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"C'est très bien comme ça"

Publié le 22 juin 2008 par Tatiana Yansor

Du haut de ses soixante-douze ans et du fin fond de son Wyoming adoré, l’américaine Annie Proulx fuit la foule dans une maison isolée construite en rondins de bois. Son premier voisin est à des kilomètres. C’est avec Nœuds et Dénouements (Grasset) que le prestigieux Pulitzer Prize, et la célébrité, lui sont tombés dessus sur le tard, en 1994. Depuis, on la compare à Faulkner, Dreiser, Melville, Steinbeck. Ce qui a le don de l’agacer prodigieusement. Cheveux courts, sourire rare, poignée de main ferme, Annie Proulx n’aime pas donner des interviews, faire des signatures, des lectures, déteste passer à la télévision, à la radio : tout ça l’empêche d’écrire. Car quand elle écrit, c’est du seize heures par jour. Autre passion : lire.

Fille d’une peintre férue de nature, Annie Proulx a grandi en observant attentivement la vie des fourmis et la couleur des nuages.  « Il me semble que si vous décrivez bien votre paysage, a -t-elle dit dans une interview,  vos personnages vont en sortir, tout simplement, et ils seront parfaitement en place. L’histoire viendra du paysage. »

Cette fascination pour le monde rural de l’Ouest américain, elle n’a cessé de l’explorer, livre après livre, comme le témoignent Cartes Postales, (Rivages), Les Pieds dans la Boue (Rivages), Les Crimes de l’Accordéon (Grasset), et Un As dans la Manche (Grasset). L’étonnante et poignante nouvelle Brokeback Mountain (Grasset), n’échappe pas à la règle. Cette histoire d’amour dramatique entre deux cowboys lui vaudra une nouvelle notoriété en 2005 avec le succès mondial du film d’Ang Lee couronné de trois Oscars.

Son dernier livre,  C’est très bien comme ça, (Grasset) est un recueil de neuf nouvelles qui revient sur ses thèmes de prédilection : une série singulière d’existences saisies dans l’âpreté inhospitalière et majestueuse du Wyoming, là où un seul faux pas engendre le désastre.

Un accouchement douloureux et sanglant pour Rose, seule dans une cabane avec des coyotes à sa porte. Une funeste randonnée pour Catlin qui s’est disputée avec son boyfriend.  Hi et Helen, jeunes pionniers des années 20, tentent de s’installer, pensent être heureux, mais ne le seront pas. Dans une pension pour vieux cowboys et veuves de ranchers décaties,  le grincheux Ray Forkenbrock dira enfin toute la vérité concernant son père à sa petite-fille Beth. L’émouvante Dakotah, survivante brisée de l’enfer iraquien, est de retour dans une famille qui rajoutera une louche terrible à ses souffrances. Deux nouvelles  mettent en scène le Diable lui-même, avec une ironie pince sans rire qui fait sourire jaune.

Au fil des pages, la plume d’Annie Proulx jongle avec dextérité entre l’humour rustique des gens du coin et l’ombre inexorable de la tragédie qui se profile. Impossible de ne pas être séduit par ses personnages burinés, aussi crédibles qu’attachants.

Tatiana de Rosnay, JDD du 22 juin 2008

C’est très bien comme ça d’ Annie Proulx

Traduit de l’anglais par André Zavriew

Grasset, 318 pages, 18, 90€


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