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La tragédie du Roi Christophe au théâtre des Gémeaux de Sceaux

Par Gangoueus @lareus

La tragédie du Roi Christophe au théâtre des Gémeaux de Sceaux

© Michel Cavalca

Un peu comme en 2013, le public ne change pas vraiment. La salle impressionnante du théâtre de Sceaux se peuple progressivement. La prestation prévoit d'être longue. 2h40. Comme la dernière fois,  je pense à mon retour.  Sceaux  est un peu excentré... Même si je sais que je vais me régaler. Marc Zinga,  Marcel Mankita, Christian Schiaretti, quelques éléments pour nous plonger dans l'univers d'Aimé Cesaire. Cesaire le poète. Cesaire le dramaturge. Cesaire l'essayiste. Cesaire et le Congo de Lumumba. Cesaire et Saint Domingue fascinante devenue Haïti...
Comment gérer la liberté durement acquise, comment mobiliser un peuple déporté, isolé sur une île asphyxiée par les puissances de l'époque. Je n'avais jamais vu la Tragédie du Roi Christophe. Je suis donc curieux de découvrir le traitement de cette question par un martiniquais certes fasciné par Haïti mais très pragmatique et qui,  finalement n'a jamais tenté l'aventure de la rupture. Quel va être le jeu de Marc Zinga ? Voilà mes petites notes  et interrogations saisies avant le spectacle.
Je sors de cette belle salle du théâtre des Gémeaux et je rentre comme je peux chez moi par les transports en commun. Une des premières remarques à chaud que j'ai envie de vous partager réside dans le fait que j'ai tenu le rythme de 2h40 de spectacle, sans que Morphée ne m'agresse. J'avoue qu'en fin de journée, après avoir analysé des problématiques ferroviaires, on a la langue qui pendouille. La mise en scène est tonique, moins musicale le spectacle d'Une saison au Congo, différente.
Henri Christophe, roi.Le Roi Christophe est connu comme le bâtisseur de la fameuse citadelle Laferrière à 15 kilomètres du

La tragédie du Roi Christophe au théâtre des Gémeaux de Sceaux

Citadelle Laferrière - crédit photo Alex Proimos

Cap Haïtien. Il fut un des principaux généraux de Dessalines . La succession de ce dernier, assassiné, va donner lieu à une des premières guerres civiles de ce pays. Christophe refusant les limites du pouvoir qui lui furent transmises, il construit un Royaume au nord de l'île. 
La pièce s'articule autour du règne de ce monarque qui tente tant bien que mal de faire marcher à la baguette un peuple nègre transplanté dans les Caraïbes qui doit assumer l'héritage d'une indépendance totale. Un peuple divisé entre les anciens affranchis, mulatres et les anciens esclaves noirs. Marc Zinga porte le discours de Christophe et cet artiste exceptionnel réussit le nouveau défi d'incarner les projets un peu fou d'un homme d'état qui veut que son peuple garde la tête haute. 
L'indépendance,  qu'en faire ? C'est assez surréaliste de voir cette pièce jouée devant un parterre d'occidentaux quand on mesure la violence de l'histoire de l'île. La salle quasiment pleine,  il devait y avoir une demi dizaine de nègres dans la salle. J'utilise le terme nègre en l'empruntant à Christophe et aux haïtiens. Pourtant, les questions qui hantent le Christophe de Césaire devraient empêcher de dormir les responsables d'Haïti et par extension des chefs d'états africains. Elles sont troublantes ces questions. Pourtant on a le sentiment qu'il reproduit le combat de Don Quichotte se battant contre des moulins à vent. Parce que le peuple résiste, les soutiens de Christophe finissent par hésiter. Forçant le trait, il va concevoir un projet pharaonique dans le contexte des Caraïbes : la citadelle. Pour reconstruire une identité dissoute dans la cale des négriers et dans le système esclavagiste, il crée une cour et une noblesse de circonstances autour de son trône. Cesaire traite cette question avec humour en soulignant le ridicule de certaines postures et de la recréation de l'identité toutefois nécessaires. 
Naturellement, Christophe dérive vers la tyrannie et ses conséquences. 

La tragédie du Roi Christophe au théâtre des Gémeaux de Sceaux

Marc Zinga dans le rôle du Roi Christophe - © Michel Cavalca


Il est difficile pour moi de pas comparer les deux pièces de Cesaire adaptées par Christian Schiaretti. La tragédie du roi Christophe est beaucoup plus poétique et "littéraire". Certaines tirades clamées trop rapidement sont parfois inaudibles. Dans l'ensemble, le jeu des comédiens est passionnant et nous plonge dans cet Haïti naissant. Marc Zinga est de nouveau exceptionnel. Passer de Lumumba à Christophe peut paraître complexe. Mais dans le fond, le matériau de ces deux pièces est le même. Quel leadership quand on part de rien, quand on veut rester libre sans faire de compromis ? La folie finit par poindre. Et l'acteur congolais incarne tous ces costumes et ces états avec maestria. J'aimerais aussi souligner le jeu très intelligent de son page.
La pièce de Césaire est d'une terrifiante actualité. Dans les systèmes désorganisés que sont encore les pays d'Afrique centrale, le désarroi du leader ou de l'intellectuel est une constante, les abdications  qui prennent la forme de la fuite ou du compromis sont largement concevables. Christophe ne cède pas., incompris. Malgré les tremblements de terre, sa citadelle parle encore aux haïtiens et au monde.
La tragédie du Roi ChritopheTNP Villeurbannes, Mise en scène de Christian SchiarettiPlusieurs représentations du 22 février au 12 mars 2017

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