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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #10

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #10

Dissimulée par une longue cape noire qui volait dans le vent, l’ombre se battait pour résister aux assauts de ce dernier. Gabriel s’engagea sur le sentier pour ne pas perdre de vue la silhouette qui parfois disparaissait de son champ de vision lorsque le tracé sinueux rencontrait des buissons ou un rocher. Curieux de savoir quel genre d’inconscient – à part un immortel bourré de culpabilité et par l’eau de vie – pouvait bien sortir en pleine nuit avec la menace qui rodait, il accéléra le pas. La silhouette se dirigeait vers une maison isolée sur un escarpement rocheux. Nichée dans la roche, l’habitation se fondait dans son écrin et était presque invisible dans le noir pour un œil non avisé. Il n’y avait rien d’autre aux alentours. À l’écart des chaumières regroupées en contrebas et couvert par le bruit des éléments déchaînés, le lieu était idéal pour se faire piéger. À quelques mètres de la clôture, l’ombre s’arrêta et balaya les environs du regard. Gabriel eut juste le temps de s’aplatir ventre à terre derrière les broussailles pour ne pas être repéré. L’inconnu poussa le portillon et s’avança jusqu’à l’entrée. Après un coup donné à la porte et quelques secondes d’attente, on ouvrit et l’ombre disparut à l’intérieur. Ce ne fut qu’un bref instant, mais Gabriel avait entrevu le visage de la femme qui avait invité l’autre à entrer. Apparemment jeune, des cheveux blonds à moitié couverts d’un foulard noué sur la tête, elle n’avait pas prononcé un mot avant de faire entrer son visiteur de toute évidence attendu.

L’immortel s’approcha de la masure. Les rares fenêtres donnant sur la façade étaient toutes closes par des volets et le vacarme de la mer empêchait d’entendre quoi que ce soit de ce qui se tramait à l’intérieur. Gabriel se sentit soudain stupide de rester planté là à surveiller des gens sans doute innocents dans le seul but de ne pas avoir à affronter une adolescente de 16 ans. Il attendit malgré tout quelques minutes sous l’abri à bois fixé à l’un des pignons de la maison. Sa patience fut récompensée au bout d’un quart d’heure lorsque l’individu ressortit, toujours emmitouflé dans sa cape. Dissimulé au coin de la maison, Gabriel le laissa s’éloigner.

Soudain, alors qu’il s’apprêtait à le prendre de nouveau en filature, un désagréable et familier cliquetis retentit à quelques pas derrière lui. Spontanément et avant même qu’on lui signifie, il leva les mains pour montrer sa bonne foi. Il se maudit intérieurement de sa négligence. Étant donné la géographie du terrain, il était persuadé qu’il n’y avait pas d’autres accès à cette maison dont il n’avait surveillé que l’entrée principale.

— Je sais que tout porte à croire le contraire, mais je ne suis pas là pour vous nuire, s’excusa-t-il en tentant une rotation discrète de la tête pour voir qui le tenait en joug.

— Ne vous retournez pas !

La voix féminine, légèrement rauque, était ferme et déterminée.

— Je m’appelle Gabriel Voltz. Je suis ici pour enquêter sur les meurtres qui touchent votre village.

— Laissez-moi deviner : au lieu de faire votre travail, vous avez cru bon de gagner du temps en écoutant les commérages. J’ai déjà été interrogée par les gendarmes de Morlaix. Je n’ai rien à me reprocher !

Gabriel tenta de faire à nouveau face à son interlocutrice. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et, encouragé par son absence de réaction, fit doucement volte-face sans baisser les bras. Elle, en revanche, avait baissé son arme qu’elle tenait le long de sa jupe qui claquait au vent. De son autre main, elle rattrapa de justesse le foulard qui lui emprisonnait les cheveux avant qu’il ne s’envole.

— J’ai vu la personne qui vient de sortir se faufiler pour venir chez vous comme si elle craignait d’être vue. Je l’ai suivie pour être sûr qu’elle ne représentait pas un danger. Rien de plus.

Elle passa le foulard qu’elle tenait sur son visage pour en chasser les mèches folles qui l’empêchaient de bien voir le rôdeur. Elle dévoila ainsi une expression pleine de suspicion qui plissait ses yeux bruns.

— Le père Anselme nous a prévenus de votre arrivée. Je n’ai rien à cacher. Avec toutes les rumeurs ridicules que l’on a fait circuler sur moi, les gens ne viennent plus me voir que la nuit de peur d’être pris à parti.

Persuadé qu’il avait affaire à la Annwenn qui suscitait tant de soupçons, Gabriel se garda bien de lui signifier que le prêtre lui avait déjà parlé d’elle.

— Je sais qu’il est tard, mais peut-être pourrions-nous en discuter à l’intérieur.

En plus du froid cinglant qui tétanisait les muscles, ils étaient contraints de hausser la voix pour s’entendre. Après une brève hésitation, Annwenn accepta et conduisit son visiteur à l’intérieur. Gabriel soupira d’aise en pénétrant dans l’unique pièce de la maison, chauffée par une cheminée de granit noirci, creusée à même le rocher contre lequel était adossée la maison. Loin d’être dans l’état lamentable de la cahute d’Alma à Paris, l’intérieur de la sage-femme – guérisseuse à ses heures – n’avait rien à envier à celle de la nécromancienne. L’immortel y retrouva le même mélange d’odeurs de plantes séchées. Celles-ci pendaient des poutres comme des guirlandes. Annwenn vivait de toute évidence modestement. La maison, construite à même la roche, avait tout de la grotte avec son sol brut de pierre, recouvert de paille pour en atténuer l’aspect glacial. Le lit clos était le seul meuble de valeur avec ses deux portes sculptées et ornées de peintures florales. En dehors d’une grande table au milieu de la pièce et de quelques coffres, il n’y avait rien d’autre.

Son inspection rapide de la pièce terminée, Gabriel se concentra sur la maîtresse des lieux, restée debout devant l’âtre dans une posture altière et fière. Elle le dévisageait toujours avec la même défiance. La ligne franche de ses sourcils froncés sur ses yeux sombres donnait une gravité supplémentaire à un visage au charme particulier, dénué de douceur, mais fascinant de par la force qu’il dégageait. Ses pommettes saillantes encadraient un nez droit et fin. Seule la bouche aux lèvres charnues atténuait cette étrange impression de dureté. Gabriel n’aurait su dire s’il la trouvait belle ou quel âge elle pouvait avoir, mais une chose était certaine : il resta un moment comme subjugué.

— Je préfère que vous m’interrogiez maintenant plutôt qu’en plein jour et que tout le monde le sache.

— Je viens d’arriver au village : j’ai à peine pris le temps de glaner les premières informations auprès du père Anselme, tenta-t-il de l’apaiser avant de glisser quelques questions plus personnelles. Quels genres d’activités exercez-vous, Madame… ?

— Annwenn . Je suis sage-femme et herboriste comme vous pouvez le voir.

Elle désigna son trésor pendu et des étagères pleines d’un geste plein d’élégance qui contrastait avec la condition sociale modeste à laquelle elle semblait appartenir. Il y avait aussi cela d’étrange chez cette femme. Vêtue modestement d’une robe sombre en lin grossier, sa posture fière et altière laissait supposer une naissance éloignée de la dureté rurale.

— On m’a soupçonnée d’avoir causé la mort du docteur Leguern et de Jeanne Courtois, la femme de l’apothicaire parce qu’ils condamnaient mes activités, avoua-t-elle spontanément. Mais mes connaissances se limitent aux plantes et aux femmes, Monsieur Voltz. Je n’ai aucune compétence en matière de meurtre ou dans l’invocation de créatures diaboliques.

— Pour un meurtre, aucun talent particulier n’est nécessaire, pas même un bon motif.

— Vous ne voyez ici aucun loup que j’aurais pu dresser et lancer sur leurs traces. De plus ce soir, c’est la pleine lune et pourtant je suis là devant vous. Je ne suis pas une de ces créatures maléfiques que certains paysans du coin m’accusent d’être. Toutes ces superstitions sont ridicules ! Le seul art que j’utilise n’a rien de magique. Ce sont des recettes à base d’herbes et de plantes.

— Je ne vous accuse de rien. Je veux simplement comprendre ce qui se passe dans ce village et pour cela mieux connaître ses habitants.

— Les habitants de ce village m’ont accueilli sans défiance particulière quand je suis arrivée l’année dernière. Tout se passait bien au début. Je n’ai rien imposé à personne. Les gens, par curiosité, sont venus me voir et au fil de temps ont commencé à me soumettre leur tracas de santé. Des choses anodines la plupart du temps. Je leur vendais quelques tisanes. Rien de plus. Et puis, un jour le docteur Leguern a dû se rendre à Brest pour quelques jours. La femme du boulanger était presque à terme et les premières douleurs l’ont prise pendant cette absence. Je l’ai aidée à mettre au monde son bébé et c’est là que les choses ont mal tourné.

— Le bébé est mort ?

— Non, au contraire. L’accouchement a été très difficile : l’enfant se présentait mal et la mère souffrait beaucoup. J’ai atténué ses douleurs grâce à une décoction de plantes. Le bébé est finalement venu au monde sans problème. Les choses ont surtout mal tourné quand Leguern et Courtois l’ont appris.

— Vous marchiez officiellement sur leurs plates-bandes.

Annwenn acquiesça.

— Ils m’ont accusée de mettre en danger la santé des personnes qui venaient me voir. J’étais même d’après eux responsable d’infections que contractaient certains habitants. Il n’en a pas fallu davantage pour que des rumeurs de sorcellerie ne commencent à circuler.

— On continue pourtant à venir vous voir, observa Gabriel en faisant référence à l’ombre qui s’était faufilée jusqu’ici.

— Il me reste quelques amis, heureusement. Sinon je ne resterais pas.

Lassé de rester planté dans l’entrée sans bouger, Gabriel entreprit d’observer de plus près les quelques objets, bocaux et boites alignés sur des étagères rudimentaires. Son hôtesse n’avait pas pris la peine de s’asseoir et ne désirait manifestement pas faire preuve d’amabilité inutile en lui offrant un siège.

— Marie Maubert, la première victime et Julien Le Kerdaniel, vous les connaissiez ?

— Je connaissais à peine Marie. Nous nous croisions quelquefois sur la place du village. Quant à Julien, les Le Kerdaniel ne sont pas des gens qui se mêlent facilement au peuple.

— Pourtant, vous l’appelez par son prénom, remarqua sans en avoir l’air Gabriel en prenant un bocal contenant un liquide clair dont il tenta de déchiffrer l’étiquette.

— Disons qu’il était plus accessible que son père, mais cela ne change rien au fait que je n’ai jamais eu vraiment affaire à cette famille.

— Charles Le Kerdaniel est le maire du village. Il n’est pas intervenu dans vos différends avec le médecin et l’apothicaire ?

Annwenn laissa échapper un rire sarcastique.

— Tant qu’il n’a pas à mettre la main à la poche et que cela ne ternit pas son image auprès des hommes politiques influents de la région, notre maire ne s’occupe de pas grand-chose.

— Je vois : un ambitieux ?

— Avec les dents qui rayent le parquet !

« Tant qu’elles ne se plantent pas dans la chair de ses victimes », songea Gabriel.

— Il se fait tard, Monsieur Voltz, commença-t-elle à s’impatienter.

Visiblement agacée par l’inspection de Gabriel qui manipulait tout ce qui lui tombait sous la main, la jeune femme avait quitté les abords de l’âtre pour venir lui ôter des mains une fiole qu’il venait d’ouvrir pour en flairer l’odeur. Elle la reposa à sa place exacte, avec l’étiquette bien visible.

— Nous aurons sans doute l’occasion de nous revoir, conclut l’immortel bien conscient de l’effet que pouvaient provoquer ses manières.

La façon dont les gens réagissaient lorsqu’on empiétait de cette manière sur leur territoire était souvent une mine d’informations. Il y avait des gens comme Grégoire qui vous ouvrait grand les portes de leur demeure et de leur réserve de gnôle ; d’autres plus méfiants parce que vous troublez leur quiétude ou veulent préserver leurs secrets. Il y avait une autre catégorie que Gabriel détestait plus que tout : ceux qui font bonne figure pour mieux noyer le poisson. Dans le cas d’Annwenn, sa méfiance était somme toute légitime après les événements récents et il n’en savait pas encore suffisamment pour porter un quelconque jugement. Toutefois, il avait mis le nez dans un élément troublant sur les étagères de la guérisseuse. Étiquetée sous un faux non, il y avait peu de chance qu’elle offre de l’aconit en tisane à ses patients.

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #10

Dissimulée par une longue cape noire qui volait dans le vent, l’ombre se battait pour résister aux assauts de ce dernier. Gabriel s’engagea sur le sentier pour ne pas perdre de vue la silhouette qui parfois disparaissait de son champ de vision lorsque le tracé sinueux rencontrait des buissons ou un rocher. Curieux de savoir quel genre d’inconscient – à part un immortel bourré de culpabilité et par l’eau de vie – pouvait bien sortir en pleine nuit avec la menace qui rodait, il accéléra le pas. La silhouette se dirigeait vers une maison isolée sur un escarpement rocheux. Nichée dans la roche, l’habitation se fondait dans son écrin et était presque invisible dans le noir pour un œil non avisé. Il n’y avait rien d’autre aux alentours. À l’écart des chaumières regroupées en contrebas et couvert par le bruit des éléments déchaînés, le lieu était idéal pour se faire piéger. À quelques mètres de la clôture, l’ombre s’arrêta et balaya les environs du regard. Gabriel eut juste le temps de s’aplatir ventre à terre derrière les broussailles pour ne pas être repéré. L’inconnu poussa le portillon et s’avança jusqu’à l’entrée. Après un coup donné à la porte et quelques secondes d’attente, on ouvrit et l’ombre disparut à l’intérieur. Ce ne fut qu’un bref instant, mais Gabriel avait entrevu le visage de la femme qui avait invité l’autre à entrer. Apparemment jeune, des cheveux blonds à moitié couverts d’un foulard noué sur la tête, elle n’avait pas prononcé un mot avant de faire entrer son visiteur de toute évidence attendu.

L’immortel s’approcha de la masure. Les rares fenêtres donnant sur la façade étaient toutes closes par des volets et le vacarme de la mer empêchait d’entendre quoi que ce soit de ce qui se tramait à l’intérieur. Gabriel se sentit soudain stupide de rester planté là à surveiller des gens sans doute innocents dans le seul but de ne pas avoir à affronter une adolescente de 16 ans. Il attendit malgré tout quelques minutes sous l’abri à bois fixé à l’un des pignons de la maison. Sa patience fut récompensée au bout d’un quart d’heure lorsque l’individu ressortit, toujours emmitouflé dans sa cape. Dissimulé au coin de la maison, Gabriel le laissa s’éloigner.

Soudain, alors qu’il s’apprêtait à le prendre de nouveau en filature, un désagréable et familier cliquetis retentit à quelques pas derrière lui. Spontanément et avant même qu’on lui signifie, il leva les mains pour montrer sa bonne foi. Il se maudit intérieurement de sa négligence. Étant donné la géographie du terrain, il était persuadé qu’il n’y avait pas d’autres accès à cette maison dont il n’avait surveillé que l’entrée principale.

— Je sais que tout porte à croire le contraire, mais je ne suis pas là pour vous nuire, s’excusa-t-il en tentant une rotation discrète de la tête pour voir qui le tenait en joug.

— Ne vous retournez pas !

La voix féminine, légèrement rauque, était ferme et déterminée.

— Je m’appelle Gabriel Voltz. Je suis ici pour enquêter sur les meurtres qui touchent votre village.

— Laissez-moi deviner : au lieu de faire votre travail, vous avez cru bon de gagner du temps en écoutant les commérages. J’ai déjà été interrogée par les gendarmes de Morlaix. Je n’ai rien à me reprocher !

Gabriel tenta de faire à nouveau face à son interlocutrice. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et, encouragé par son absence de réaction, fit doucement volte-face sans baisser les bras. Elle, en revanche, avait baissé son arme qu’elle tenait le long de sa jupe qui claquait au vent. De son autre main, elle rattrapa de justesse le foulard qui lui emprisonnait les cheveux avant qu’il ne s’envole.

— J’ai vu la personne qui vient de sortir se faufiler pour venir chez vous comme si elle craignait d’être vue. Je l’ai suivie pour être sûr qu’elle ne représentait pas un danger. Rien de plus.

Elle passa le foulard qu’elle tenait sur son visage pour en chasser les mèches folles qui l’empêchaient de bien voir le rôdeur. Elle dévoila ainsi une expression pleine de suspicion qui plissait ses yeux bruns.

— Le père Anselme nous a prévenus de votre arrivée. Je n’ai rien à cacher. Avec toutes les rumeurs ridicules que l’on a fait circuler sur moi, les gens ne viennent plus me voir que la nuit de peur d’être pris à parti.

Persuadé qu’il avait affaire à la Annwenn qui suscitait tant de soupçons, Gabriel se garda bien de lui signifier que le prêtre lui avait déjà parlé d’elle.

— Je sais qu’il est tard, mais peut-être pourrions-nous en discuter à l’intérieur.

En plus du froid cinglant qui tétanisait les muscles, ils étaient contraints de hausser la voix pour s’entendre. Après une brève hésitation, Annwenn accepta et conduisit son visiteur à l’intérieur. Gabriel soupira d’aise en pénétrant dans l’unique pièce de la maison, chauffée par une cheminée de granit noirci, creusée à même le rocher contre lequel était adossée la maison. Loin d’être dans l’état lamentable de la cahute d’Alma à Paris, l’intérieur de la sage-femme – guérisseuse à ses heures – n’avait rien à envier à celle de la nécromancienne. L’immortel y retrouva le même mélange d’odeurs de plantes séchées. Celles-ci pendaient des poutres comme des guirlandes. Annwenn vivait de toute évidence modestement. La maison, construite à même la roche, avait tout de la grotte avec son sol brut de pierre, recouvert de paille pour en atténuer l’aspect glacial. Le lit clos était le seul meuble de valeur avec ses deux portes sculptées et ornées de peintures florales. En dehors d’une grande table au milieu de la pièce et de quelques coffres, il n’y avait rien d’autre.

Son inspection rapide de la pièce terminée, Gabriel se concentra sur la maîtresse des lieux, restée debout devant l’âtre dans une posture altière et fière. Elle le dévisageait toujours avec la même défiance. La ligne franche de ses sourcils froncés sur ses yeux sombres donnait une gravité supplémentaire à un visage au charme particulier, dénué de douceur, mais fascinant de par la force qu’il dégageait. Ses pommettes saillantes encadraient un nez droit et fin. Seule la bouche aux lèvres charnues atténuait cette étrange impression de dureté. Gabriel n’aurait su dire s’il la trouvait belle ou quel âge elle pouvait avoir, mais une chose était certaine : il resta un moment comme subjugué.

— Je préfère que vous m’interrogiez maintenant plutôt qu’en plein jour et que tout le monde le sache.

— Je viens d’arriver au village : j’ai à peine pris le temps de glaner les premières informations auprès du père Anselme, tenta-t-il de l’apaiser avant de glisser quelques questions plus personnelles. Quels genres d’activités exercez-vous, Madame… ?

— Annwenn . Je suis sage-femme et herboriste comme vous pouvez le voir.

Elle désigna son trésor pendu et des étagères pleines d’un geste plein d’élégance qui contrastait avec la condition sociale modeste à laquelle elle semblait appartenir. Il y avait aussi cela d’étrange chez cette femme. Vêtue modestement d’une robe sombre en lin grossier, sa posture fière et altière laissait supposer une naissance éloignée de la dureté rurale.

— On m’a soupçonnée d’avoir causé la mort du docteur Leguern et de Jeanne Courtois, la femme de l’apothicaire parce qu’ils condamnaient mes activités, avoua-t-elle spontanément. Mais mes connaissances se limitent aux plantes et aux femmes, Monsieur Voltz. Je n’ai aucune compétence en matière de meurtre ou dans l’invocation de créatures diaboliques.

— Pour un meurtre, aucun talent particulier n’est nécessaire, pas même un bon motif.

— Vous ne voyez ici aucun loup que j’aurais pu dresser et lancer sur leurs traces. De plus ce soir, c’est la pleine lune et pourtant je suis là devant vous. Je ne suis pas une de ces créatures maléfiques que certains paysans du coin m’accusent d’être. Toutes ces superstitions sont ridicules ! Le seul art que j’utilise n’a rien de magique. Ce sont des recettes à base d’herbes et de plantes.

— Je ne vous accuse de rien. Je veux simplement comprendre ce qui se passe dans ce village et pour cela mieux connaître ses habitants.

— Les habitants de ce village m’ont accueilli sans défiance particulière quand je suis arrivée l’année dernière. Tout se passait bien au début. Je n’ai rien imposé à personne. Les gens, par curiosité, sont venus me voir et au fil de temps ont commencé à me soumettre leur tracas de santé. Des choses anodines la plupart du temps. Je leur vendais quelques tisanes. Rien de plus. Et puis, un jour le docteur Leguern a dû se rendre à Brest pour quelques jours. La femme du boulanger était presque à terme et les premières douleurs l’ont prise pendant cette absence. Je l’ai aidée à mettre au monde son bébé et c’est là que les choses ont mal tourné.

— Le bébé est mort ?

— Non, au contraire. L’accouchement a été très difficile : l’enfant se présentait mal et la mère souffrait beaucoup. J’ai atténué ses douleurs grâce à une décoction de plantes. Le bébé est finalement venu au monde sans problème. Les choses ont surtout mal tourné quand Leguern et Courtois l’ont appris.

— Vous marchiez officiellement sur leurs plates-bandes.

Annwenn acquiesça.

— Ils m’ont accusée de mettre en danger la santé des personnes qui venaient me voir. J’étais même d’après eux responsable d’infections que contractaient certains habitants. Il n’en a pas fallu davantage pour que des rumeurs de sorcellerie ne commencent à circuler.

— On continue pourtant à venir vous voir, observa Gabriel en faisant référence à l’ombre qui s’était faufilée jusqu’ici.

— Il me reste quelques amis, heureusement. Sinon je ne resterais pas.

Lassé de rester planté dans l’entrée sans bouger, Gabriel entreprit d’observer de plus près les quelques objets, bocaux et boites alignés sur des étagères rudimentaires. Son hôtesse n’avait pas pris la peine de s’asseoir et ne désirait manifestement pas faire preuve d’amabilité inutile en lui offrant un siège.

— Marie Maubert, la première victime et Julien Le Kerdaniel, vous les connaissiez ?

— Je connaissais à peine Marie. Nous nous croisions quelquefois sur la place du village. Quant à Julien, les Le Kerdaniel ne sont pas des gens qui se mêlent facilement au peuple.

— Pourtant, vous l’appelez par son prénom, remarqua sans en avoir l’air Gabriel en prenant un bocal contenant un liquide clair dont il tenta de déchiffrer l’étiquette.

— Disons qu’il était plus accessible que son père, mais cela ne change rien au fait que je n’ai jamais eu vraiment affaire à cette famille.

— Charles Le Kerdaniel est le maire du village. Il n’est pas intervenu dans vos différends avec le médecin et l’apothicaire ?

Annwenn laissa échapper un rire sarcastique.

— Tant qu’il n’a pas à mettre la main à la poche et que cela ne ternit pas son image auprès des hommes politiques influents de la région, notre maire ne s’occupe de pas grand-chose.

— Je vois : un ambitieux ?

— Avec les dents qui rayent le parquet !

« Tant qu’elles ne se plantent pas dans la chair de ses victimes », songea Gabriel.

— Il se fait tard, Monsieur Voltz, commença-t-elle à s’impatienter.

Visiblement agacée par l’inspection de Gabriel qui manipulait tout ce qui lui tombait sous la main, la jeune femme avait quitté les abords de l’âtre pour venir lui ôter des mains une fiole qu’il venait d’ouvrir pour en flairer l’odeur. Elle la reposa à sa place exacte, avec l’étiquette bien visible.

— Nous aurons sans doute l’occasion de nous revoir, conclut l’immortel bien conscient de l’effet que pouvaient provoquer ses manières.

La façon dont les gens réagissaient lorsqu’on empiétait de cette manière sur leur territoire était souvent une mine d’informations. Il y avait des gens comme Grégoire qui vous ouvrait grand les portes de leur demeure et de leur réserve de gnôle ; d’autres plus méfiants parce que vous troublez leur quiétude ou veulent préserver leurs secrets. Il y avait une autre catégorie que Gabriel détestait plus que tout : ceux qui font bonne figure pour mieux noyer le poisson. Dans le cas d’Annwenn, sa méfiance était somme toute légitime après les événements récents et il n’en savait pas encore suffisamment pour porter un quelconque jugement. Toutefois, il avait mis le nez dans un élément troublant sur les étagères de la guérisseuse. Étiquetée sous un faux non, il y avait peu de chance qu’elle offre de l’aconit en tisane à ses patients.


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