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Emplois d’avenir : « une opportunité qu’on ne peut pas laisser passer »

Publié le 25 juin 2012 par Jcgbb

Aux alentours de 17 heures, juste le temps de revenir de l’école, un joyeux ballet de sacs à dos et de gros cartables gagnent le local associatif avec une énergie épatante. Chaque enfant, qu’il ait 7, 10 ou 14 ans, fille comme garçon, prend le temps de saluer tous les adultes présents d’une brève poignée de main. Nous y avons droit chaque fois, nous qui sommes deux inconnues de passage. Et on ne sait pas pourquoi, on trouve quelque chose d’émouvant au geste simple de ces petites bouilles qui disent bonjour comme les grands.

Certains sont venus faire leurs devoirs, d’autres emprunter des raquettes et des balles jaunes. Nous sommes en effet dans les locaux d’un des 26 sites français de l’association « Fête le mur » créée par l’ex-tennisman Yannick Noah à destination des zones urbaines sensibles.

Sylvain Mourichon supervise l'aide aux devoirs © E.R

Sylvain Mourichon supervise l'aide aux devoirs © E.R

Depuis dix ans, l’association s’est fait sa place à la cité des 4000-nord de La Courneuve. « Quand Fête le mur a proposé ce projet à la ville, on les a orientés vers ce quartier où il y avait un vrai déficit d’activités », explique Mohamed Assaoui, ancien responsable du site « Fête le mur » de La Courneuve, devenu coordinateur régional.

A l’heure où la rénovation urbaine a presque entièrement transformé la cité des 4000-sud un petit kilomètre plus loin, le quartier fait figure de grand oublié. Peu de commerces, des projets de réhabilitation décidés mais pas encore débutés, peu de services publics hormis une antenne du service jeunesse et une de l’unité territoriale de renouvellement urbain. Et très peu d’associations, comparé au grand nombre qui anime les 4000-sud, entre le Mail et Debussy. « Fête le mur » y est une des rares, et sans doute la plus active, avec les JMF.

Autour du local de Fête le mur, la plupart des commerces ont fermé. © E.R

Autour du local de "Fête le mur", la plupart des commerces ont fermé. © E.R

Moyennant une adhésion de 20 euros par an, elle proposait au départ aux jeunes de jouer au tennis gratuitement. « Mais avec les années, on a vu les besoins évoluer. Les enfants étaient bien ici, et les parents nous demandaient : ‘ils ne pourraient pas rester là faire leurs devoirs’ ? raconte Mohamed Assaoui. Alors on a mis en place l’aide aux devoirs. Puis on a vu des mamans venir ici nous demander de l’aide pour remplir des papiers administratifs parce que beaucoup dans le quartier parlent mal le français. Alors on a demandé des subventions pour qu’il y ait un écrivain public. Et depuis septembre 2011, on a créé des ASL. »

Fouzia et Ounissa pendant l'atelier d'ASL © E.R

Fouzia et Ounissa pendant l'atelier d'ASL © E.R

« ASL » ? Comprendre « Atelier socio-linguistique ». Avant la sortie des classes et l’aide aux devoirs, plusieurs mamans précèdent ainsi leurs enfants dans la salle de classe. « Vous devez lire les phrases et retrouver les dessins qui leur correspondent, d’accord ? » lance l’animatrice Kheira Chergui au petit groupe présent cet après-midi-là. Ounissa, en France depuis 24 ans, a été inscrite par une de ses filles. Elle déchiffre à haute voix la dizaine de phrases. Avant de venir ici, elle n’était jamais allée à l’école ni en France ni en Algérie. A ses côtés, Fouzia, en France depuis 21 ans, semble plus à l’aise avec l’exercice. Elle confie pourtant que pendant de longues années, elle ne se déplaçait jamais seule, de peur de ne pas comprendre.

Kheira Chergui, l'animatrice de l'ASL © E.R

Kheira Chergui, l'animatrice de l'ASL © E.R

« Ce cours n’a pas seulement pour vocation d’améliorer leur français, oral et écrit. C’est aussi de leur redonner confiance en elles et de leur permettre d’être autonomes dans la vie de tous les jours », explique Mme Chergui qui anime des ASL depuis plus de dix ans dans différentes associations. En un an, elle a réussi à constituer deux solides groupes de 15 personnes en moyenne, et enregistre de nouvelles inscriptions pour la rentrée. Entre deux cours, elle joue les écrivains publics : régulièrement des femmes entrent pour lui faire lire ou remplir un papier, ou pour qu’elle téléphone à leur place pour décaler un rendez-vous administratif.

A « Fête le mur », Kheira n’est pas à temps plein, mais à 26 heures par semaine. Et pour créer ce poste, il a fallu « bricoler » explique M. Assaoui. Kheira, malgré son expérience, reste employée via un CAE (contrat d’accompagnement vers l’emploi), un contrat aidé. « L’Etat nous finance environ 850 euros, mais nous devons en payer environ 700 de notre côté pour les charges, l’Urssaf etc. Sur un an, il faut donc trouver un peu plus de 8 000 euros pour pouvoir l’employer, expose-t-il. Une partie de son salaire est payée par des subventions obtenues pour le poste d’écrivain public, une autre pour l’ASL, une autre pour l’aide aux devoirs. C’est une façon de répondre ponctuellement à des besoins, mais on ne peut pas continuer à travailler comme ça ! » déplore-t-il.

Le « yoyo » des aides de l’Etat

Dans l’association, 7 personnes sont ainsi employées sous différents types de contrats aidés précaires, dont seulement deux à temps plein. Le responsable du site de La Courneuve, Sylvain Mourichon, voit par exemple avec inquiétude son « emploi-tremplin » arriver à son terme. « Je ne sais pas si mon poste sera financé au-delà d’un an », explique-t-il. Une fois l’année scolaire achevée, il faudra réfléchir d’urgence à la façon de pérenniser ces emplois.

Autant dire qu’ici, c’est avec impatience qu’on attend de voir de quoi seront faits les fameux 150 000 « emplois d’avenir » promis dans le programme de François Hollande en priorité pour les quartiers populaires. « Pour l’instant on sait très peu de choses, mais nous comptons nous positionner dessus dès que possible. On ne peut pas laisser cette opportunité nous passer sous le nez », indique M. Assaoui qui regrette encore « d’avoir raté un poste d’adulte relais » (encore un contrat aidé) qui était disponible sur la ville, l’an passé.

Mohamed Assaoui © E.R

Mohamed Assaoui © E.R

A 32 ans, le jeune homme qui a grandi dans la barre Presov, aux 4000-sud, sait pourtant qu’une fois de plus, il ne s’agira pas d’une solution pérenne. En janvier 2000, il avait lui-même été embauché en « emploi-jeune », dispositif créé par le précédent gouvernement de gauche plurielle. « Ce sont toujours des dispositifs limités dans le temps, qui permettent de faire baisser le chômage momentanément mais pas à long terme, juge-t-il. Quand Fillon [alors ministre des affaires sociales] a arrêté les emplois-jeunes, beaucoup se sont trouvés en difficulté. Là, ces « emplois d’avenir », il suffit que dans cinq ans on change de majorité et une fois de plus on fermera les vannes et on fera marche arrière ! » C’est ainsi qu’au gré des changements de gouvernement, Mohamed raconte devoir faire « le yoyo » : « on a des aides pendant deux ans, puis plus, puis de nouveau… »

« Ici on se substitue clairement à un manque de la part de l’Etat »

Il attend désormais de voir les premières annonces du nouveau ministre délégué à la ville François Lamy qu’il espère pour les prochaines semaines. Comme beaucoup d’acteurs associatifs, les responsables de « Fête le mur » souhaiteraient que la politique de la ville, qui s’est principalement concentrée sur le bâti à travers la rénovation urbaine, se tourne davantage vers les enjeux humains, de cohésion sociale. En permettant notamment aux associations de sortir d’un financement par à-coups, les subventions étant jusqu’ici toujours liées à des projets ponctuels. « Notre travail sur ce quartier est reconnu par tous, mais on ne nous donne pas les moyens de le penser ne serait-ce que sur le moyen terme, à 3 ou 5 ans », explique François Cathelineau chargé de mission pour le développement de « Fête le mur » sur la région Ile-de-France.

L'atelier socio-linguistique animé par Kheira Chergui © E.R

L'atelier socio-linguistique animé par Kheira Chergui © E.R

« Nous avons besoin de penser en terme de présence d’hommes et de femmes, dans des postes pérennes et de droits communs, estime M. Assaoui. Parce qu’ici on se substitue clairement à un manque de la part de l’Etat. Plus on supprime les postes dans l’éducation par exemple, plus notre présence pour encadrer les devoirs est essentielle. C’est une sorte de délégation de service public. Donc qu’on nous donne les moyens de le faire bien ! Toute la journée, des gens viennent ici nous demander de l’aide pour ci ou ça. Si nous ne sommes plus là, où trouveront-ils des réponses ? »

A.L


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