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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #5

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

Bonne lecture à vous !

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #5

— « Désolée » de quoi ? Qu’as-tu vu ? s’impatienta l’immortel face au silence persistant qui s’en suivit.

— Varga et ses hommes en noir… Une maison en flammes…

— Où ? Quand ?

Gabriel ne se rendit pas compte qu’il s’était mis à hurler contre la nécromancienne comme si elle était d’une quelconque manière responsable du sort funeste qu’elle était en train de prédire à Rose.

— Tu sais très bien comment ça fonctionne ! Je ne vois que des images : je ne peux pas être aussi précise, se défendit la vieille femme, navrée du tourment qu’elle avait visiblement provoqué.

En temps normal lorsque des visions de ce genre lui venaient, elle tâchait de ménager le client. Pour Gabriel, c’était inutile. En revanche, elle fut surprise de le voir si accablé pour cette jeune personne, lui, qui semblait souvent indifférent au sort des autres.

— Qui est-ce ? Pourquoi Varga en a-t-il après elle ?

— J’aurais dû lui trouver une famille. Personne ne l’aurait cru si elle s’était risquée à raconter des histoires de vampires tueurs d’aubergistes ! Mais, non, il a fallu que je prenne la décision stupide de la ramener avec moi ! s’emporta-t-il sans prendre la peine de répondre.

Furieux contre lui-même, Gabriel se leva d’un bond au risque de s’assommer contre les poutres basses du plafond. Alma regarda impuissante son invité s’agiter dans l’espace réduit comme un lion en cage.

— Son avenir n’est pas gravé dans la pierre. Mes visions ne sont qu’un futur possible si les choses poursuivent le cours qu’elles ont prises, tenta-t-elle pour l’apaiser.

Les poings sur les hanches, Voltz s’immobilisa pour dévisager la vieille femme.

— Tu n’as rien vu d’autre ?

Le regard de la nécromancienne se posa sur la mèche rousse qu’elle tenait encore dans la main et secoua doucement la tête. Seules quelques images s’étaient imposées à elle au prix d’un effort de concentration qui l’avait vidée du peu d’énergie qu’elle disposait encore. En temps normal, ses visions étaient bien plus précises et lui venaient plus aisément. On estimait sans doute de l’Autre Côté qu’il en savait suffisamment pour le moment pour prendre la bonne décision.

~*~

L’immortel prit rapidement congé, paya ce qu’il devait et se hâta de quitter le taudis oppressant. Le chemin du retour lui parut interminable. Paris s’était peu à peu éveillé et le ballet incessant des fiacres sur les quais de Seine avait ralenti l’omnibus plein jusqu’aux marchepieds. Gabriel traversa au pas de course le marché aux fleurs en slalomant entre les badauds. Quand il arriva rue des Marmousets-en-la-Cité, les poumons au bord des lèvres, il fut accueilli par Madeleine qui s’était empressée de descendre en entendant la porte d’entrée. A la tête qu’elle faisait, Gabriel flaira un problème.

— Je tiens à dire à Monsieur que je n’y suis absolument pour rien et que je décline toute responsabilité en ce qui concerne les idées loufoques qui peuvent germer dans la tête de cette gamine.

Un soupir las lui échappa.

— Qu’a-t-elle encore inventé ?

— Je n’ai pas de mots : je préfère que vous le voyiez par vous-même…

Tant de mystères ne firent qu’accroître son inquiétude. Rose n’était jamais à court d’  « idées loufoques », mais si en temps normal il s’en amusait sans pour autant le lui avouer, là, ce n’était définitivement pas le moment. Il se débarrassa de ses achats et de son manteau et consulta sa montre à gousset. Il ne lui restait plus que trois heures pour régler les derniers détails avant le départ du train en direction de Rennes. En mettant un pied sur la première marche, Madeleine, restée à mi-chemin, lui désigna d’un mouvement de tête le dernier étage. Gabriel grimpa avec l’entrain d’un condamné à mort certain que son bourreau allait rater son coup et s’y prendre à plusieurs fois. Pourtant, il était loin d’imaginer une seule seconde ce qui l’attendait derrière la porte close de la chambre de Rose. Madeleine lui avait emboité le pas et, bien qu’essoufflée par son embonpoint et la montée, elle ne cachait pas son impatience de voir la tête de son employeur en voyant la surprise que l’autre hurluberlue lui avait réservée.

— Par les couilles de Lucifer ! ne put s’empêcher de jurer Gabriel.

Prostré dans l’encadrement, son regard ne sut s’il devait se fixer sur l’amas de cheveux roux qui jonchaient le sol ou sur l’accoutrement dont Rose, presque méconnaissable, s’était attifée. Affublée d’un pantalon de toile grossière, d’une veste d’homme tout aussi mal ajustée et d’une casquette qui dissimulait le massacre de son abondante chevelure, la jeune fille avait tout d’un Gavroche au nez parsemé de taches de rousseur.

— Avant de dire quoi que ce soit, laissez-moi vous expliquez, commença-t-elle avec aplomb en retenant le pantalon trop large qui menaçait de lui tomber sur les chevilles.

— Je sens que Monsieur va adorer l’idée, ironisa Madeleine restée dans le couloir comme dans les coulisses d’un spectacle.

Imperturbable, Rose se lança dans un argumentaire qu’elle avait aiguisé toute la nuit :

— Tout d’abord, sachez que si vous me laissez ici, je m’enfuirai.

— Et je suis beaucoup trop vieille pour lui courir après, la défendit Madeleine qui finalement espérait bien que la gamine aurait gain de cause.

Néanmoins, le regard noir que Gabriel lui lança par-dessus son épaule la dissuada d’intervenir davantage.

— Deuxièmement, vous avez tout intérêt à m’emmener avec vous, poursuivit Rose. J’explique : si les gens savent que vous êtes en train d’enquêter sur une affaire qui les concerne, ils vont se montrer méfiants. De toute façon, un Breton, ça se méfie des étrangers et je parle en connaissance de cause…

— Bah oui, effectivement, toi la Bretonne qui a suivi jusqu’à Paris un étranger plus âgé dont tu ne savais absolument rien, ironisa Gabriel en croisant les bras.

Amusé malgré lui par la dégaine et l’argumentaire bancal de sa protégée, il en avait presque oublié le sérieux de la situation.

—  Vous, c’est pas pareil. Je disais donc que les gens vont parler dans votre dos et c’est là qu’ils peuvent lâcher des informations importantes. Et qui sera là pour les entendre en douce ? Moi !

Transportée par son enthousiasme, elle lâcha la ceinture trop large de son pantalon avant de se reprendre de justesse au moment où ce dernier amorça une descente dangereuse.

— Ils ne se méfieront pas d’un gamin sourd et muet…

Cette fois, n’y tenant plus, Gabriel éclata de rire. Mais la petite était on ne peut plus sérieuse. Ses yeux gris le fusillèrent jusqu’à ce qu’il reprenne un tant soit peu ses esprits. Malgré la difficulté de la chose, il tenta de maîtriser son fou rire et lui fit signe de poursuivre.

— Si je parle, ils vont tout de suite se rendre compte que je suis une fille.

— Oui, alors que si tu ne dis rien, ta frimousse de sale môme et tes bouclettes ne vont pas du tout leur mettre la puce à l’oreille, railla-t-il une fois de plus.

Rose balaya l’objection d’un revers de main.

— Personne ne fera attention à moi de toute façon.

— Et pourquoi cet accoutrement ? Pourquoi ne pas t’habiller normalement ?

La jeune fille se redressa, offusquée par la proposition.

— Vous ne pouvez pas voyager et travailler avec une femme. Ce ne serait pas convenable !

— Évidemment ! Suis-je bête !

Un autre fou rire menaçait de l’étrangler.

— Jésus, Marie, Joseph, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre, commenta dans son dos Madeleine.

C’en était trop pour la gouvernante qui bien qu’impatiente de connaître l’issue de cette farce descendit vaquer à ses occupations, en faisant grincer de son pas lourd et incertain les marches.

— Il y a un troisième argument ? s’enquit Gabriel, une fois seuls.

— Oui. Vous m’en devez une. Je vous rappelle que je vous ai sauvé la vie, murmura Rose au cas où les oreilles de Madeleine traineraient encore.  Le moins que vous puissiez faire, c’est de ne pas m’abandonner ici comme un chien galeux encombrant.

Jusque là planté dans l’encadrement de la porte comme s’il s’assurait d’une échappatoire rapide en cas de fuite, Gabriel pénétra dans la chambre et referma derrière lui. Tant pis pour les convenances si chères à Rose et dont elle s’affranchissait à la première occasion.

— Tu ne m’as pas sauvé la vie, Rose, puisque je ne peux pas mourir.

— Oui, mais au moment où je l’ai fait, je ne le savais pas donc ça compte comme un service que vous me devez !

C’était l’argument massue qui signait définitivement la mort de toute rhétorique et logique. Les sourcils froncés et les mains sur les hanches, Gabriel s’efforça de passer outre cet échange absurde pour revenir à sa principale préoccupation. En repensant aux paroles d’Alma, l’envie de rire lui passa aussitôt.

— Rose, est-ce que tu as parlé avec Varga ? T’a-t-il interrogé sur quoi que ce soit ?

Surprise par le sérieux soudain de son protecteur, la jeune fille baissa le nez, dissimulant ainsi sous la visière de son béret son malaise.

— Il m’a demandé d’où je venais et depuis quand je travaillais pour vous. Je n’aurais pas dû lui dire, n’est-ce pas ?

Une boule d’angoisse étreignit la gorge de Gabriel comme un nœud coulant. Varga avait fait sans aucun doute le lien entre la fille de l’aubergiste et Rose. Même ville, même date : Barnabas Varga était loin d’être stupide. Subitement, aussi farfelu qu’ait pu lui paraître le numéro de Rose, Gabriel commença à le considérer d’un autre œil. L’ecclésiastique connaissait le visage de la jeune fille et ne tarderait pas après son départ à venir « nettoyer derrière lui » comme il disait si bien. L’immortel s’approcha un peu trop près pour que Rose n’en éprouvât pas une certaine crainte. Après tout, elle accumulait les bourdes ces derniers temps. La patience de l’immortel avait sans doute des limites.  Celui-ci inspecta du regard son déguisement improvisé avec des vêtements dénichés dans les malles laissées par les anciens occupants des combles. Gabriel lui ôta le béret d’où dépassaient des boucles d’autant plus indisciplinées qu’elles avaient été coupées de manière sauvage. Pas vraiment rassurée, Rose ne moufeta pas lorsqu’il écarta les pans de la veste difforme pour contempler la chemise bien trop grande qu’elle portait. Gabriel réprima un sourire en constant qu’elle avait pensé à tout, même à bander sa poitrine pour aplatir ses formes.

— Tu t’es donné beaucoup de mal… pour pas grand-chose, railla-t-il malgré tout.

Piquée au vif, Rose chassa les mains importunes et referma tant bien que mal sa veste sans lâcher la ceinture de son pantalon. Gabriel se recula d’un pas. Il resta à la jauger encore un long moment, pendant lequel la jeune fille n’eut qu’une envie : se cacher sous le lit tant ce regard persistant la mettait mal à l’aise. L’immortel était indécis. Il y avait de très grandes chances pour qu’ils soient démasqués à peine le pied mis dehors. Certes, la taille et la silhouette menue de l’adolescente pouvaient la faire passer pour un gamin de 13 ou 14 ans. Mais ses traits fins, ses grands yeux bordés de cils trop longs, ses lèvres boudeuses et cette masse de cheveux allaient immédiatement la trahir.

— Il va te falloir des vêtements plus appropriés et faire disparaître ses boucles : elles sont trop féminines et changer la couleur. Du brou de noix devrait faire l’affaire.  Garde-la tête baissée, pince les lèvres et fronce les sourcils.

Légèrement déroutée et surtout très surprise de le voir entrer dans son jeu, Rose resta un instant sans réaction.

— Allons dépêche-toi ! Nous n’avons plus beaucoup de temps !

— Vous… vous êtes d’accord ?

Pour un peu, elle aurait cédé à sa pulsion enfantine de lui sauter au cou. Mais son air sérieux l’en dissuada. D’autant qu’il s’était rapproché pour saisir son menton entre son pouce et son index pour la fixer dans les yeux.

— Pas de plaisanteries, tu m’entends. Tu n’entends rien ; tu ne dis rien devant des étrangers.

Sa pression sur sa mâchoire s’était faite si forte que Rose peina à hocher la tête. Tout d’un coup, son idée ne lui semblait plus aussi lumineuse. Elle n’aimait pas du tout la gravité qui émanait de l’immortel.

— Dépêchons-nous. Nous n’avons plus que deux heures pour rendre cette mascarade à peu près vraisemblable.

© Tous droits réservés

Bonne lecture à vous !

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #5

— « Désolée » de quoi ? Qu’as-tu vu ? s’impatienta l’immortel face au silence persistant qui s’en suivit.

— Varga et ses hommes en noir… Une maison en flammes…

— Où ? Quand ?

Gabriel ne se rendit pas compte qu’il s’était mis à hurler contre la nécromancienne comme si elle était d’une quelconque manière responsable du sort funeste qu’elle était en train de prédire à Rose.

— Tu sais très bien comment ça fonctionne ! Je ne vois que des images : je ne peux pas être aussi précise, se défendit la vieille femme, navrée du tourment qu’elle avait visiblement provoqué.

En temps normal lorsque des visions de ce genre lui venaient, elle tâchait de ménager le client. Pour Gabriel, c’était inutile. En revanche, elle fut surprise de le voir si accablé pour cette jeune personne, lui, qui semblait souvent indifférent au sort des autres.

— Qui est-ce ? Pourquoi Varga en a-t-il après elle ?

— J’aurais dû lui trouver une famille. Personne ne l’aurait cru si elle s’était risquée à raconter des histoires de vampires tueurs d’aubergistes ! Mais, non, il a fallu que je prenne la décision stupide de la ramener avec moi ! s’emporta-t-il sans prendre la peine de répondre.

Furieux contre lui-même, Gabriel se leva d’un bond au risque de s’assommer contre les poutres basses du plafond. Alma regarda impuissante son invité s’agiter dans l’espace réduit comme un lion en cage.

— Son avenir n’est pas gravé dans la pierre. Mes visions ne sont qu’un futur possible si les choses poursuivent le cours qu’elles ont prises, tenta-t-elle pour l’apaiser.

Les poings sur les hanches, Voltz s’immobilisa pour dévisager la vieille femme.

— Tu n’as rien vu d’autre ?

Le regard de la nécromancienne se posa sur la mèche rousse qu’elle tenait encore dans la main et secoua doucement la tête. Seules quelques images s’étaient imposées à elle au prix d’un effort de concentration qui l’avait vidée du peu d’énergie qu’elle disposait encore. En temps normal, ses visions étaient bien plus précises et lui venaient plus aisément. On estimait sans doute de l’Autre Côté qu’il en savait suffisamment pour le moment pour prendre la bonne décision.

~*~

L’immortel prit rapidement congé, paya ce qu’il devait et se hâta de quitter le taudis oppressant. Le chemin du retour lui parut interminable. Paris s’était peu à peu éveillé et le ballet incessant des fiacres sur les quais de Seine avait ralenti l’omnibus plein jusqu’aux marchepieds. Gabriel traversa au pas de course le marché aux fleurs en slalomant entre les badauds. Quand il arriva rue des Marmousets-en-la-Cité, les poumons au bord des lèvres, il fut accueilli par Madeleine qui s’était empressée de descendre en entendant la porte d’entrée. A la tête qu’elle faisait, Gabriel flaira un problème.

— Je tiens à dire à Monsieur que je n’y suis absolument pour rien et que je décline toute responsabilité en ce qui concerne les idées loufoques qui peuvent germer dans la tête de cette gamine.

Un soupir las lui échappa.

— Qu’a-t-elle encore inventé ?

— Je n’ai pas de mots : je préfère que vous le voyiez par vous-même…

Tant de mystères ne firent qu’accroître son inquiétude. Rose n’était jamais à court d’  « idées loufoques », mais si en temps normal il s’en amusait sans pour autant le lui avouer, là, ce n’était définitivement pas le moment. Il se débarrassa de ses achats et de son manteau et consulta sa montre à gousset. Il ne lui restait plus que trois heures pour régler les derniers détails avant le départ du train en direction de Rennes. En mettant un pied sur la première marche, Madeleine, restée à mi-chemin, lui désigna d’un mouvement de tête le dernier étage. Gabriel grimpa avec l’entrain d’un condamné à mort certain que son bourreau allait rater son coup et s’y prendre à plusieurs fois. Pourtant, il était loin d’imaginer une seule seconde ce qui l’attendait derrière la porte close de la chambre de Rose. Madeleine lui avait emboité le pas et, bien qu’essoufflée par son embonpoint et la montée, elle ne cachait pas son impatience de voir la tête de son employeur en voyant la surprise que l’autre hurluberlue lui avait réservée.

— Par les couilles de Lucifer ! ne put s’empêcher de jurer Gabriel.

Prostré dans l’encadrement, son regard ne sut s’il devait se fixer sur l’amas de cheveux roux qui jonchaient le sol ou sur l’accoutrement dont Rose, presque méconnaissable, s’était attifée. Affublée d’un pantalon de toile grossière, d’une veste d’homme tout aussi mal ajustée et d’une casquette qui dissimulait le massacre de son abondante chevelure, la jeune fille avait tout d’un Gavroche au nez parsemé de taches de rousseur.

— Avant de dire quoi que ce soit, laissez-moi vous expliquez, commença-t-elle avec aplomb en retenant le pantalon trop large qui menaçait de lui tomber sur les chevilles.

— Je sens que Monsieur va adorer l’idée, ironisa Madeleine restée dans le couloir comme dans les coulisses d’un spectacle.

Imperturbable, Rose se lança dans un argumentaire qu’elle avait aiguisé toute la nuit :

— Tout d’abord, sachez que si vous me laissez ici, je m’enfuirai.

— Et je suis beaucoup trop vieille pour lui courir après, la défendit Madeleine qui finalement espérait bien que la gamine aurait gain de cause.

Néanmoins, le regard noir que Gabriel lui lança par-dessus son épaule la dissuada d’intervenir davantage.

— Deuxièmement, vous avez tout intérêt à m’emmener avec vous, poursuivit Rose. J’explique : si les gens savent que vous êtes en train d’enquêter sur une affaire qui les concerne, ils vont se montrer méfiants. De toute façon, un Breton, ça se méfie des étrangers et je parle en connaissance de cause…

— Bah oui, effectivement, toi la Bretonne qui a suivi jusqu’à Paris un étranger plus âgé dont tu ne savais absolument rien, ironisa Gabriel en croisant les bras.

Amusé malgré lui par la dégaine et l’argumentaire bancal de sa protégée, il en avait presque oublié le sérieux de la situation.

—  Vous, c’est pas pareil. Je disais donc que les gens vont parler dans votre dos et c’est là qu’ils peuvent lâcher des informations importantes. Et qui sera là pour les entendre en douce ? Moi !

Transportée par son enthousiasme, elle lâcha la ceinture trop large de son pantalon avant de se reprendre de justesse au moment où ce dernier amorça une descente dangereuse.

— Ils ne se méfieront pas d’un gamin sourd et muet…

Cette fois, n’y tenant plus, Gabriel éclata de rire. Mais la petite était on ne peut plus sérieuse. Ses yeux gris le fusillèrent jusqu’à ce qu’il reprenne un tant soit peu ses esprits. Malgré la difficulté de la chose, il tenta de maîtriser son fou rire et lui fit signe de poursuivre.

— Si je parle, ils vont tout de suite se rendre compte que je suis une fille.

— Oui, alors que si tu ne dis rien, ta frimousse de sale môme et tes bouclettes ne vont pas du tout leur mettre la puce à l’oreille, railla-t-il une fois de plus.

Rose balaya l’objection d’un revers de main.

— Personne ne fera attention à moi de toute façon.

— Et pourquoi cet accoutrement ? Pourquoi ne pas t’habiller normalement ?

La jeune fille se redressa, offusquée par la proposition.

— Vous ne pouvez pas voyager et travailler avec une femme. Ce ne serait pas convenable !

— Évidemment ! Suis-je bête !

Un autre fou rire menaçait de l’étrangler.

— Jésus, Marie, Joseph, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre, commenta dans son dos Madeleine.

C’en était trop pour la gouvernante qui bien qu’impatiente de connaître l’issue de cette farce descendit vaquer à ses occupations, en faisant grincer de son pas lourd et incertain les marches.

— Il y a un troisième argument ? s’enquit Gabriel, une fois seuls.

— Oui. Vous m’en devez une. Je vous rappelle que je vous ai sauvé la vie, murmura Rose au cas où les oreilles de Madeleine traineraient encore.  Le moins que vous puissiez faire, c’est de ne pas m’abandonner ici comme un chien galeux encombrant.

Jusque là planté dans l’encadrement de la porte comme s’il s’assurait d’une échappatoire rapide en cas de fuite, Gabriel pénétra dans la chambre et referma derrière lui. Tant pis pour les convenances si chères à Rose et dont elle s’affranchissait à la première occasion.

— Tu ne m’as pas sauvé la vie, Rose, puisque je ne peux pas mourir.

— Oui, mais au moment où je l’ai fait, je ne le savais pas donc ça compte comme un service que vous me devez !

C’était l’argument massue qui signait définitivement la mort de toute rhétorique et logique. Les sourcils froncés et les mains sur les hanches, Gabriel s’efforça de passer outre cet échange absurde pour revenir à sa principale préoccupation. En repensant aux paroles d’Alma, l’envie de rire lui passa aussitôt.

— Rose, est-ce que tu as parlé avec Varga ? T’a-t-il interrogé sur quoi que ce soit ?

Surprise par le sérieux soudain de son protecteur, la jeune fille baissa le nez, dissimulant ainsi sous la visière de son béret son malaise.

— Il m’a demandé d’où je venais et depuis quand je travaillais pour vous. Je n’aurais pas dû lui dire, n’est-ce pas ?

Une boule d’angoisse étreignit la gorge de Gabriel comme un nœud coulant. Varga avait fait sans aucun doute le lien entre la fille de l’aubergiste et Rose. Même ville, même date : Barnabas Varga était loin d’être stupide. Subitement, aussi farfelu qu’ait pu lui paraître le numéro de Rose, Gabriel commença à le considérer d’un autre œil. L’ecclésiastique connaissait le visage de la jeune fille et ne tarderait pas après son départ à venir « nettoyer derrière lui » comme il disait si bien. L’immortel s’approcha un peu trop près pour que Rose n’en éprouvât pas une certaine crainte. Après tout, elle accumulait les bourdes ces derniers temps. La patience de l’immortel avait sans doute des limites.  Celui-ci inspecta du regard son déguisement improvisé avec des vêtements dénichés dans les malles laissées par les anciens occupants des combles. Gabriel lui ôta le béret d’où dépassaient des boucles d’autant plus indisciplinées qu’elles avaient été coupées de manière sauvage. Pas vraiment rassurée, Rose ne moufeta pas lorsqu’il écarta les pans de la veste difforme pour contempler la chemise bien trop grande qu’elle portait. Gabriel réprima un sourire en constant qu’elle avait pensé à tout, même à bander sa poitrine pour aplatir ses formes.

— Tu t’es donné beaucoup de mal… pour pas grand-chose, railla-t-il malgré tout.

Piquée au vif, Rose chassa les mains importunes et referma tant bien que mal sa veste sans lâcher la ceinture de son pantalon. Gabriel se recula d’un pas. Il resta à la jauger encore un long moment, pendant lequel la jeune fille n’eut qu’une envie : se cacher sous le lit tant ce regard persistant la mettait mal à l’aise. L’immortel était indécis. Il y avait de très grandes chances pour qu’ils soient démasqués à peine le pied mis dehors. Certes, la taille et la silhouette menue de l’adolescente pouvaient la faire passer pour un gamin de 13 ou 14 ans. Mais ses traits fins, ses grands yeux bordés de cils trop longs, ses lèvres boudeuses et cette masse de cheveux allaient immédiatement la trahir.

— Il va te falloir des vêtements plus appropriés et faire disparaître ses boucles : elles sont trop féminines et changer la couleur. Du brou de noix devrait faire l’affaire.  Garde-la tête baissée, pince les lèvres et fronce les sourcils.

Légèrement déroutée et surtout très surprise de le voir entrer dans son jeu, Rose resta un instant sans réaction.

— Allons dépêche-toi ! Nous n’avons plus beaucoup de temps !

— Vous… vous êtes d’accord ?

Pour un peu, elle aurait cédé à sa pulsion enfantine de lui sauter au cou. Mais son air sérieux l’en dissuada. D’autant qu’il s’était rapproché pour saisir son menton entre son pouce et son index pour la fixer dans les yeux.

— Pas de plaisanteries, tu m’entends. Tu n’entends rien ; tu ne dis rien devant des étrangers.

Sa pression sur sa mâchoire s’était faite si forte que Rose peina à hocher la tête. Tout d’un coup, son idée ne lui semblait plus aussi lumineuse. Elle n’aimait pas du tout la gravité qui émanait de l’immortel.


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