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(note de lecture) Liliane Giraudon, "L'amour est plus froid que le lac", par Anne Malaprade

Par Florence Trocmé

GiraudonQu’est-ce qu’un poème ? Qu’est-ce qu’un lac ? Que fait-on d’un premier amour qui est aussi un amour mort — d’un premier amour qui pourrait faire mourir l’amour, et outrepasser l’adolescence ? Ces trois questions sont tressées, et dressées, par le dernier livre de Liliane Giraudon. Tressées, mais pas tout à fait démêlées, tant les sentiments et les choses, les paysages et la mémoire, le faire et le dire, le voir et l’imaginaire constituent des motifs et des expériences complexes, des aventures et des épisodes qui aboutissent, en tout cas, à cette formule follement lyrique, mais décidément entêtée et entêtante : « l’amour est plus froid que le lac ». C’est une affirmation et un proverbe, un indice et un souvenir, un rêve et un cauchemar, une métaphore et un transport : tout cela à la fois emporte et ravit le lecteur qui accompagne la poétesse dans un drôle de voyage.
Le mot « lac » apparaît dans les trois ensembles qui composent le livre, 1. L’amour est plus froid que le lac, 2. Syllabes précipitées, 3. Une mauvaise fois pour toutes. Il s’agit d’un titre et d’un emblème : un lieu et un personnage, un décor et une installation expérimentale, un fond d’écran, une page vierge certes, mais cependant trouble, voire glauque. Au fond du lac gisent en effet un élan et une erreur de jeunesse que certains iraient jusqu’à appeler faute, abus, voire viol ; quelque chose comme la photographie sonore et mouvante d’une rencontre terrible que le livre fait remonter à la surface de la page, et de la mémoire. Le lac est un trou, le lac est un sexe féminin, le lac devient la scène d’un poème androgyne qu’il faut regarder attentivement avant de l’écrire, avant de le lire, avant de le vivre. Un poème à voir et à observer, un poème à guetter, un poème dans lequel se jeter, un poème qui en sait plus que ses acteurs, que ses modèles, que ses personnages, que son scénario. Un poème dont la puissance singulière consiste à « désactive[r] les fonctions informatives », une précipitation verbale et sensée qui « décharge » et « soulage » celle par qui, celle en qui passent la vie des mots et celle des affects. Le mot « lac » est le frère et le miroir de ses doubles et de ses projections : entrelacer, tracer, caler et décaler, décalquer. Liliane Giraudon entrelace effectivement les visions et les scènes qu’elle va chercher dans une mémoire individuelle et collective, dans un sommeil peuplé d’images et d’énoncés. Sa mémoire de jeune fille (un premier amour), sa mémoire de cinéphile (Fassbinder, Akerman), sa mémoire de lectrice (Les Dames du lac, roman de fantasy écrit par Marion Zimmer Bradley, Lorine Niedecker), son présent d’écrivain (comment écrire un livre dont le titre échappe, intrigue, s’impose) tracent également les chapitres d’un récit qui illustre ce propos de Lacan, rappelé en début de section : « On ne guérit pas parce qu’on se remémore. On se remémore parce qu’on guérit ». Mais qui est malade, qui soigne, qui est soigné ? La jeune fille, la femme mûre, la pute, Antigone, la photographe Vivian Maier ? Tchekhov lui-même, n’est-il pas médecin et patient ? Et de quelle nature est la maladie d’amour ?
On n’en finit pas de tomber malade, oui. Mais Liliane Giraudon n’en finit pas de guérir et de combiner des expériences qui brûlent la tête et les doigts, qui ne sauvent pas, qui ne savent pas, mais qui « prolongent » les sensations du corps jusqu’à précipiter le sens de la vie et celui de l’écriture. Elle réécrit La Mouette, L’Amour est plus froid que la mort, elle réinvente les Érinyes, la rage et la colère, tout cela pour « survivre à l’amour mort », à l’amour d’un corps disparu, à la disparition d’un amour charnel. Survivre au trauma, le déplacer, le dépasser, parce qu’il y a dans l’écriture « quelque chose de profond et d’acharné » qui fait mentir le destin et trouble les fantômes.
Anne Malaprade

Liliane Giraudon, L’amour est plus froid que le lac, P.O.L., 2016, 112 pages, 13€.  (le livre sur le site de l’éditeur, avec possibilité de feuilleter les toutes première pages)
Document vidéo : Liliane Giraudon lit un extrait de L’Amour est plus froid que le lac.
Poezibao a publié en avril 2016 dans sa revue Sur Zone des extraits de ce livre.


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