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Éloge de la mélancolie du supporteur

Publié le 25 juillet 2016 par Kazbarok Kazbarok

Aujourd’hui, on a pris la regrettable habitude de lancer dans les stades un gingle musical pour saluer un but, peut-être pour justifier l’usage de ces sonos abrutissantes qui, non contentes de ruiner la convivialité des conversations entre spectateurs avant le match ou à la mi-temps, tentent absurdement de rivaliser avec les sublimes clameurs qui s’élèvent des gradins quand l’équipe supportée réussit à marquer. À la 109e minute de France-Portugal, j’ai donc pris sur la tête le fracas du riff de Seven Nations Army retenu pour l’Euro 2016, cette scie qui semble vouloir toujours recommencer la lobotomie précédente. Un coup de gourdin juste après le coup de poignard du but d’Eder.

Le mal était fait, de toute façon. Ce tir parti inopinément pour rejoindre les filets d’Hugo Lloris, sans laisser au doute plus d’une peu miséricordieuse fraction de seconde, avait provoqué une brutale décompression et une sorte de stupeur anesthésiante. Les quelques minutes à jouer permettaient moins d’espérer inverser le sort du match que de se préparer au verdict définitif et à la cruauté des scènes qui suivront. Ce laps de temps ne suffira cependant pas à vaincre l’incrédulité, et encore moins à endiguer la vague de tristesse à venir.

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UNE ILLUSION PERSISTANTE

Au cours des heures qui ont suivi, je n’en ai pourtant pas ressenti les effets très vivement, croyant leur échapper pour divers motifs. D’abord, le sentiment d’avoir consommé l’essentiel de mes réserves émotionnelles au stade Vélodrome, le jeudi précédent, lors d’un rendez-vous qui avait nécessairement quelque chose d’intime pour qui a vécu Séville. Ensuite, étant aussi peu intuitif que possible, j’accorde attention à mes rares intuitions. Or, depuis la veille, je ne sentais pas cette finale, avec le pressentiment que la justice aléatoire du football allait offrir au Portugal une réparation historique. Enfin, je me dis depuis des années que la passion ne pourra résister indéfiniment à des évolutions qui s’aggravent de saison en saison, que l’on peut être de moins en moins dupe de cette « magie », et que cette maladie infantile va finir par guérir.

Cet Euro présentait donc des chances de voir l’illusion se dissiper un peu plus : une fois passées les émotions brutales du supporter, je m’attendais à ressentir en mode mineur l’euphorie d’un titre comme la déception d’une défaite. Perdu. Cette tristesse familière, cette mélancolie rageuse sont revenues intactes, en vieilles connaissances, avec leurs symptômes habituels : jurons inopinés, surgissement non désiré d’images du match, envie compulsive de le réécrire, boucles de « C’est pas possible »… Et ce creux dans le ventre, l’impression de porter une nouvelle cicatrice [1]. Les jours passent et ça ne passe pas, la plaie fraîche peut même en réveiller d’anciennes. On regrette d’être aussi bête et aussi bêtement sentimental.

LES VERTUS DU DÉRISOIRE

Plusieurs auteurs ont très bien décrit les formes de masochisme qu’impliquent, pour le supporter, la rareté des joies et la fréquence des peines [2]. Perdre une finale au terme d’une long parcours, c’est s’exposer au summum de la déception. Ceux qui détestent le football, quand ils moquent le caractère dérisoire de ces manifestations, ne passent pas à côté, mais au travers du sujet : c’est précisément cette futilité qui fait toute la valeur et le sens des sentiments éprouvés, qui leur donne toute leur humanité [3]. À chacun sa quête de transcendance, ses illusions (ou son illusio) : ceux qui les trouvent dans des matières plus nobles et en éprouvent une certaine supériorité sont – il me semble – plus dupes que nous autres.

D’autres encore verront même de l’indécence, par l’époque qui court avec sa litanie de vraies tragédies, à avouer ressentir de la tristesse pour le résultat d’un match de football [4]. C’est, une nouvelle fois, faire moins la part des choses que les passionnés que l’on fustige. On défendra en tout cas le droit de ressentir un deuil futile – le deuil de ce qui n’existera pas – et une déprime qu’il vaut finalement mieux chérir que guérir. Cette passion-là n’est pas un mauvais apprentissage de la vie, ni le pire moyen de conserver une part d’enfance : soyons même reconnaissants de pouvoir encore éprouver ces inconsolables chagrins-là.


[1] Subitement, on se souvient aussi des joies et de la légèreté que procure un titre.
[2] « Pourquoi est-ce qu’on s’inflige ça ? », résumait un lecteur des Cahiers du football à la fin de France-Portugal.
[3] C’est aussi la raison pour laquelle l’argument « Ce n’est que du football » est particulièrement vain.
[4] Il faudrait aussi leur expliquer pourquoi on s’attache aussi intensément à une équipe, mais les ressorts du supportariat sont voués à rester une énigme pour eux.


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