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(anthologie permanente) Michael Heller, "Les morts / Ces nantis réduits en poudre, dont les noms sont emportés."

Par Florence Trocmé

Les éditions Grèges publient Dans le signe de Michael Heller, un choix de poèmes traduits de l’anglais (États-Unis) par Hélène Aji, Jean-Paul Auxeméry, Anne Mounic, Pascal Poyet.
Pour cette première anthologie permanente de 2017, Poezibao a choisi deux poèmes autour de Baudelaire, traduits par Auxeméry.
SUR UN VERS DE BAUDELAIRE
   au cimetière du Père Lachaise

« Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs »
Si ce sont les morts, ont-ils donc vécu en vain ?
Les choses sont toujours là, les étoiles pointent et palpitent,
Le neutrino s’agite, et l’oxydation des métaux
Réchauffe notre modernité. A Paris, sur les pauvres morts,
Les dalles mortuaires fascinent, les chats se cachent là
Dans le marbre et les broussailles, les murs forment étau
Et enclos. Une fois qu’ils ont reçu leur dû de fleurs, trop tard
Pour les fleurs. Le jeune printemps honore les vivants, mais qui a fait
La supplique ? Le printemps vibre de toute sa soie ; même le gravier
Chante, le ver vainqueur m’a fait me tourner vers la poésie. Les morts,
Ces nantis réduits en poudre, dont les noms sont emportés. L’histoire
Vire et gire au centre de ce coquillage, l’air tourbillonne
Sur Paris, hors d’atteinte, vit encore, meurt encore.
Les souffles d’air de l’univers battent au rythme de l’océan
Sur ces pierres érigées à loisir.
/
LE GOUFFRE DE BAUDELAIRE
Il savait qu’un syllogisme
   jamais n’expliquerait
pourquoi tel jour va
   se fracasser sur le suivant,
ni le pourquoi de la souffrance
   d’être en vie
quand on sait que le mal est
   là, qui attend.
Pourquoi le poinçon du doute
   fait son encoche
douloureuse dans l’esprit,
   que tout espoir est vain.
Un syllogisme
   ne saurait expliquer
ces vertes îles du désir
   qui gisent aux profondeurs.
Aucun vers, ni verset dans
   tout l’appareil des raisons
pour le délivrer, lui, rien là pour gonfler
   la voile de cette bouffissure du moi.
Le syllogisme n’en a cure,
   de tous ces mots mi-entendus,
de cette absurdité de pensers futiles
   qui durent pour durer.
Tel était l’abîme
   que je portais en moi
et mon poil se dressait quand
   venait à passer le vent de la peur.

Cette souffrance
   d’être vivant
vaut ce mal dont on sait
   qu’il vous attend.
Il s’en remettait la nuit
   à Morphée,
aux êtres de délice et d’angoisse
   qui rendent tout sommeil suspect.
Rêve comme cauchemar sans fin :
   la mort vraiment
ne fut pas assez belle pour nous.
   Il hésitait encore :
étions-nous mortels, ou immortels ?
   Raison de la souffrance
d’être ainsi en vie, tout en
   sachant que le mal
vous attend.
Michael Heller, Dans le signe, traductions de l’anglais (États-Unis) par Hélène Aji, Jean-Paul Auxeméry, Anne Mounic, Pascal Poyet, éditions Grèges, 2016.
Ici deux poèmes traduits par Auxeméry, p. 26 et 70&71.
Né en 1937, Michael Heller est un poète, critique et essayiste américain. Il est connu notamment comme spécialiste des poètes objectivistes.
On peut lire sa biographie et découvrir sa bibliographie (en anglais) ici.  


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