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(Note de lecture), Andrea Zanzotto, "Vocatif" suivi de "Surimpressions", par René Noël

Par Florence Trocmé

ZanzottoAndrea Zanzotto, la création, futur des mémoires

Vocatif, 1957, non traduit jusqu'à présent, second livre après Derrière le paysage, du poète de Vénétie, de Pieve di Soligo village où Zanzotto naît en 1921 et vit toute sa vie alors qu'il meurt en 2011 à Conegliano, cité voisine, pose les prémices d'une création prométhéenne de la langue italienne. Paralysé par de multiples facteurs biographiques et historiques, deuils dans sa famille et traversées du fascisme, et une volonté contrariée alors qu'il s'est désigné poète, écrivant dès ses premières années, mais voyant la poésie lui échapper, la dépression le gagne. C'est donc par nécessité qu'il trouve la voie de sortie à la manière de l'alpiniste qui tente des prises là où, a priori, il n'y en avait pas, en même temps qu'il sort de la poisse, du brouillard, trouve l'azur et gagne les sommets, crée une langue dans un premier temps auto-référentielle. La nature alors intacte loin pourtant des sirènes de Théocrite, d'Ungaretti, de Sereni, n'a-t-elle pas assisté muette à la double déflagration des deux guerres mondiales ?
Surimpressions, 2001, livre inédit lui aussi, expose quant à lui la poésie de Zanzotto au sommet de ses capacités créatrices, celles qui ont accompagné jusqu'ici à travers les livres de poésie, de critique, de prose, le poète de Vénétie avec constance et capacités de renouvellement. Le projet de dépasser, intégrer toutes les traditions de l'Italie, de Dante, de Pétrarque, de Boccace, et de laisser libre cours aux dialectes, supposé impossible, continue ici, Zanzotto n'ayant de cesse que de créer les visages divers et concrets de cette vision, ses tournures, alors même que cette fois ce n'est pas le poète qui est en défaut par rapport à la nature intègre, celle-là même que Pasolini chante et regrette dans la Nouvelle jeunesse (1), écrivant « L'éternel retour prend fin : l'humanité a pris la tangente », mais la nature qui est attaquée, exposée aux saccages et déprédations, ses défenses et ses réactions restant cependant à ce jour aussi imprévisibles que potentiellement redoutables, celles-là même que Zanzotto observe et note dans Météo (2), Surimpressions lui faisant suite.
Les deux livres ne présentent pas seulement des univers à la fin et au début d'une vie linéaire où le balbutiement atteindrait sa maturité sur le tard. En plusieurs poèmes de Vocatif et de Surimpressions, l'énergie, le désir conducteur, la capacité à se deviner à l'aveugle, surgissant de l'inconscient dans sa jeunesse - Coteau de Janus, Fuisse, Depuis le ciel, Avant le soleil, Impossibilité de la parole, sont autant de vers, de réalités de Vocatif arrachés au chaos sur lesquels il faudrait insister - vivent et traversent les sens et la main du poète dans sa vieillesse. D'où mon dire, mère, / pourquoi tu me tais, comme le vers très haut, / le très riche nihil, / qui menace et exalte, où / après la terreur s'ouvrent des fleurs / béatifiantes et des vents glacés -- et toi, azur, / me conformes-tu encore à moi-même, / au miroir qui évolue dans le lendemain ? extrait de « Une Hauteur Nouvelle » de Vocatif annonce et trouve les fulgurances endurantes et les attentions au plus fragile de Surimpressions, dont Lieux ultimes du "galaté au bois", Soirs du jour de fête, suite qui dialogue avec Leopardi, pose un acte concret où en une vue de l'espace-temps, les mémoires, le futur et le présent se côtoient.
Il y a là à la fois une mise en échec de l'accélération vite, toujours plus rapide née avec l'industrialisation des deux siècles antérieurs et officialisée par Marinetti et du postmodernisme dont l'objet, désormais inutile depuis la crise financière et le retour des contempteurs sincères à nouveau de la démocratie, a été de travailler à la négation de l'histoire, à la reconduction d'une forme de relativisme synonyme d'impossibilité de décrire les mécanismes d'exercice du pouvoir, de la domination, et d'entraver l'agir, la poésie de Zanzotto actant un changement d'ère, un passage au futur où le passé, les mémoires, les créations se transforment, se vivent dans les libres arbitres et les esprits inventifs à venir.

Erich Auerbach dans Mimésis et Le Haut langage ne décrit-il pas ce phénomène, antérieur à la fin de l'Empire romain, de la disparition de toutes les initiatives créatrices des siècles durant ? À considérer le dernier siècle écoulé, jamais pourtant la création ne s'est tarie en Italie, pas plus que dans nombre de pays occidentaux et d'autres parties du monde. La poésie de Zanzotto, tellement consciente des ravages causés aux paysages et aux modes de vie patiemment élaborés et transformés au cours des siècles depuis les années soixante du vingtième siècle, se porte du côté de la vie - Posant ainsi une équivalence entre intérieur et extérieur, le poète donne ainsi le mot comme un instrument d'amour et de vie écrit Philippe Di Meo dans une des présentations éclairantes qui accompagnent chacun des recueils ici traduits - non pas en futurologue, mais vivant concrètement les transformations imperceptibles à d'autres yeux des relations entre toutes les espèces de la nature autant qu'au sein des sociétés humaines.
La poésie de Zanzotto reste ainsi une chance pour tous ceux qui savent que les auteurs des injustices et de l'exploitation effrénée de la nature gagnent du temps afin de préserver leurs dominations, mais n'ont pas d'avenir. Pourtant, la poésie de Zanzotto n'est pas morale, mais l'admiration de la vie suffit à désarçonner les mauvaises intentions et les mensonges, c'est là un des effets de la création qui la plupart du temps n'a pas même ce but.


1) Pier Paolo Pasolini, la Nouvelle jeunesse, Poèmes frioulans, Traduit du frioulan et postfacé par Philippe Di Meo,  Edition bilingue, Gallimard, 2003
2) Météo, Edition bilingue, Texte français par Philippe Di Meo, Postfacé par Stefano Dal Bianco, Maurice Nadeau, 2002
Andrea Zanzotto, Vocatif suivi de Surimpressions, traduction et présentation par Philippe Di Meo, Maurice Nadeau, 2016


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