe.» La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu. Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre. Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume paraîtra dans quelques jours, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

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