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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #4

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

Bonne lecture à vous !

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #4

Le lendemain, Gabriel sortit de la maison aux premières heures du jour. Un froid mordant  le cueillit dès qu’il mit un pied dehors. Avant de s’engager dans la ruelle, il réajusta le col de son manteau et s’assura que son larcin de la nuit, fait à l’insu de Rose, était bien enfoui au fond de sa poche de manteau.  Il lui restait que peu de temps avant son départ pour la Bretagne et encore beaucoup de dispositions à prendre, notamment quelques achats qu’il était peu probable que l’on pût effectuer dans la première échoppe du coin. La lettre du père Anselme était curieusement lacunaire: aucune description des blessures infligées qui aurait pu le mettre sur la voie de la créature responsable ni hypothèse ou suggestion de la part d’un prêtre qui, s’il faisait partie de la Confrérie, aurait dû être capable d’identifier certains signes distinctifs. Car les créatures signaient toujours leurs crimes.

Gabriel sauta dans le premier omnibus en direction du XXe arrondissement. Le trajet fut ralenti par les travaux de rénovation de la ville en pleine mutation. L’exposition universelle allait avoir lieu dans deux ans et il restait beaucoup à faire pour que la capitale se présente à la face du monde sous ses plus beaux atours. Ce matin-là, celle-ci était nappée dans un épais brouillard qui refusait de se lever et masquait les quartiers de moins en moins fringants à mesure qu’on s’éloignait du centre. À l’approche de sa destination, l’omnibus arriva à son terminus. Aucun transport urbain ne s’aventurait au-delà du Cimetière du Père-Lachaise. La modernisation de la ville n’avait pas encore atteint les extrémités Est et Nord. Le quartier Champlain était encore pour l’heure l’un des oubliés du progrès. Si la nappe persistante de brouillard atténuait la laideur du bidonville, en revanche elle ne pouvait rien contre les odeurs pestilentielles que dégageaient les égouts à ciel ouvert. L’endroit jouissait d’une réputation détestable et offrait un aspect qui ne l’était pas moins.

Dans des habitations faites de bric et de broc ou ersatz de maisons en pierres se côtoyaient des ouvriers, des gens sans emploi victimes d’une révolution industrielle à plusieurs vitesses, des voleurs ou repris de justice. Mais aussi une population étrange de marchands d’onguents, de potions et philtres en tout genre et de voyantes aux dons plus ou moins contestables. À la nuit tombée, la rue regorgeait de clients qui s’engouffraient dans les recoins obscurs et hâtaient le pas pour ne pas risquer d’être vus ou, pire, reconnus lorsqu’ils occupaient dans la ville une position importante. Car ce n’était pas un endroit où l’on souhaitait être vu. Des rumeurs laissaient entendre que se déroulaient dans les caves profondes de ces habitations d’étranges rituels. Des secrets que les murs rongés de salpêtres gardaient jalousement. En réalité, après avoir enquêté régulièrement sur le quartier pendant des années, Gabriel s’était rapidement rendu compte que le principal fond de commerce de ces marchands de l’ombre n’avait rien de très surnaturel et se résumait à des poisons, philtres d’amour ou de désamour, potions de guérison, la plupart du temps complètement inefficace. Mais, il ne appartenait pas à Voltz de régler les superstitions hérétiques des habitants.

En revanche, au cours de son exploration, il avait déniché de vrais trésors dans quelques-uns de ces taudis qui n’avaient de « boutiques » que le nom et fait des rencontres aussi étranges qu’inattendues. Gabriel s’approcha d’une habitation basse, en pierres disjointes, et dont certaines vitres cassées n’étaient obstruées que par des morceaux de tissus crasseux. La porte d’entrée  était si basse qu’il dut se courber pour entrer sans risquer de s’assommer. L’intérieur était aussi peu accueillant que les extérieurs. L’unique pièce aux murs noircis de suie était enfumée par un feu de cheminée  qui projetait des lueurs inquiétantes sur les flacons au contenu incertain et sur les alambics aux formes improbables et torturées alignés sur les étagères.  Une vieille femme rabougrie aux rides marquées, vêtue d’une robe éliminée à ses extrémités et aux couleurs passées, vint spontanément à sa rencontre avec un sourire édenté.

— J’étais sûre que je n’allais pas tarder à avoir ta visite, mon joli ! s’enthousiasma-t-elle.

— Tes viscères de poulets ont encore parlé ? railla Gabriel en ôtant son haut-de-forme qui frôlait les poutres crasseuses.

— Je ne les utilise plus. Les bourgeoises qui viennent me voir pour savoir si leur mari fornique ailleurs ont l’estomac sensible.

Son hôtesse s’installa derrière une table encombrée d’herbes séchées qu’elle continua à trier tandis que Gabriel prenait place face à elle.

— Cela fait longtemps que tu n’es pas revenu à Paris, remarqua-t-elle en tassant des fleurs déshydratées de valériane dans un sachet à l’hygiène douteuse.

 — J’ai eu beaucoup de travail…

Le ton évasif du jeune homme piqua la curiosité de la vieille femme. Elle redressa tant bien que mal son dos vouté contre le dossier grinçant de sa chaise.

— Courir après les démons en espérant ne pas se faire rattraper par les siens n’est pas un bon calcul, mon petit.

Un discret rictus releva la bouche de Gabriel. Les sentences visionnaires de la vieille nécromancienne lui avaient manqué.

— J’ai entendu dire que la Sainte Vehme était Paris, continua-t-elle.

Son visage émacié s’était tout d’un coup fermé.

— Les esprits qui t’entourent sont de vraies commères et toujours au fait des bonnes nouvelles à ce que je vois ! Mais tu n’as rien à craindre, il s’agit juste de Varga.

— « Juste » ? Eh bien, ça me semble amplement suffisant ! paniqua Alma.

Ses doigts raidis par l’arthrite avaient lâché le sachet d’herbes qu’elle bourrait. Gabriel se baissa pour le ramasser et entreprit de poursuivre la tâche qui s’avérait être un exercice douloureux pour les articulations usées de la vieille femme. L’immortel l’avait rencontrée à cet endroit même vingt ans plus tôt. Il l’avait toujours connue âgée, sans être capable de déterminer exactement quel était son âge réel. Alma faisait partie des « Occultes », catégorie dans laquelle la Confrérie classait tous  les humains détenteurs de dons. Ils n’étaient pas une priorité pour la Sainte-Vehme. Il y avait suffisamment à faire avec les autres, les « Egarés ». Seule l’utilisation de la magie noire  faisait aussitôt passer le Occultes sur leur liste noire.

— Comment un gars comme toi peut-il travailler pour des gens pareils ?

Un bref pincement de lèvres fit disparaître le sourire ironique qui errait toujours plus ou moins sur le visage du jeune homme.

— Ce que je fais est loin d’être inutile, ne crois-tu pas ? Je contribue à rendre notre monde plus sûr et plus beau, à vaincre le mal tapi dans l’ombre, à sauver les orphelines en détresse, etc, etc,  fanfaronna-t-il  avec grandiloquence en posant une main solennelle sur son torse.

Pour tout applaudissement, il reçut un coup de tige de valériane sur la tête.  Le rire tonitruant de l’immortel emplit alors la cahutte comme il secouait sa chevelure indisciplinée pour se débarrasser des pétales séchés restés collés.

— Cesse tes pitreries ! Je suis sérieuse ! Quitte cette maudite Confrérie !

— Ce sont ces mêmes esprits incapables de répondre à mes questions existentielles sur l’immortalité qui me promulguent ce précieux conseil ?

— Non, c’est l’amie… Et puis, ces esprits dont tu te moques ne peuvent me transmettre que ce qu’ils sont autorisés à me dire. Si tu veux des réponses sur ton immortalité, pose-les à ceux qui t’emploient.

— La Sainte-Vehme est une Confrérie humaine. Leur influence ne s’étend pas au monde des esprits. Si ces derniers ignorent pourquoi je me suis réveillé un beau matin immortel et doué d’une force peu commune, c’est qu’ils ne sont bons qu’à révéler à la Comtesse de Vignac que son cher mari lui emprunte ses corsets dès qu’elle a le dos tourné. Secret que toutes les putains de Paris s’empressent de dévoiler à qui les fait trop boire !

— Comment sais-tu que la Comtesse de Vignac est venue me voir ? s’étonna Alma.

— Parce que je veille sur toi, vieille folle ! Sur toi et sur ta boutique si pratique. Mais je ne suis pas venu pour discuter avec tes défunts informateurs. J’ai besoin de quelques mixtures de ton cru.

La nécromancienne déplia son corps fripé et se leva avec peine.

— Pour quel genre d’Egaré ?

— Thérianthrope à première vue.

— Quel genre ? Loup-garou, garache, galipote, voirloup… Selon l’espèce, tu sais très bien que les moyens pour les neutraliser ne sont pas les mêmes.

— Je n’ai aucune information. Je ne suis même pas sûr qu’il s’agisse d’un thérianthrope. Donne-moi ce que tu as sous la main : j’aviserai sur place.

 Debout devant ses étagères envahies de fioles et de bocaux contenant des liquides multicolores ou des herbes à peine identifiables, Alma se détacha de l’inspection minutieuse de certaines étiquettes pour se retourner vers son visiteur. Ses yeux accablés par des paupières tombantes se plissèrent pour le dévisager.

— Tu as traversé la moitié de la ville sans savoir précisément ce que tu veux ? Allons, Gabriel, ça ne te ressemble pas. Si tu me posais plutôt la question qui te brûle les lèvres depuis que tu as franchi cette porte ?

— Je n’ai aucune…

La vieille laissa bruyamment crisser l’air entre ses lèvres ridées.

— Quand tu commences à te moquer de mes dons, c’est que tu veux les utiliser. Alors, cesse de me faire perdre mon temps et mets-toi à table !

L’immortel grogna dans sa barbe. La perspicacité d’Alma était parfois déroutante. La nécromancienne reprit place à table et débarrassa celle-ci des brindilles inutilisables du plat de la main. Elle invita de l’autre l’immortel à abandonner sa position assise désinvolte et à s’installer bien en face d’elle.

— Que veux-tu savoir ?

— Je suis inquiet pour l’avenir d’une jeune personne que je crains d’avoir mis en danger. J’ai peur que Varga n’ait compris que j’avais laissé en vie un témoin de l’une de mes interventions.  Je voudrais être sûr de pouvoir la laisser quelques semaines à Paris sans risque.

— Tu as un objet lui appartenant ?

Gabriel fouilla dans la poche de son manteau qu’il ne s’était pas résolu à ôter tant le froid dans la maison n’avait rien à envier à celui qui régnait dehors. Il en sortit un mouchoir de soie plié comme un baluchon qu’il posa au milieu de la table. Il en défit les pans pour laisser apparaître quelques boucles de cheveux dont la rousseur contrastait avec la blancheur du tissu. Rose dormait encore à poings fermés lorsqu’il avait quitté la maison. Elle ne s’était pas rendu compte du menu larcin de l’immortel qui, sous les yeux effarés de Madeleine, avait coupé une mèche de la gamine endormie. Alma prit la boucle dans le creux de sa main et la recouvrit de l’autre. Pour Gabriel, pas besoin de décorum ni de mise en scène. L’homme savait comment fonctionnaient ses dons et ne se laisserait pas berner par des yeux révulsés et autres pantomimes destinés à impressionner le chaland. La connexion avec le monde des esprits pouvait prendre du temps. Anxieux, Gabriel peinait à maîtriser son impatience et à assommer de questions la nécromancienne. Pourtant quand après de longues minutes d’un silence pesant, cette dernière finit par rouvrir les yeux, il aurait préféré ne pas y lire la réponse qu’il redoutait. Accablée par les images qui s’étaient imposées à elle, Alma reposa la mèche au centre du carré de soie et la recouvrit soigneusement.

— Je suis désolée pour cette petite, Gabriel.

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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #4

Le lendemain, Gabriel sortit de la maison aux premières heures du jour. Un froid mordant  le cueillit dès qu’il mit un pied dehors. Avant de s’engager dans la ruelle, il réajusta le col de son manteau et s’assura que son larcin de la nuit, fait à l’insu de Rose, était bien enfoui au fond de sa poche de manteau.  Il lui restait que peu de temps avant son départ pour la Bretagne et encore beaucoup de dispositions à prendre, notamment quelques achats qu’il était peu probable que l’on pût effectuer dans la première échoppe du coin. La lettre du père Anselme était curieusement lacunaire: aucune description des blessures infligées qui aurait pu le mettre sur la voie de la créature responsable ni hypothèse ou suggestion de la part d’un prêtre qui, s’il faisait partie de la Confrérie, aurait dû être capable d’identifier certains signes distinctifs. Car les créatures signaient toujours leurs crimes.

Gabriel sauta dans le premier omnibus en direction du XXe arrondissement. Le trajet fut ralenti par les travaux de rénovation de la ville en pleine mutation. L’exposition universelle allait avoir lieu dans deux ans et il restait beaucoup à faire pour que la capitale se présente à la face du monde sous ses plus beaux atours. Ce matin-là, celle-ci était nappée dans un épais brouillard qui refusait de se lever et masquait les quartiers de moins en moins fringants à mesure qu’on s’éloignait du centre. À l’approche de sa destination, l’omnibus arriva à son terminus. Aucun transport urbain ne s’aventurait au-delà du Cimetière du Père-Lachaise. La modernisation de la ville n’avait pas encore atteint les extrémités Est et Nord. Le quartier Champlain était encore pour l’heure l’un des oubliés du progrès. Si la nappe persistante de brouillard atténuait la laideur du bidonville, en revanche elle ne pouvait rien contre les odeurs pestilentielles que dégageaient les égouts à ciel ouvert. L’endroit jouissait d’une réputation détestable et offrait un aspect qui ne l’était pas moins.

Dans des habitations faites de bric et de broc ou ersatz de maisons en pierres se côtoyaient des ouvriers, des gens sans emploi victimes d’une révolution industrielle à plusieurs vitesses, des voleurs ou repris de justice. Mais aussi une population étrange de marchands d’onguents, de potions et philtres en tout genre et de voyantes aux dons plus ou moins contestables. À la nuit tombée, la rue regorgeait de clients qui s’engouffraient dans les recoins obscurs et hâtaient le pas pour ne pas risquer d’être vus ou, pire, reconnus lorsqu’ils occupaient dans la ville une position importante. Car ce n’était pas un endroit où l’on souhaitait être vu. Des rumeurs laissaient entendre que se déroulaient dans les caves profondes de ces habitations d’étranges rituels. Des secrets que les murs rongés de salpêtres gardaient jalousement. En réalité, après avoir enquêté régulièrement sur le quartier pendant des années, Gabriel s’était rapidement rendu compte que le principal fond de commerce de ces marchands de l’ombre n’avait rien de très surnaturel et se résumait à des poisons, philtres d’amour ou de désamour, potions de guérison, la plupart du temps complètement inefficace. Mais, il ne appartenait pas à Voltz de régler les superstitions hérétiques des habitants.

En revanche, au cours de son exploration, il avait déniché de vrais trésors dans quelques-uns de ces taudis qui n’avaient de « boutiques » que le nom et fait des rencontres aussi étranges qu’inattendues. Gabriel s’approcha d’une habitation basse, en pierres disjointes, et dont certaines vitres cassées n’étaient obstruées que par des morceaux de tissus crasseux. La porte d’entrée  était si basse qu’il dut se courber pour entrer sans risquer de s’assommer. L’intérieur était aussi peu accueillant que les extérieurs. L’unique pièce aux murs noircis de suie était enfumée par un feu de cheminée  qui projetait des lueurs inquiétantes sur les flacons au contenu incertain et sur les alambics aux formes improbables et torturées alignés sur les étagères.  Une vieille femme rabougrie aux rides marquées, vêtue d’une robe éliminée à ses extrémités et aux couleurs passées, vint spontanément à sa rencontre avec un sourire édenté.

— J’étais sûre que je n’allais pas tarder à avoir ta visite, mon joli ! s’enthousiasma-t-elle.

— Tes viscères de poulets ont encore parlé ? railla Gabriel en ôtant son haut-de-forme qui frôlait les poutres crasseuses.

— Je ne les utilise plus. Les bourgeoises qui viennent me voir pour savoir si leur mari fornique ailleurs ont l’estomac sensible.

Son hôtesse s’installa derrière une table encombrée d’herbes séchées qu’elle continua à trier tandis que Gabriel prenait place face à elle.

— Cela fait longtemps que tu n’es pas revenu à Paris, remarqua-t-elle en tassant des fleurs déshydratées de valériane dans un sachet à l’hygiène douteuse.

 — J’ai eu beaucoup de travail…

Le ton évasif du jeune homme piqua la curiosité de la vieille femme. Elle redressa tant bien que mal son dos vouté contre le dossier grinçant de sa chaise.

— Courir après les démons en espérant ne pas se faire rattraper par les siens n’est pas un bon calcul, mon petit.

Un discret rictus releva la bouche de Gabriel. Les sentences visionnaires de la vieille nécromancienne lui avaient manqué.

— J’ai entendu dire que la Sainte Vehme était Paris, continua-t-elle.

Son visage émacié s’était tout d’un coup fermé.

— Les esprits qui t’entourent sont de vraies commères et toujours au fait des bonnes nouvelles à ce que je vois ! Mais tu n’as rien à craindre, il s’agit juste de Varga.

— « Juste » ? Eh bien, ça me semble amplement suffisant ! paniqua Alma.

Ses doigts raidis par l’arthrite avaient lâché le sachet d’herbes qu’elle bourrait. Gabriel se baissa pour le ramasser et entreprit de poursuivre la tâche qui s’avérait être un exercice douloureux pour les articulations usées de la vieille femme. L’immortel l’avait rencontrée à cet endroit même vingt ans plus tôt. Il l’avait toujours connue âgée, sans être capable de déterminer exactement quel était son âge réel. Alma faisait partie des « Occultes », catégorie dans laquelle la Confrérie classait tous  les humains détenteurs de dons. Ils n’étaient pas une priorité pour la Sainte-Vehme. Il y avait suffisamment à faire avec les autres, les « Egarés ». Seule l’utilisation de la magie noire  faisait aussitôt passer le Occultes sur leur liste noire.

— Comment un gars comme toi peut-il travailler pour des gens pareils ?

Un bref pincement de lèvres fit disparaître le sourire ironique qui errait toujours plus ou moins sur le visage du jeune homme.

— Ce que je fais est loin d’être inutile, ne crois-tu pas ? Je contribue à rendre notre monde plus sûr et plus beau, à vaincre le mal tapi dans l’ombre, à sauver les orphelines en détresse, etc, etc,  fanfaronna-t-il  avec grandiloquence en posant une main solennelle sur son torse.

Pour tout applaudissement, il reçut un coup de tige de valériane sur la tête.  Le rire tonitruant de l’immortel emplit alors la cahutte comme il secouait sa chevelure indisciplinée pour se débarrasser des pétales séchés restés collés.

— Cesse tes pitreries ! Je suis sérieuse ! Quitte cette maudite Confrérie !

— Ce sont ces mêmes esprits incapables de répondre à mes questions existentielles sur l’immortalité qui me promulguent ce précieux conseil ?

— Non, c’est l’amie… Et puis, ces esprits dont tu te moques ne peuvent me transmettre que ce qu’ils sont autorisés à me dire. Si tu veux des réponses sur ton immortalité, pose-les à ceux qui t’emploient.

— La Sainte-Vehme est une Confrérie humaine. Leur influence ne s’étend pas au monde des esprits. Si ces derniers ignorent pourquoi je me suis réveillé un beau matin immortel et doué d’une force peu commune, c’est qu’ils ne sont bons qu’à révéler à la Comtesse de Vignac que son cher mari lui emprunte ses corsets dès qu’elle a le dos tourné. Secret que toutes les putains de Paris s’empressent de dévoiler à qui les fait trop boire !

— Comment sais-tu que la Comtesse de Vignac est venue me voir ? s’étonna Alma.

— Parce que je veille sur toi, vieille folle ! Sur toi et sur ta boutique si pratique. Mais je ne suis pas venu pour discuter avec tes défunts informateurs. J’ai besoin de quelques mixtures de ton cru.

La nécromancienne déplia son corps fripé et se leva avec peine.

— Pour quel genre d’Egaré ?

— Thérianthrope à première vue.

— Quel genre ? Loup-garou, garache, galipote, voirloup… Selon l’espèce, tu sais très bien que les moyens pour les neutraliser ne sont pas les mêmes.

— Je n’ai aucune information. Je ne suis même pas sûr qu’il s’agisse d’un thérianthrope. Donne-moi ce que tu as sous la main : j’aviserai sur place.

 Debout devant ses étagères envahies de fioles et de bocaux contenant des liquides multicolores ou des herbes à peine identifiables, Alma se détacha de l’inspection minutieuse de certaines étiquettes pour se retourner vers son visiteur. Ses yeux accablés par des paupières tombantes se plissèrent pour le dévisager.

— Tu as traversé la moitié de la ville sans savoir précisément ce que tu veux ? Allons, Gabriel, ça ne te ressemble pas. Si tu me posais plutôt la question qui te brûle les lèvres depuis que tu as franchi cette porte ?

— Je n’ai aucune…

La vieille laissa bruyamment crisser l’air entre ses lèvres ridées.

— Quand tu commences à te moquer de mes dons, c’est que tu veux les utiliser. Alors, cesse de me faire perdre mon temps et mets-toi à table !

L’immortel grogna dans sa barbe. La perspicacité d’Alma était parfois déroutante. La nécromancienne reprit place à table et débarrassa celle-ci des brindilles inutilisables du plat de la main. Elle invita de l’autre l’immortel à abandonner sa position assise désinvolte et à s’installer bien en face d’elle.

— Que veux-tu savoir ?

— Je suis inquiet pour l’avenir d’une jeune personne que je crains d’avoir mis en danger. J’ai peur que Varga n’ait compris que j’avais laissé en vie un témoin de l’une de mes interventions.  Je voudrais être sûr de pouvoir la laisser quelques semaines à Paris sans risque.

— Tu as un objet lui appartenant ?

Gabriel fouilla dans la poche de son manteau qu’il ne s’était pas résolu à ôter tant le froid dans la maison n’avait rien à envier à celui qui régnait dehors. Il en sortit un mouchoir de soie plié comme un baluchon qu’il posa au milieu de la table. Il en défit les pans pour laisser apparaître quelques boucles de cheveux dont la rousseur contrastait avec la blancheur du tissu. Rose dormait encore à poings fermés lorsqu’il avait quitté la maison. Elle ne s’était pas rendu compte du menu larcin de l’immortel qui, sous les yeux effarés de Madeleine, avait coupé une mèche de la gamine endormie. Alma prit la boucle dans le creux de sa main et la recouvrit de l’autre. Pour Gabriel, pas besoin de décorum ni de mise en scène. L’homme savait comment fonctionnaient ses dons et ne se laisserait pas berner par des yeux révulsés et autres pantomimes destinés à impressionner le chaland. La connexion avec le monde des esprits pouvait prendre du temps. Anxieux, Gabriel peinait à maîtriser son impatience et à assommer de questions la nécromancienne. Pourtant quand après de longues minutes d’un silence pesant, cette dernière finit par rouvrir les yeux, il aurait préféré ne pas y lire la réponse qu’il redoutait. Accablée par les images qui s’étaient imposées à elle, Alma reposa la mèche au centre du carré de soie et la recouvrit soigneusement.


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