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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #11

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #11

Quand Rose émergea le lendemain, elle trouva à sa grande surprise la chambre vide. A la lumière qui filtrait péniblement par l’étroite et unique fenêtre et aux bruits qui provenaient du rez-de -chaussée, elle comprit que la matinée était très avancée – voire même terminée. Un épais brouillard enveloppait la place, rendant presque invisible l’entrée de l’église pourtant toute proche. Rose, emmitouflée dans une couverture, observa un long moment les quelques étales installés pour le marché. Quelques rares badauds erraient entre les  vendeurs œufs, de poules ou de légumes. La jeune fille bailla à s’en décrocher les mâchoires et se prépara avant d’être tentée de se recoucher. Elle avait veillé tard, attendant que Gabriel ne rentre, mais harassée par la fatigue du voyage, elle dût s’avouer vaincue. Après une toilette vivifiante à l’eau glacée, elle revêtit son costume de valet, appliquant avec soin la mixture pour dompter ses boucles qu’elle attacha soigneusement. Rose admira son reflet et grimaça. Elle n’aimait pas du tout la tête que cela lui faisait. Sa pauvre mère se retournerait dans sa tombe si elle voyait le sort qu’elle avait fait à sa chevelure rousse dont elle était si fière. Elle secoua la tête pour chasser de son esprit ses pensées qui lui collaient le bourdon et sortit en se concentrant sur le rôle qu’elle devait tenir.

Contrairement à la veille, l’auberge grouillait de monde. Un joyeux brouhaha où se mêlaient bavardages, rires et bruits de vaisselle montait du rez-de-chaussée. Un délicieux fumet de porc rôtissant à la broche embaumait tout le couloir de l’étage et l’assaillit dès qu’elle posa le pied hors de la chambre. Hésitante, elle marqua un temps d’arrêt en haut des marches et se pencha pour tenter d’apercevoir Gabriel, quelque part au milieu des clients – en majorité des hommes- qui buvaient et parlaient fort. Elle ne vit l’immortel nulle part. Peu à l’aise à l’idée de se retrouver seule au milieu d’étrangers, Rose hésita à retourner dans leur chambre pour l’attendre quand une femme aux joues rebondies et à l’opulente poitrine se planta en bas des marches et, un torchon à la main, lui fit signe de rejoindre la salle. La jeune fille enfonça son béret au ras des yeux et baissa la tête. Elle descendit lentement et se serait volontiers cachée dans un trou de souris quand elle entendit un des clients apostropher celle qui était apparemment la femme de l’aubergiste.

— Hé patronne ! C’est qui le gamin ? M’a l’air aussi dégourdi qu’une portée chiots balancés dans la flotte !

Son rire gras se répandit à toute la tablée. Rouge de confusion, Rose n’avait pourtant pas d’autre choix que de se jeter dans la fosse aux lions sans piper mot.

— C’est le larbin du Parisien. Il est sourd comme un pot, paraît-il. C’est vrai que t’entends rien et que tu causes pas ? lui hurla-t-elle dessus dès qu’elle arriva en bas des marches.

Tête toujours baissée, l’adolescente ne broncha pas bien qu’une envie irrépressible de voler dans les plumes de cette dinde à la voix suraigüe la démangeait furieusement. Eugénie Le Bihan, déjà mécontente, d’être contrainte par son exigeant client parisien de nourrir le gamin dès qu’il descendrait, vit d’un très mauvais œil l’indifférence méprisante de ce dernier.

— On ne porte pas de couvre-chef à l’intérieur ! s’emporta-t-elle en lui arrachant la casquette – et au passage quelques cheveux- de la tête pour la lui coller sur le torse.

La patronne se donnait en spectacle devant sa clientèle goguenarde. Entraînant Rose par le bras, elle la fit asseoir à une table, seule, près de la fenêtre et s’éloigna quelques minutes avant de revenir avec une assiette de soupe qui ressemblait davantage à de l’eau de vaisselle et du pain dur comme la pierre. Gabriel avait sans doute oublié de préciser quel type de repas il attendait que l’on serve à sa protégée. Rose grimaça discrètement et regretta sur le moment la cuisine de Madeleine ou bien même celle du prêtre. Elle regarda par la fenêtre l’imposant édifice que l’on devinait derrière le brouillard épais et se demanda où pouvait bien être passé son courant d’air de maître. Elle avait beau être encore vexée et blessée de la mise au point de la veille, elle préférait tout de même lorsqu’il se trouvait dans les parages, surtout lorsqu’elle avait la sensation d’être cernée par une meute de chacals qui ne la quittait pas des yeux. Elle fit semblant de les ignorer et plongea sa cuillère dans la mixture peu appétissante.

— Il est passé où le Parigot ? interrogea un sexagénaire maigrelet non loin d’elle.

— Parti à la première heure en expédition dans les environs. Dommage qu’il ne se fasse pas attraper par cette bête du Diable !

— Le Kerdaniel va se charger de l’accueillir comme il se doit, ricana un autre qui lui tournait le dos.

— Mon Jacquot est parti le prévenir de son arrivée. Pour sûr qu’il va pas sauter d’joie ! enrichit Eugénie de derrière son comptoir qu’elle astiquait frénétiquement. Déjà que quand il est allé à Morlaix pour dire aux autorités qu’il ne voulait pas de ce fouille merde ici, on l’a envoyé bouler. Paraît que le type est envoyé par des grosses huiles de la capitale.

Rose manqua de renverser sa cuillerée sur sa veste. Une sueur froide dévala sa colonne vertébrale malgré la chaleur dégagée par le feu sous le rôti. Si la Confrérie avait des personnages assez hauts perchés pour supplanter les voies policières habituelles, elle n’était pas la mouise !

— Grosses huiles ou pas, il ne trouvera rien. La bête ne se laissera pas prendre. Elle ne partira pas tant qu’elle n’aura pas fini ce qu’elle a à faire ici et ce n’est pas un peigne-cul de bourgeois qui y changera quoi que ce soit, sentencia un autre en portant son verre à sa bouche avec des gestes lents.

Le ton prophétique de l’individu jeta un froid sur l’assemblée. Chacun replongea en silence dans sa coupe ou dans son assiette. L’atmosphère devint si pesante que Rose se hâta d’avaler quelques bouchées de plus pour ne pas vexer la matrone qui la tenait à l’œil, puis se leva en faisant profil bas. Quand elle atteignit la porte, Eugénie Le Bihan lui opposa son imposant gabarit et lui ouvrit pour lui désigner l’Eglise de plusieurs coups d’index comme si elle était trop stupide pour comprendre juste d’un geste qu’elle devait se rendre chez le père Anselme. Rose acquiesça et s’efforça de sourire en guise de remerciement, puis détala comme un lapin. Elle gravit les marches irrégulières deux à deux au risque de s’étaler de tout son long dans l’escalier qui menait à l’édifice. Arrivée en haut, à bout de souffle, elle toqua à la porte du presbytère avant d’entendre dans l’Eglise attenante une voix mélodieuse entonner un chant grégorien. La porte incrustée dans l’un des deux grands vantaux du portail était ouverte. Rose pointa d’abord le bout de son nez dans l’ouverture avant de se mettre totalement à découvert.

L’intérieur de l’édifice était moins vaste que ne le laissait penser l’extérieur. Une voûte de bois avait eu être rajoutée au fil du temps et c’est sous cette dernière que se répercutait la voix de baryton de Grégoire qui chantait tout en s’affairant à ranger l’autel. Lorsqu’il leva les yeux du calice qu’il briquait comme si sa vie en dépendait, il aperçut aussitôt le visage fin du gamin qui ne chercha pas à se cacher. Rose lui décocha un sourire sincère. Elle aimait bien ce prêtre. Quand il lui fit signe d’approcher, elle n’hésita pas une seconde. Il remonta la nef pour l’accueillir avec la même bonhomie que la veille.

—  Bien dormi mon garçon ? l’interrogea-t-il en mimant le sommeil en calant ses deux mains jointes sous sa joue.

Rose acquiesça de la tête. Mains sur les hanches, Grégoire considéra un instant avec embarras le jeune garçon.

— Ton pervers de maître est parti en vadrouille, mais il ne m’a pas dit quoi faire de toi et encore moins comment communiquer avec toi. Tu sais quoi ? Si ça ne tenait qu’à moi et si je savais où se trouvait ta famille, je te mettrais dans la première diligence pour t’éloigner de lui ! J’ai beau respecter ce qu’il fait pour la Confrérie, j’ai tout de même une furieuse envie de lui colle mon poing dans la figure pour ce qui a fait de toi ! s’emporta-t-il en se signant précipitamment.

La jeune fille réprima un sourire. C’était fou ce que les gens pouvaient être bavards dès lors qu’ils étaient persuadés que l’on ne les entendait pas. Définitivement rassurée par le personnage, Rose lui prit le chiffon qu’il avait gardé à la main et désigna le chœur de l’église pour lui signifier qu’elle était prête à apporter son aide. Ravi d’avoir trouvé de quoi occuper l’enfant, Grégoire lui désigna de grands candélabres qui devaient être nettoyés de la cire des bougies. Ils s’affairèrent ainsi – fatalement en silence- pendant une bonne heure au cours de laquelle l’ecclésiastique ne quitta que très rarement des yeux son petit aide. Quelque chose le chiffonnait aussi bien dans son attitude que dans celle de Voltz à son égard. Le gamin n’avait pas du tout la mine d’un enfant maltraité, mais surtout, l’image d’agresseur d’enfant que se donnait Gabriel ne collait pas avec celle de l’homme qui avait pris soin de lui prêter son propre manteau, la veille, pour que le petit n’attrape pas froid. Et puis, il y avait les bagages également qu’il ne lui avait pas laissé porter, sa propre assiette qu’il lui avait donnée… Il était vrai que l’enfant n’était pas bien épais et que ces attentions n’étaient pas superflues. Grégoire suspendit son ouvrage pour observer le jeune domestique qui grimpait sur une chaise afin de dépoussiérer la tête de la vierge nichée dans une alcôve. Déséquilibré par la chaise bringuebalante, il manqua de tomber et rétablit de justesse son équilibre. Ce fut à cet instant précis, dans ces gestes non calculés où le naturel prend le pas sur le mental, que Grégoire mit le doigt sur ce qui le taraudait. D’abord dubitatif, il rejeta cette idée grotesque. Mais quand Rose se hissa sur la pointe des pieds avec une grâce de danseuse, le doute ne lui fut plus permis. Il leva les yeux au ciel en secouant la tête. Comment un homme aussi brillant que Voltz pouvait-il imaginer une seule seconde que sa supercherie allait pouvoir fonctionner tout le temps de leur présence dans le village ?

— Quel foutu imbécile ! pesta le prêtre à voix haute à l’encontre de l’immortel absent. Descends de là !

Le cœur de Rose rata un battement, mais elle n’interrompit pas sa tâche pour autant, priant pour qu’il ne s’adressât pas à elle.

— Je t’ai demandé de descendre de cette chaise !

Pour Grégoire, cela ne faisait aucun doute. Si cette jeune fille était assez sotte pour jouer une mascarade qui risquait de la mettre en danger, elle était probablement aussi sourde et muette que Gabriel était un modèle de vertu. Rose se figea et resta indécise sur la marche à suivre. A tous les coups, l’immortel allait piquer une colère monstre devant sa piètre performance. Elle n’avait même pas tenu vingt-quatre heures. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour voir le prêtre traverser la nef d’un pas rapide et nerveux. Arrivé à la porte, il la claqua et la verrouilla, puis fit volte-face. Face au courroux de l’ecclésiastique, Rose descendit de son perchoir en faisant attention à ses moindres gestes. Si bien qu’elle posa pied à terre aussi doucement que si le sol était recouvert d’œufs.  Grégoire revenait vers elle au pas de charge.

— J’attends tes explications !

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

La comédie n’a pas tenu très longtemps devant le prêtre. Maintenant, à voir comment va réagir Gabriel. La réponse, dimanche😉.

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #11

Quand Rose émergea le lendemain, elle trouva à sa grande surprise la chambre vide. A la lumière qui filtrait péniblement par l’étroite et unique fenêtre et aux bruits qui provenaient du rez-de -chaussée, elle comprit que la matinée était très avancée – voire même terminée. Un épais brouillard enveloppait la place, rendant presque invisible l’entrée de l’église pourtant toute proche. Rose, emmitouflée dans une couverture, observa un long moment les quelques étales installés pour le marché. Quelques rares badauds erraient entre les  vendeurs œufs, de poules ou de légumes. La jeune fille bailla à s’en décrocher les mâchoires et se prépara avant d’être tentée de se recoucher. Elle avait veillé tard, attendant que Gabriel ne rentre, mais harassée par la fatigue du voyage, elle dût s’avouer vaincue. Après une toilette vivifiante à l’eau glacée, elle revêtit son costume de valet, appliquant avec soin la mixture pour dompter ses boucles qu’elle attacha soigneusement. Rose admira son reflet et grimaça. Elle n’aimait pas du tout la tête que cela lui faisait. Sa pauvre mère se retournerait dans sa tombe si elle voyait le sort qu’elle avait fait à sa chevelure rousse dont elle était si fière. Elle secoua la tête pour chasser de son esprit ses pensées qui lui collaient le bourdon et sortit en se concentrant sur le rôle qu’elle devait tenir.

Contrairement à la veille, l’auberge grouillait de monde. Un joyeux brouhaha où se mêlaient bavardages, rires et bruits de vaisselle montait du rez-de-chaussée. Un délicieux fumet de porc rôtissant à la broche embaumait tout le couloir de l’étage et l’assaillit dès qu’elle posa le pied hors de la chambre. Hésitante, elle marqua un temps d’arrêt en haut des marches et se pencha pour tenter d’apercevoir Gabriel, quelque part au milieu des clients – en majorité des hommes- qui buvaient et parlaient fort. Elle ne vit l’immortel nulle part. Peu à l’aise à l’idée de se retrouver seule au milieu d’étrangers, Rose hésita à retourner dans leur chambre pour l’attendre quand une femme aux joues rebondies et à l’opulente poitrine se planta en bas des marches et, un torchon à la main, lui fit signe de rejoindre la salle. La jeune fille enfonça son béret au ras des yeux et baissa la tête. Elle descendit lentement et se serait volontiers cachée dans un trou de souris quand elle entendit un des clients apostropher celle qui était apparemment la femme de l’aubergiste.

— Hé patronne ! C’est qui le gamin ? M’a l’air aussi dégourdi qu’une portée chiots balancés dans la flotte !

Son rire gras se répandit à toute la tablée. Rouge de confusion, Rose n’avait pourtant pas d’autre choix que de se jeter dans la fosse aux lions sans piper mot.

— C’est le larbin du Parisien. Il est sourd comme un pot, paraît-il. C’est vrai que t’entends rien et que tu causes pas ? lui hurla-t-elle dessus dès qu’elle arriva en bas des marches.

Tête toujours baissée, l’adolescente ne broncha pas bien qu’une envie irrépressible de voler dans les plumes de cette dinde à la voix suraigüe la démangeait furieusement. Eugénie Le Bihan, déjà mécontente, d’être contrainte par son exigeant client parisien de nourrir le gamin dès qu’il descendrait, vit d’un très mauvais œil l’indifférence méprisante de ce dernier.

— On ne porte pas de couvre-chef à l’intérieur ! s’emporta-t-elle en lui arrachant la casquette – et au passage quelques cheveux- de la tête pour la lui coller sur le torse.

La patronne se donnait en spectacle devant sa clientèle goguenarde. Entraînant Rose par le bras, elle la fit asseoir à une table, seule, près de la fenêtre et s’éloigna quelques minutes avant de revenir avec une assiette de soupe qui ressemblait davantage à de l’eau de vaisselle et du pain dur comme la pierre. Gabriel avait sans doute oublié de préciser quel type de repas il attendait que l’on serve à sa protégée. Rose grimaça discrètement et regretta sur le moment la cuisine de Madeleine ou bien même celle du prêtre. Elle regarda par la fenêtre l’imposant édifice que l’on devinait derrière le brouillard épais et se demanda où pouvait bien être passé son courant d’air de maître. Elle avait beau être encore vexée et blessée de la mise au point de la veille, elle préférait tout de même lorsqu’il se trouvait dans les parages, surtout lorsqu’elle avait la sensation d’être cernée par une meute de chacals qui ne la quittait pas des yeux. Elle fit semblant de les ignorer et plongea sa cuillère dans la mixture peu appétissante.

— Il est passé où le Parigot ? interrogea un sexagénaire maigrelet non loin d’elle.

— Parti à la première heure en expédition dans les environs. Dommage qu’il ne se fasse pas attraper par cette bête du Diable !

— Le Kerdaniel va se charger de l’accueillir comme il se doit, ricana un autre qui lui tournait le dos.

— Mon Jacquot est parti le prévenir de son arrivée. Pour sûr qu’il va pas sauter d’joie ! enrichit Eugénie de derrière son comptoir qu’elle astiquait frénétiquement. Déjà que quand il est allé à Morlaix pour dire aux autorités qu’il ne voulait pas de ce fouille merde ici, on l’a envoyé bouler. Paraît que le type est envoyé par des grosses huiles de la capitale.

Rose manqua de renverser sa cuillerée sur sa veste. Une sueur froide dévala sa colonne vertébrale malgré la chaleur dégagée par le feu sous le rôti. Si la Confrérie avait des personnages assez hauts perchés pour supplanter les voies policières habituelles, elle n’était pas la mouise !

— Grosses huiles ou pas, il ne trouvera rien. La bête ne se laissera pas prendre. Elle ne partira pas tant qu’elle n’aura pas fini ce qu’elle a à faire ici et ce n’est pas un peigne-cul de bourgeois qui y changera quoi que ce soit, sentencia un autre en portant son verre à sa bouche avec des gestes lents.

Le ton prophétique de l’individu jeta un froid sur l’assemblée. Chacun replongea en silence dans sa coupe ou dans son assiette. L’atmosphère devint si pesante que Rose se hâta d’avaler quelques bouchées de plus pour ne pas vexer la matrone qui la tenait à l’œil, puis se leva en faisant profil bas. Quand elle atteignit la porte, Eugénie Le Bihan lui opposa son imposant gabarit et lui ouvrit pour lui désigner l’Eglise de plusieurs coups d’index comme si elle était trop stupide pour comprendre juste d’un geste qu’elle devait se rendre chez le père Anselme. Rose acquiesça et s’efforça de sourire en guise de remerciement, puis détala comme un lapin. Elle gravit les marches irrégulières deux à deux au risque de s’étaler de tout son long dans l’escalier qui menait à l’édifice. Arrivée en haut, à bout de souffle, elle toqua à la porte du presbytère avant d’entendre dans l’Eglise attenante une voix mélodieuse entonner un chant grégorien. La porte incrustée dans l’un des deux grands vantaux du portail était ouverte. Rose pointa d’abord le bout de son nez dans l’ouverture avant de se mettre totalement à découvert.

L’intérieur de l’édifice était moins vaste que ne le laissait penser l’extérieur. Une voûte de bois avait eu être rajoutée au fil du temps et c’est sous cette dernière que se répercutait la voix de baryton de Grégoire qui chantait tout en s’affairant à ranger l’autel. Lorsqu’il leva les yeux du calice qu’il briquait comme si sa vie en dépendait, il aperçut aussitôt le visage fin du gamin qui ne chercha pas à se cacher. Rose lui décocha un sourire sincère. Elle aimait bien ce prêtre. Quand il lui fit signe d’approcher, elle n’hésita pas une seconde. Il remonta la nef pour l’accueillir avec la même bonhomie que la veille.

—  Bien dormi mon garçon ? l’interrogea-t-il en mimant le sommeil en calant ses deux mains jointes sous sa joue.

Rose acquiesça de la tête. Mains sur les hanches, Grégoire considéra un instant avec embarras le jeune garçon.

— Ton pervers de maître est parti en vadrouille, mais il ne m’a pas dit quoi faire de toi et encore moins comment communiquer avec toi. Tu sais quoi ? Si ça ne tenait qu’à moi et si je savais où se trouvait ta famille, je te mettrais dans la première diligence pour t’éloigner de lui ! J’ai beau respecter ce qu’il fait pour la Confrérie, j’ai tout de même une furieuse envie de lui colle mon poing dans la figure pour ce qui a fait de toi ! s’emporta-t-il en se signant précipitamment.

La jeune fille réprima un sourire. C’était fou ce que les gens pouvaient être bavards dès lors qu’ils étaient persuadés que l’on ne les entendait pas. Définitivement rassurée par le personnage, Rose lui prit le chiffon qu’il avait gardé à la main et désigna le chœur de l’église pour lui signifier qu’elle était prête à apporter son aide. Ravi d’avoir trouvé de quoi occuper l’enfant, Grégoire lui désigna de grands candélabres qui devaient être nettoyés de la cire des bougies. Ils s’affairèrent ainsi – fatalement en silence- pendant une bonne heure au cours de laquelle l’ecclésiastique ne quitta que très rarement des yeux son petit aide. Quelque chose le chiffonnait aussi bien dans son attitude que dans celle de Voltz à son égard. Le gamin n’avait pas du tout la mine d’un enfant maltraité, mais surtout, l’image d’agresseur d’enfant que se donnait Gabriel ne collait pas avec celle de l’homme qui avait pris soin de lui prêter son propre manteau, la veille, pour que le petit n’attrape pas froid. Et puis, il y avait les bagages également qu’il ne lui avait pas laissé porter, sa propre assiette qu’il lui avait donnée… Il était vrai que l’enfant n’était pas bien épais et que ces attentions n’étaient pas superflues. Grégoire suspendit son ouvrage pour observer le jeune domestique qui grimpait sur une chaise afin de dépoussiérer la tête de la vierge nichée dans une alcôve. Déséquilibré par la chaise bringuebalante, il manqua de tomber et rétablit de justesse son équilibre. Ce fut à cet instant précis, dans ces gestes non calculés où le naturel prend le pas sur le mental, que Grégoire mit le doigt sur ce qui le taraudait. D’abord dubitatif, il rejeta cette idée grotesque. Mais quand Rose se hissa sur la pointe des pieds avec une grâce de danseuse, le doute ne lui fut plus permis. Il leva les yeux au ciel en secouant la tête. Comment un homme aussi brillant que Voltz pouvait-il imaginer une seule seconde que sa supercherie allait pouvoir fonctionner tout le temps de leur présence dans le village ?

— Quel foutu imbécile ! pesta le prêtre à voix haute à l’encontre de l’immortel absent. Descends de là !

Le cœur de Rose rata un battement, mais elle n’interrompit pas sa tâche pour autant, priant pour qu’il ne s’adressât pas à elle.

— Je t’ai demandé de descendre de cette chaise !

Pour Grégoire, cela ne faisait aucun doute. Si cette jeune fille était assez sotte pour jouer une mascarade qui risquait de la mettre en danger, elle était probablement aussi sourde et muette que Gabriel était un modèle de vertu. Rose se figea et resta indécise sur la marche à suivre. A tous les coups, l’immortel allait piquer une colère monstre devant sa piètre performance. Elle n’avait même pas tenu vingt-quatre heures. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour voir le prêtre traverser la nef d’un pas rapide et nerveux. Arrivé à la porte, il la claqua et la verrouilla, puis fit volte-face. Face au courroux de l’ecclésiastique, Rose descendit de son perchoir en faisant attention à ses moindres gestes. Si bien qu’elle posa pied à terre aussi doucement que si le sol était recouvert d’œufs.  Grégoire revenait vers elle au pas de charge.

— J’attends tes explications !

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