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(note de lecture) Jean-Pascal Dubost, "Fantasqueries", par Laurent Albarracin

Par Florence Trocmé

Is_couv_dubost_16Jean-Pascal Dubost compose ses « fanstasqueries » contre l’esprit de sérieux qui anime trop souvent la poésie. Il se rattache explicitement à une tradition poétique qui a sa source en Rabelais et dont on peut faire courir la veine (la verve) jusqu’à Valère Novarina en passant par l’umour de Jarry ou les facéties d’un Verheggen. Tous écrivains qui, en travaillant la langue et son outrance, visent à faire craquer le vernis de bienséance de l’homme, à dégonfler sa prétention ou plutôt à la dénoncer en la remplissant de vent. Du vent et du souffle, il y en a beaucoup dans ce livre qui, quoiqu’il ne soit pas très épais, a quelque chose de monstrueux, au sens où la langue dans son boursoufflé même révèle la part de vide et de vent qui habite chacun. Il y a notamment un étonnant autoportrait de l’auteur en Bleiz, l’homme-loup de la tradition celtique qui deviendra, rappelons-le à la suite de Claude Gaignebet, le Blaise, romanisé et christianisé, saint protecteur des maux de gorge, patron des souffleurs, fêté le 3 février, jour de naissance de Gargantua.
L’écriture de Dubost appartient donc à une certaine tradition « sauvage » voire occulte, et il n’est pas étonnant que la référence au langage crypté soit présente dans le texte. Car à côté de la belle langue, rationnelle et sage, policée, il y aurait une langue oubliée ou tout du moins latente, souterraine, populaire mais dans un sens étrangement ésotérique ― celle d’une Tradition ou d’un ésotérisme populaire, pour rappeler l’hypothèse audacieuse et féconde de Gaignebet. Langue porteuse d’une connaissance perdue, enfouie plutôt, mais langue vivifiante de l’outrance et de la démesure qui serait rien moins que celle de la poésie. C’est d’ailleurs très librement que Dubost s’empare de la matière de Bretagne ou de l’héritage de Rabelais qu’il triture, malaxe et hybride avec plusieurs autres tendances à l’œuvre dans la langue et le langage. C’est avec une science jubilatoire, fort d’un haut sçavoir, qu’il prélève allègrement dans les différents niveaux et couches historiques de la langue, voguant sans vergogne d’archaïsmes en emprunts à la novlangue ou à la langue de bois technocratique, procédant par réemplois de mots de l’ancien français et par cut-up de propos journalistiques formatés. Ce mélange monstrueux des registres lui donne l’occasion d’une belle et drolatique « chevauchée fatrasique » où rien ne tient plus qu’essoufflé, hors d’haleine, son écriture farcie et farcesque fourmillant d’intertextualité et de références les plus diverses. Il fait appel aux ressources étymologiques, aux néologismes, aux agglutinations, aux ritournelles, aux expressions toutes faites, aux euphémismes de l’idiome médiatique, à tous les mots gelés qu’il s’agit de réchauffer à l’étuvée dans la promiscuité excitée du poème afin de les faire suer, de leur faire rendre leur eau. Il s’agit « d’entrer sauvagement dans la culture » pour détourner la langue de son usage normé, normalisé.
S’il use de la farce et du grotesque ce n’est pas sans faire preuve en même temps d’une érudition certaine, le poème prenant prétexte de n’importe quoi (le fatras contenu dans une automobile par exemple) pour poser la virtuosité comme seule et unique vertu du poème. Les poèmes ne sont rien d’autre en effet que « des jetés de souffle », des « spiropoèmes » comme il les appelle, et la morale du poème, s’il y en a une, est dans la vitalité réjouissante de la langue qui fait du rythme et de l’invention langagière de possibles contrepoisons et contre-feux à sa réification lorsqu’elle est contaminée par l’usage commun. 
Laurent Albarracin
Jean-Pascal Dubost, Fantasqueries, Éditions Isabelle Sauvage, 97 pages, 2016, 17 €


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