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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #9

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

CHAPITRE 9

S’il suffisait de traverser la place pour atteindre l’établissement, il était, en revanche, plus difficile d’y pénétrer même en étant attendus. Grégoire n’avait pas menti en parlant du côté « bourru » de l’aubergiste. Le propriétaire vit arriver ses deux uniques clients comme s’il s’agissait de l’Ankou venu le chercher pour le conduire dans son ultime voyage. En ouvrant la porte sur les trois visiteurs, Jacques Le Bihan, précédé de son imposante bedaine, les fit aussitôt reculer d’un pas pour vérifier qu’ils étaient bien seuls et que la charrette du serviteur de la mort n’était pas garée à proximité. Une lampe à la main, l’homme consentit à les faire entrer dès lors que Grégoire commença à plaisanter sur le temps pour détendre l’atmosphère.

— J’vous attendez plus tôt, râla l’aubergiste en les devançant.

Il les fit pénétrer dans la salle principale dans laquelle régnait la douce chaleur d’un feu mourant sous les braises. Une demi-douzaine de tables tout au plus était éparpillée dans la pièce à peine éclairée. Grégoire prit congés, invitant les deux étrangers à la première heure le lendemain. Pressé d’en finir avec l’accueil de ses hôtes, Le Bihan ne s’éternisa pas en palabres. De toute évidence, il était sur le point d’aller lui aussi se coucher. Ses bretelles pendaient et battaient son pantalon dont le premier bouton était détaché. Il les précéda dans l’escalier à la rampe bringuebalante qui grinça sous son poids. Cette fois, Rose laissa Gabriel la devancer. La mine patibulaire aux bajoues tombantes et les petits yeux de fouine de l’homme ne lui inspiraient pas confiance. En observant à leur arrivée la tête de l’aubergiste, elle n’avait pu s’empêcher de penser à son père. Lui, au moins, avait toujours su accueillir avec une jovialité imperturbable ses clients quels que soient l’heure de leur arrivée et son degré de fatigue. Pour un peu, elle aurait pu entendre son rire tonitruant envahir la salle. Assaillie de souvenirs, elle pénétra dans la chambre qu’on leur avait préparée avec une boule douloureuse au fond de la gorge.

— Le curé n’a pas dit que vous seriez deux. Je n’ai préparé qu’une seule chambre. On n’a pas beaucoup de passage à cette époque et le charbon ça coute cher, se justifia l’aubergiste en lançant le menton vers le poêle qui rejetait une chaleur anecdotique.

— Cela ira, merci, le congédia Gabriel en sortant de la poche de sa redingote quelques pièces que l’autre ne rechigna pas à empocher.

Une fois seuls, Rose et Gabriel restèrent un long moment à observer la chambre pourtant peu remarquable. Meublée pour tout et pour tout d’un grand lit, d’une commode et d’une table, l’endroit était aussi froid d’aspect que leur logeur. Un ridicule paravent cachait un coin toilette composé d’une vasque et de sa jarre de porcelaine. Une désagréable odeur d’humidité flottait entre les murs jaunis sur lesquels les propriétaires avaient accroché des cadres censés égayer la pièce. L’effet était pour le moins raté.

— Je crois que je vais me mettre à pleurer, annonça Rose dans un murmure devant l’une des représentations de naufrage pendue au dessus de la tête de l’unique lit.

— Cela ira mieux demain. Au lit ! décréta Gabriel qui avait déjà ôté sa redingote.

— Après ce que vous venez de dire au prêtre, vous ne croyez tout de même pas que je vais rester dans cette chambre avec vous !

Elle s’efforçait de ne pas élever la voix bien que son envie était de hurler à la tête de ce malotru ce qu’elle pensait de son initiative. Lui, en revanche, assis sur le bord du lit pour enlever ses bottes, avait l’air de trouver la situation désopilante. Il répliqua, goguenard :

— Au moins, maintenant, il ne posera plus de questions. Et maintenant, tais-toi : on pourrait t’entendre.

Comme c’était pratique ! Gabriel sentait qu’il allait adorer cet argument et que son séjour dans ce village allait finalement s’avérer à certains égards plutôt reposant. Rose se saisit de son sac et disparut en pestant derrière le paravent. Après une rapide toilette à l’eau glacée, la jeune fille se hissa sur la pointe des pieds pour s’assurer, par-dessus le paravent, qu’elle pouvait sortir en chemise sans risquer de tomber sur une scène gênante. Profitant du fait que son envahissant protecteur lui tournait le dos, elle sortit de son abri et se faufila comme une anguille entre les couvertures humides qui dégageaient autant de chaleur qu’une pierre tombale. Gabriel, à qui le manège de l’adolescente n’avait pas échappé, réprima un sourire tout en rangeant soigneusement certains documents, arme et les potions achetées chez Alma dans l’unique tiroir de commode pourvu d’une clé. Son manteau et un livre à la main, il la rejoignit et ne trouva qu’une forme indistincte cachée sous les édredons. Seuls dépassaient un bout de nez et des cheveux rendus hirsutes par l’huile dont ils étaient enduits. Aussi pudique qu’elle pouvait être effrontée, il n’en ajouta pas à sa gêne. Il s’allongea sur les couvertures, au plus près du bord  et se couvrit de son manteau. Il se tourna vers la lampe posée sur la table de nuit et à la faible lueur de celle-ci fit un effort pour se concentrer sur les caractères minuscules de la page.

— Qu’est-ce que c’est qu’un « wissen… je ne sais trop quoi » et un « thériotrophe » ?

Gabriel jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

 « Thérianthrope », la corrigea-il. Ce sont tous les êtres capables de se métamorphoser en animal. Quant à Wissende, c’est le premier grade de la hiérarchie de la Confrérie. On peut traduire cela par « les éclairés » ou « ceux qui savent ». Ce sont les hommes de terrain, ceux qu’on envoie lorsqu’il faut nettoyer la place de tout témoin gênant. Ils se chargent également de traquer les Egarés ou les occultes. Si  les premiers sont éliminés sans procès, les seconds sont jugés car humains par les Francs-juges. Et au dessus de tous ces joyeux drilles, tu as le « Comte », la fonction suprême de l’Ordre, et que seuls quelques privilégiés connaissent.

— Oui, mais, vous, vous êtes aussi un Egaré. Comment se fait-il que vous travailliez pour eux ?

Gabriel se tourna tout à fait pour tenter d’apercevoir le visage à moitié dissimulé de la jeune fille. Il venait de percevoir une réelle inquiétude dans sa voix.

— La Sainte-Vehme n’est composée que d’humains. Quelqu’un qui ne peut pas mourir, c’est toujours utile face à certains Egarés.

Le regard gris levé vers lui papillonna pour retenir des larmes qui menaçaient de s’échapper.

— Ils me jugeront s’ils découvrent la vérité ? Qu’est-ce qu’ils me feront ? C’est quoi ce châtiment dont parlait le père Anselme ? Vous avez enfreint les règles : ça peut vous arriver aussi ? paniqua ouvertement l’adolescente en haussant sans s’en rendre compte la voix.

Elle allait continuer la longue liste de ses angoisses, mais la main de Gabriel la bâillonna.

— Doucement… Nous aviserons en temps voulu. Varga est loin et Grégoire ne m’a pas l’air d’un mauvais bougre. Pour le moment, nous allons nous acquitter de cette affaire et quand ce sera fait nous tacherons de te trouver un foyer sûr.

Dans l’esprit de Gabriel, cette promesse aurait dû apaiser une bonne fois pour toutes les inquiétudes de sa protégée. Elle la fit au contraire bondir sur son séant et chasser  d’un geste rageur le bâillon qui la muselait.

— Vous voulez me refourguer à des gens que je ne connais pas ? s’emporta-t-elle en tachant de maîtriser le niveau sonore de sa voix.

Quelque peu perplexe par cette réaction inattendue, Gabriel s’assit de manière à faire face à la colère inexplicable de l’adolescente.

— Tu ne comptais pas rester définitivement à mon service, n’est-ce pas ? Rappelle-toi, j’avais très clair en quittant Saint-Malo : ce n’était que provisoire.

Rose ne répondit pas. Elle se souvenait parfaitement de cette discussion qu’ils avaient eue lorsque Gabriel avait compris que les seuls membres de sa famille venaient de mourir sous ses yeux. Mais cela remontait à trois mois et depuis l’immortel n’avait pas cherché de solution à cette situation qui se voulait transitoire. Dans l’esprit de Rose, c’était une forme d’acceptation de sa présence dans son univers. De toute évidence, elle s’était trompée. De plus, maintenant que la menace de la Confrérie planait sur eux, il n’y aurait aucun moyen de faire fléchir l’immortel. Elle se força à acquiescer malgré sa nuque raide et douloureuse et se renfonça sous les couvertures. Elle se tourna vers le paravent et pria pour qu’il n’insiste pas davantage. Bien qu’elle luttait contre elles depuis leur arrivée à l’auberge, ces fichues larmes parvinrent à s’échapper. Elle pleura en silence sans les retenir tandis que Gabriel, se sentant aussi empoté qu’un puceau lors de sa nuit de noces, ne savait plus s’il devait la réconforter ou respecter son silence soudain.

En désespoir de cause, il prit son courage à deux mains et …  opta pour la fuite pure et simple. Il enfila de nouveau ses bottes et sa redingote, jeta son manteau sur ses épaules et sortit sans plus attendre de la chambre. Dehors, le vent n’avait pas faibli. Il fut pourtant un précieux allié pour calmer ses nerfs à vif. La mise au point avait été quelque peu brutale, mais nécessaire. Inutile de la bercer d’illusions plus longtemps.

Gabriel resta planté au milieu de la place à la merci des éléments pendant un long moment, indécis sur ce qu’il allait bien pouvoir faire dans un village isolé, au milieu de la nuit. Il songea un instant au tort –boyau de Grégoire qui lui aurait été bien utile à cet instant. Mais plus aucune lueur ne filtrait pas les interstices des volets du presbytère. Il déambula donc au hasard dans les ruelles désertes, profitant de sa vision nocturne plus aguerrie que celle d’un humain normal pour éviter les obstacles que le vent trainait avec lui. Tabourets, seaux, pots de fleurs dévalaient avec lui la pente qui menait aux plages.  Curieusement, la mer déchainée qui s’écrasait contre les rochers calma son esprit. Elle supplantait le vacarme de ses pensées, de ses doutes et de ses cris de colère silencieux contre ces hommes de la Confrérie qui lui pourrissaient l’existence depuis presque trois siècles. Arrivé à ce qu’il croyait être le bout du chemin, Gabriel s’arrêta à la croisée de deux routes. L’une, presque rectiligne, et bordée de landes ou de pins, conduisait à une demeure qui surplombait la falaise abrupte à cet endroit. Bien qu’éloignée, il en devina les tourelles aux toits pointus et les murs massifs construits pour résister aux rigueurs du climat. A cette distance, la base de l’édifice se confondait avec les rochers qui l’entouraient. L’autre chemin menait aux plages. Quelques chaumières étaient assoupies telles de gros chats, protégées derrière plusieurs rangées de haies denses qui servaient de boucliers face au vent de mer. Gabriel emprunta la route rocailleuse sur quelques mètres avant de marquer un temps d’arrêt.

Son imagination lui jouait sans doute des tours, à moins que ce ne fût une branche ou un linge emporté par le vent, mais il lui sembla voir disparaître une ombre derrière la haie d’une des maisons. Prudemment, il s’écarta du milieu du chemin où il était beaucoup trop exposé et fit quelques pas en logeant les clôtures jusqu’à se trouver à une dizaine de mètres de l’endroit où l’ombre avait disparu. Un étroit chemin – à peine une bande de rocaille au milieu de la lande – conduisait à un surplomb. Là, sans aucune végétation ou habitation pour se cacher, Gabriel n’eut plus de doute. Une silhouette courrait bien sur le sentier.

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

CHAPITRE 9

S’il suffisait de traverser la place pour atteindre l’établissement, il était, en revanche, plus difficile d’y pénétrer même en étant attendus. Grégoire n’avait pas menti en parlant du côté « bourru » de l’aubergiste. Le propriétaire vit arriver ses deux uniques clients comme s’il s’agissait de l’Ankou venu le chercher pour le conduire dans son ultime voyage. En ouvrant la porte sur les trois visiteurs, Jacques Le Bihan, précédé de son imposante bedaine, les fit aussitôt reculer d’un pas pour vérifier qu’ils étaient bien seuls et que la charrette du serviteur de la mort n’était pas garée à proximité. Une lampe à la main, l’homme consentit à les faire entrer dès lors que Grégoire commença à plaisanter sur le temps pour détendre l’atmosphère.

— J’vous attendez plus tôt, râla l’aubergiste en les devançant.

Il les fit pénétrer dans la salle principale dans laquelle régnait la douce chaleur d’un feu mourant sous les braises. Une demi-douzaine de tables tout au plus était éparpillée dans la pièce à peine éclairée. Grégoire prit congés, invitant les deux étrangers à la première heure le lendemain. Pressé d’en finir avec l’accueil de ses hôtes, Le Bihan ne s’éternisa pas en palabres. De toute évidence, il était sur le point d’aller lui aussi se coucher. Ses bretelles pendaient et battaient son pantalon dont le premier bouton était détaché. Il les précéda dans l’escalier à la rampe bringuebalante qui grinça sous son poids. Cette fois, Rose laissa Gabriel la devancer. La mine patibulaire aux bajoues tombantes et les petits yeux de fouine de l’homme ne lui inspiraient pas confiance. En observant à leur arrivée la tête de l’aubergiste, elle n’avait pu s’empêcher de penser à son père. Lui, au moins, avait toujours su accueillir avec une jovialité imperturbable ses clients quels que soient l’heure de leur arrivée et son degré de fatigue. Pour un peu, elle aurait pu entendre son rire tonitruant envahir la salle. Assaillie de souvenirs, elle pénétra dans la chambre qu’on leur avait préparée avec une boule douloureuse au fond de la gorge.

— Le curé n’a pas dit que vous seriez deux. Je n’ai préparé qu’une seule chambre. On n’a pas beaucoup de passage à cette époque et le charbon ça coute cher, se justifia l’aubergiste en lançant le menton vers le poêle qui rejetait une chaleur anecdotique.

— Cela ira, merci, le congédia Gabriel en sortant de la poche de sa redingote quelques pièces que l’autre ne rechigna pas à empocher.

Une fois seuls, Rose et Gabriel restèrent un long moment à observer la chambre pourtant peu remarquable. Meublée pour tout et pour tout d’un grand lit, d’une commode et d’une table, l’endroit était aussi froid d’aspect que leur logeur. Un ridicule paravent cachait un coin toilette composé d’une vasque et de sa jarre de porcelaine. Une désagréable odeur d’humidité flottait entre les murs jaunis sur lesquels les propriétaires avaient accroché des cadres censés égayer la pièce. L’effet était pour le moins raté.

— Je crois que je vais me mettre à pleurer, annonça Rose dans un murmure devant l’une des représentations de naufrage pendue au dessus de la tête de l’unique lit.

— Cela ira mieux demain. Au lit ! décréta Gabriel qui avait déjà ôté sa redingote.

— Après ce que vous venez de dire au prêtre, vous ne croyez tout de même pas que je vais rester dans cette chambre avec vous !

Elle s’efforçait de ne pas élever la voix bien que son envie était de hurler à la tête de ce malotru ce qu’elle pensait de son initiative. Lui, en revanche, assis sur le bord du lit pour enlever ses bottes, avait l’air de trouver la situation désopilante. Il répliqua, goguenard :

— Au moins, maintenant, il ne posera plus de questions. Et maintenant, tais-toi : on pourrait t’entendre.

Comme c’était pratique ! Gabriel sentait qu’il allait adorer cet argument et que son séjour dans ce village allait finalement s’avérer à certains égards plutôt reposant. Rose se saisit de son sac et disparut en pestant derrière le paravent. Après une rapide toilette à l’eau glacée, la jeune fille se hissa sur la pointe des pieds pour s’assurer, par-dessus le paravent, qu’elle pouvait sortir en chemise sans risquer de tomber sur une scène gênante. Profitant du fait que son envahissant protecteur lui tournait le dos, elle sortit de son abri et se faufila comme une anguille entre les couvertures humides qui dégageaient autant de chaleur qu’une pierre tombale. Gabriel, à qui le manège de l’adolescente n’avait pas échappé, réprima un sourire tout en rangeant soigneusement certains documents, arme et les potions achetées chez Alma dans l’unique tiroir de commode pourvu d’une clé. Son manteau et un livre à la main, il la rejoignit et ne trouva qu’une forme indistincte cachée sous les édredons. Seuls dépassaient un bout de nez et des cheveux rendus hirsutes par l’huile dont ils étaient enduits. Aussi pudique qu’elle pouvait être effrontée, il n’en ajouta pas à sa gêne. Il s’allongea sur les couvertures, au plus près du bord  et se couvrit de son manteau. Il se tourna vers la lampe posée sur la table de nuit et à la faible lueur de celle-ci fit un effort pour se concentrer sur les caractères minuscules de la page.

— Qu’est-ce que c’est qu’un « wissen… je ne sais trop quoi » et un « thériotrophe » ?

Gabriel jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

 « Thérianthrope », la corrigea-il. Ce sont tous les êtres capables de se métamorphoser en animal. Quant à Wissende, c’est le premier grade de la hiérarchie de la Confrérie. On peut traduire cela par « les éclairés » ou « ceux qui savent ». Ce sont les hommes de terrain, ceux qu’on envoie lorsqu’il faut nettoyer la place de tout témoin gênant. Ils se chargent également de traquer les Egarés ou les occultes. Si  les premiers sont éliminés sans procès, les seconds sont jugés car humains par les Francs-juges. Et au dessus de tous ces joyeux drilles, tu as le « Comte », la fonction suprême de l’Ordre, et que seuls quelques privilégiés connaissent.

— Oui, mais, vous, vous êtes aussi un Egaré. Comment se fait-il que vous travailliez pour eux ?

Gabriel se tourna tout à fait pour tenter d’apercevoir le visage à moitié dissimulé de la jeune fille. Il venait de percevoir une réelle inquiétude dans sa voix.

— La Sainte-Vehme n’est composée que d’humains. Quelqu’un qui ne peut pas mourir, c’est toujours utile face à certains Egarés.

Le regard gris levé vers lui papillonna pour retenir des larmes qui menaçaient de s’échapper.

— Ils me jugeront s’ils découvrent la vérité ? Qu’est-ce qu’ils me feront ? C’est quoi ce châtiment dont parlait le père Anselme ? Vous avez enfreint les règles : ça peut vous arriver aussi ? paniqua ouvertement l’adolescente en haussant sans s’en rendre compte la voix.

Elle allait continuer la longue liste de ses angoisses, mais la main de Gabriel la bâillonna.

— Doucement… Nous aviserons en temps voulu. Varga est loin et Grégoire ne m’a pas l’air d’un mauvais bougre. Pour le moment, nous allons nous acquitter de cette affaire et quand ce sera fait nous tacherons de te trouver un foyer sûr.

Dans l’esprit de Gabriel, cette promesse aurait dû apaiser une bonne fois pour toutes les inquiétudes de sa protégée. Elle la fit au contraire bondir sur son séant et chasser  d’un geste rageur le bâillon qui la muselait.

— Vous voulez me refourguer à des gens que je ne connais pas ? s’emporta-t-elle en tachant de maîtriser le niveau sonore de sa voix.

Quelque peu perplexe par cette réaction inattendue, Gabriel s’assit de manière à faire face à la colère inexplicable de l’adolescente.

— Tu ne comptais pas rester définitivement à mon service, n’est-ce pas ? Rappelle-toi, j’avais très clair en quittant Saint-Malo : ce n’était que provisoire.

Rose ne répondit pas. Elle se souvenait parfaitement de cette discussion qu’ils avaient eue lorsque Gabriel avait compris que les seuls membres de sa famille venaient de mourir sous ses yeux. Mais cela remontait à trois mois et depuis l’immortel n’avait pas cherché de solution à cette situation qui se voulait transitoire. Dans l’esprit de Rose, c’était une forme d’acceptation de sa présence dans son univers. De toute évidence, elle s’était trompée. De plus, maintenant que la menace de la Confrérie planait sur eux, il n’y aurait aucun moyen de faire fléchir l’immortel. Elle se força à acquiescer malgré sa nuque raide et douloureuse et se renfonça sous les couvertures. Elle se tourna vers le paravent et pria pour qu’il n’insiste pas davantage. Bien qu’elle luttait contre elles depuis leur arrivée à l’auberge, ces fichues larmes parvinrent à s’échapper. Elle pleura en silence sans les retenir tandis que Gabriel, se sentant aussi empoté qu’un puceau lors de sa nuit de noces, ne savait plus s’il devait la réconforter ou respecter son silence soudain.

En désespoir de cause, il prit son courage à deux mains et …  opta pour la fuite pure et simple. Il enfila de nouveau ses bottes et sa redingote, jeta son manteau sur ses épaules et sortit sans plus attendre de la chambre. Dehors, le vent n’avait pas faibli. Il fut pourtant un précieux allié pour calmer ses nerfs à vif. La mise au point avait été quelque peu brutale, mais nécessaire. Inutile de la bercer d’illusions plus longtemps.

Gabriel resta planté au milieu de la place à la merci des éléments pendant un long moment, indécis sur ce qu’il allait bien pouvoir faire dans un village isolé, au milieu de la nuit. Il songea un instant au tort –boyau de Grégoire qui lui aurait été bien utile à cet instant. Mais plus aucune lueur ne filtrait pas les interstices des volets du presbytère. Il déambula donc au hasard dans les ruelles désertes, profitant de sa vision nocturne plus aguerrie que celle d’un humain normal pour éviter les obstacles que le vent trainait avec lui. Tabourets, seaux, pots de fleurs dévalaient avec lui la pente qui menait aux plages.  Curieusement, la mer déchainée qui s’écrasait contre les rochers calma son esprit. Elle supplantait le vacarme de ses pensées, de ses doutes et de ses cris de colère silencieux contre ces hommes de la Confrérie qui lui pourrissaient l’existence depuis presque trois siècles. Arrivé à ce qu’il croyait être le bout du chemin, Gabriel s’arrêta à la croisée de deux routes. L’une, presque rectiligne, et bordée de landes ou de pins, conduisait à une demeure qui surplombait la falaise abrupte à cet endroit. Bien qu’éloignée, il en devina les tourelles aux toits pointus et les murs massifs construits pour résister aux rigueurs du climat. A cette distance, la base de l’édifice se confondait avec les rochers qui l’entouraient. L’autre chemin menait aux plages. Quelques chaumières étaient assoupies telles de gros chats, protégées derrière plusieurs rangées de haies denses qui servaient de boucliers face au vent de mer. Gabriel emprunta la route rocailleuse sur quelques mètres avant de marquer un temps d’arrêt.

Son imagination lui jouait sans doute des tours, à moins que ce ne fût une branche ou un linge emporté par le vent, mais il lui sembla voir disparaître une ombre derrière la haie d’une des maisons. Prudemment, il s’écarta du milieu du chemin où il était beaucoup trop exposé et fit quelques pas en logeant les clôtures jusqu’à se trouver à une dizaine de mètres de l’endroit où l’ombre avait disparu. Un étroit chemin – à peine une bande de rocaille au milieu de la lande – conduisait à un surplomb. Là, sans aucune végétation ou habitation pour se cacher, Gabriel n’eut plus de doute. Une silhouette courrait bien sur le sentier.


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