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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #24

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #24

CHAPITRE 24

— C’est très laid, commenta Rose avec une moue de dégoût en découvrant le dessin fini. Et ce n’est pas un loup-garou ?

— Morphologiquement, les loups-garous sont des loups difformes. Ils ne marchent pas sur deux pattes et ne sont pas aussi imposants.

Tout en expliquant, Gabriel griffonna un croquis grossier du lycan tel qu’il en avait traqué des dizaines. Rose se redressa péniblement pour apercevoir les traits de crayon sûrs de l’immortel. En fouillant dans ses carnets, elle avait déjà eu l’occasion d’admirer ses talents cachés, mais c’était la première fois qu’elle le voyait à l’œuvre, concentré, minutieux et sérieux. Tout ce qu’il n’était pas en temps normal. Sous sa mine, il avait donné forme à la chose qui les avait attaqués. Elle n’avait pu s’empêcher de frissonner en découvrant le monstre qui n’aurait fait qu’une bouchée d’elle si… « Si » quoi d’ailleurs ? Elle ne comprenait toujours pas pourquoi elle était toujours en vie, pourquoi l’Égaré s’était enfui.

Une fois son croquis terminé, Gabriel l’approcha de la lumière pour l’exposer aux yeux des deux autres, pendus à ses explications. Deux animaux étaient représentés. L’un était un loup tout à fait normal ; le second étonnait par sa taille trois fois plus imposante. Grâce à d’habiles jeux d’ombres, on comprenait que le pelage de l’Égaré devait être aussi rugueux que du chanvre. Une épine dorsale hérissée parcourait l’échine de l’animal. Sa mâchoire ornée de crocs menaçants n’avait rien à envier à celle de la bête qui les avait attaqués. Néanmoins, la différence la plus notable résidait dans les pattes des deux créatures. Bien moins armées, celles du loup-garou n’auraient pas laissé les lacérations qui s’étendaient sur tout le dos de Rose.

— La métamorphose du loup-garou n’a lieu que sur une période extrêmement courte. Malgré ce que l’on pense, la pleine lune totale ne dure que quelques heures dans le mois. C’est à ce moment-là que les loups-garous sont les plus dangereux car on peut difficilement les blesser. Néanmoins, l’influence de la lune s’étend sur trois nuits. Avant et après son apogée, le lycan se transforme, mais n’est plus invulnérable. Il ne se régénère pas aussi vite et si, quand le jour se lève, ses blessures n’ont pas disparu, l’humain maudit en garde les séquelles. Cette nuit, nous étions au troisième jour et la chose que nous avons combattue était au mieux de sa forme.

— Vous n’avez jamais traqué ce genre d’Égaré ?

— Ce qu’il vous faut comprendre, c’est que les Égarés ne se classent pas aussi facilement que vos Cantiques dans vos deux testaments, mon père. Les malédictions des Occultes ne sont pas répertoriées dans de grands grimoires, eux-mêmes indexés par catégories de magie. Ce sont des traditions orales qui se sont transmises, modifiées, améliorées ou au contraire ont dégénéré. Il suffit parfois d’une infime variation dans le sort pour que je me retrouve avec un loup-garou pourvu d’une généreuse poitrine et pouvant m’incendier d’un seul regard. J’exagère à peine.

— Comment fait-on pour le tuer alors ? s’inquiéta Rose.

— Sous sa forme humaine, l’Égaré est vulnérable. Notre problème reste toujours le même : le trouver. M’est d’avis qu’il se trouve sans aucun doute dans l’entourage des Le Kerdaniel. Le Maire est le lien entre toutes les victimes.

— Eh bien, vous aurez tout le loisir d’interroger le principal concerné puisqu’il est venu nous inviter à déjeuner demain midi, annonça Grégoire.

— Parfait !

Gabriel se pencha alors vers Rose et lui attrapa le menton entre son pouce et son index.

— Quant à toi, si tu as le malheur de te lever de ce lit avant d’être totalement rétablie, je te tannerai le derrière jusqu’à ce que tes blessures ne semblent douces à côté. On s’est bien compris ?

Afin d’obtenir la réponse voulue, il exercera un léger mouvement sur son menton pour la contraindre à opiner de la tête.

— J’adore quand nous sommes sur la même longueur d’onde ! conclut-il son soliloque.

Puis, se tournant vers Grégoire, il passa à une autre préoccupation :

— Où est Annwenn ?

— Elle soigne sa brûlure dans la cuisine.

— Elle ne peut pas retourner chez elle pour le moment. Je ne sais pas si la bête était là pour moi ou pour elle.

— Je n’ai pas beaucoup de place, mais nous nous débrouillerons.

Si Gabriel considéra le problème « Annwenn » comme résolu, Grégoire ne manqua pas de remarquer l’expression maussade de Rose qui venait de se fermer comme une huitre. Elle ne fit aucune remarque, pourtant le prêtre sentit son malaise grandissant dès que l’on parlait de la guérisseuse. Ne voulant pas accabler davantage l’adolescente, il ne posa pas la question qui lui brûlait la langue. Rose ne connaissait pas l’herboriste. Pourquoi l’avait-elle prise en grippe aussi rapidement ? C’était tellement peu dans son caractère conciliant que Grégoire en déduisit -sans doute de manière trop hâtive – qu’il devait s’agir d’une pointe de jalousie. Elle resta à fixer la porte un long moment après que Gabriel en eût franchi le seuil, puis, avec des gestes prudents, elle lui tourna le dos et sembla vouloir dormir. Le prêtre s’installa à son bureau et s’acquitta de quelques paperasses pas tant pour leur urgence que pour veiller sur la jeune fille.

~*~

Gabriel retrouva Annwenn attablée, se débattant avec un bandage qui refusait de coopérer en s’enroulant autour de son poignet au lieu de sa main droite. Il s’installa en bout de table de manière à se trouver près d’elle et s’efforça de paraître serviable en lui ôtant la bande de tissu des mains. D’abord, étonnée, elle le laissa pourtant faire et présenta spontanément sa paume luisante de miel quand il la lui demanda. Gabriel s’en saisit et observa le nectar sucré étalé sur la plaie rouge vif.

— Le miel aide à la cicatrisation des brûlures, se sentit-elle obligée d’expliquer devant l’immobilisme de son soigneur improvisé.

— Je sais, se contenta-t-il de répondre.

Elle expira bruyamment par le nez pour marquer son agacement.

— Vous n’êtes pas en train de vérifier si je me régénérais comme mon invité poilu de tout à l’heure, n’est-ce pas ? Parce que si c’est le cas, je vais devoir vous demander comment il se fait que les marques de griffures qu’il vous a infligées il n’y a même pas une heure ont déjà quasiment disparue.

Elle pencha la tête vers lui pour s’assurer que son imagination ne lui avait pas joué des tours ou que son impression ne pouvait pas s’expliquer à cause de la lumière incertaine des bougies posées sur la grande table.

— J’étais seulement en train d’observer les marques de brûlure plus anciennes, répondit-il non sans reculer légèrement pour échapper à l’œil de lynx de la jeune femme.

Troublée par la réponse, elle ôta aussitôt sa main et entreprit de terminer elle-même son pansement. Le regard baissé, elle n’éclaira pas plus la lanterne de l’immortel qu’il ne l’avait fait pour les marques disparues de son cou. C’était toutefois inutile. Compte tenu de la fin tragique de son mentor, Gabriel imaginait tout à fait la manière dont elle s’était blessée.

— Je tenais à m’excuser pour tout à l’heure, continua-t-il pour la détourner des sombres souvenirs qu’il venait malgré lui de faire resurgir. Je suis un…

— Un mufle arrogant, trop sûr de lui, manipulateur et cynique ? compléta-t-elle avec un sourire désarmant.

— Un homme méfiant.

Sa rectification et l’expression vexée de l’immortel arrachèrent à Annwenn un léger rire.

— Moi aussi, Monsieur Voltz, mais, après ce soir, je pense qu’il va falloir que l’on apprenne à se faire confiance.

Il opina seulement de la tête.

— Et vos blessures ? Vous comptez m’expliquer ce prodige ou laisser place à mon imagination, enchaîna-t-elle.

— Croyez-moi : moins vous en saurez, mieux ce sera ! Permettez-moi de garder sous silence ce qui pourrait vous mettre en danger.

La jeune femme se redressa sur le banc et le dévisagea avec la même stupeur que s’il venait de lui révéler toute la vérité à son sujet.

— Ma parole… C’est que vous êtes capable de vous conduire en gentilhomme quand vous voulez. Vous m’en voyez ébahie !

La raillerie avait pour but de détendre l’atmosphère, mais Gabriel ne se dérida pas. Il expira longuement, préoccupé par la tournure que prenaient les événements. Jamais il n’entraînait avec lui des mortels sur ses enquêtes et voilà qu’en quelques heures il se retrouvait avec sur les bras une adolescente de seize ans aussi acharnée à rester à ses côtés qu’un moustique sur sa proie, d’un prêtre dont il ne savait toujours pas quoi penser et maintenant d’une guérisseuse au charme troublant et aux répliques trop cyniques pour qu’il n’y soit pas insensible. Elle l’observait du coin de l’œil de son regard sombre aussi incisif que pouvaient l’être ses propos. Ses cheveux blonds ainsi dénoués, elle paraissait plus jeune, même si Gabriel aurait bien été incapable de lui donner un âge précis.

D’un claquement de langue agacé, il chassa ce genre de considérations parasites pour se focaliser sur sa mission. L’arrivée discrète de Grégoire l’y aida à point nommé. Le prêtre se dirigea tout d’abord vers ses fourneaux et entreprit de nourrir ses invités avant de parler de choses plus sérieuses. Il déposa ainsi, sans leur demander, deux assiettes fumantes de ragoût devant le nez et se joignit à eux autour de la table.

— Très bien…, commença-t-il en attaquant aussi bien le contenu de son assiette que la conversation qui avait tourné court. Comment procède-t-on pour démasquer l’être maudit sans accuser ouvertement un homme dont l’influence ne cesse de croître dans la région ?

— Encore une fois, je ne pense pas que Charles Le Kerdaniel soit derrière tout cela, insista Annwenn. A mon avis, on devrait se concentrer sur Joseph. Je n’ai jamais pu le sentir celui-là.

Gabriel haussa un sourcil.

— Je croyais que vous ne vouliez pas être mêlée à tout cela ?

— C’était avant qu’une monstruosité et un type qui se régénère comme par magie ne fassent irruption chez moi.

— Vous ne comptez pas me laisser en paix tant que je ne vous aurai pas dit la vérité, n’est-ce pas ?

— Effectivement. Si vous voulez que l’on travaille ensemble, il va falloir être un minimum honnête.

— Qui a parlé de « travailler ensemble » ? Je vous ai juste demandé de collaborer…

— Et de sauver votre protégée et de vous raconter une partie de ma vie et vous m’avez mise en danger en attirant cette créature chez moi aussi !

— Qui vous dit qu’elle n’était pas venue pour vous ? Après tout, vous semblez en savoir beaucoup sur les Le Kerdaniel. Intimement parlant qui plus est…

— Ou alors la chose a reconnu en vous un de ses semblables…

Le ton était en train de monter progressivement et Grégoire assistait impuissant à cette passe d’arme dont il était totalement exclu.

— Je ne suis pas un thériantrope !

— Qui me le prouve ? Vous m’avez bien accusée d’être une de ces choses, s’énerva la guérisseuse en agitant sa main blessée devant le nez de son interlocuteur au comble de l’exaspération.

— Ça suffit tous les deux ! intervint soudain le prêtre. C’est un immortel et il est chargé de poursuivre les créatures Egarées de tous poils comme celle qui vous a attaquée.

Les deux autres aussi surpris l’un que l’autre tournèrent un regard effaré dans sa direction dans un mouvement parfaitement synchrone.

— Mais… Grégoire ! s’insurgea Gabriel en tapant du poing sur la table. Vous ne voulez pas l’afficher au fronton de votre église tant que vous y êtes ! Vous êtes inconscient ou vous avez bu ?!

— Vous êtes un quoi ? demanda plus de précisions Annwenn qui ne savait pas quoi penser de cette information.

Mais toute son attention portée vers le prêtre trop bavard, Gabriel n’entendit même pas sa question.

— A quoi bon entretenir des secrets de Polichinelle ? répliqua Grégoire avec une désinvolture qui ne lui ressemblait pas. Après ce qui vient de se passer ce soir et ce qu’elle a vu, autant être honnête avec elle. Cela évitera les malentendus et, au moins, elle saura à quoi s’attendre si les choses tournent mal. Une femme avertit en vaut deux.

Gabriel écarquilla les yeux pour lui signifier de se taire avant qu’il n’en dise trop. Il voyait déjà le moment où il allait lâcher le morceau sur ses très peu estimables employeurs et où Annwenn ferait immédiatement le lien avec les hommes qui avaient assassinés Uria. Mais Grégoire était déjà passé à autre chose comme si ce qu’il venait de révéler avait autant d’importance que la recette du ragoût dans lequel il piochait entre deux indiscrétions.

— Je propose qu’on fasse le point sur ce que l’on sait avant la rencontre de demain, proposa-t-il avec aplomb, la bouche pleine. Marie, la première victime est morte à la Toussaint et Jeanne, il y a quinze jours. J’ai vérifié pendant votre absence : la lune n’était pas encore pleine donc soit les transformations de la créature ne dépendent pas des cycles lunaires, soit nous avons deux assassins.

— Il peut s’agir également de l’humain maudit qui agit sous sa forme humaine, enrichit Annwenn. Il suit un but bien précis apparemment.

— Exact. On sait que toutes les victimes ont un lien avec le maire. Il avait sans doute des raisons de vouloir la mort de Marie et de Jeanne. Mais quid du docteur Leguern et de Julien ? Thomas Leguern et Charles étaient amis depuis des décennies. Quant à son fils, ils avaient certes des façons de voir différentes, mais Le Kerdaniel parlait toujours de Julien avec fierté. Je le crois incapable de faire du mal à son propre sang. Pour ce qui est de Joseph, il ne ferait jamais rien qui puisse contrarier Charles.

— Oui, mais il a à cœur ses intérêts. Marie et Jeanne étaient une menace pour sa future nomination en tant que préfet. Julien avait découvert le chantage de la veuve Maubert et désapprouvait l’attitude de son père. Pour le médecin, il savait peut-être quelque chose qu’il n’aurait pas dû savoir, compléta la guérisseuse qui alléchée par la bonne odeur qui lui chatouillait le nez avait fini par céder à la tentation.

— Personne n’est encore venu débarrasser la maison de Leguern ni son cabinet. Pendant que nous serons au manoir demain, peut-être, Annwenn, pourriez-vous…

Grégoire laissa en suspens sa phrase suffisamment explicite pour que la principale concernée fronce le nez.

— Je veux bien vous aider, mais je ne veux pas avoir d’ennui ni attirer l’attention.

— Bien sûr, je comprends, lui assura le prêtre. Qu’en dites-vous Gabriel ?

Pendant tout l’exposé des faits et l’échange, l’immortel était resté curieusement silencieux, son regard allant de l’un à l’autre assis face à face. Avant de répondre, il se racla la gorge et s’appuya à la table, mains croisées devant lui.

— J’ai seulement une question… Que ceux qui ne peuvent pas mourir autour de cette table lèvent la main…

Joignant le geste à la parole, il leva le bras sous le regard dubitatif des deux autres.

— Très bien… Ce petit rappel fait, auriez-vous l’obligeance de me laisser faire seul mon travail ? Je ne peux pas passer mon temps à m’inquiéter pour vous tous. Par conséquent, demain, j’irai seul au manoir. Vous, mon père, je vous serai extrêmement reconnaissant de continuer à veiller sur Rose. Quant à vous, Annwenn, j’ignore pourquoi, subitement, vous vous sentez concernée par toute cette histoire après m’avoir affirmé que vous ne vouliez pas y être mêlée, mais je préférerais que vous repreniez votre position initiale. Restez là le temps que je trouve le responsable, c’est plus prudent, mais n’intervenez pas. Je m’en occupe.

— Vous avez l’air très sûr de vous. Il aurait pu avoir le dessus tout à l’heure si je n’étais pas intervenue, le piqua –t-elle dans son amour propre.

Gabriel se leva lentement et appuya les mains sur la table pour se pencher à la hauteur de la provocatrice.

— « Aurait pu » seulement… Comme la centaine d’autres que j’ai combattus depuis trois siècles. Vous, en revanche, vous ne vous en sortirez pas à si bon compte la prochaine fois si vous vous retrouvez seule face à lui.

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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #24

CHAPITRE 24

— C’est très laid, commenta Rose avec une moue de dégoût en découvrant le dessin fini. Et ce n’est pas un loup-garou ?

— Morphologiquement, les loups-garous sont des loups difformes. Ils ne marchent pas sur deux pattes et ne sont pas aussi imposants.

Tout en expliquant, Gabriel griffonna un croquis grossier du lycan tel qu’il en avait traqué des dizaines. Rose se redressa péniblement pour apercevoir les traits de crayon sûrs de l’immortel. En fouillant dans ses carnets, elle avait déjà eu l’occasion d’admirer ses talents cachés, mais c’était la première fois qu’elle le voyait à l’œuvre, concentré, minutieux et sérieux. Tout ce qu’il n’était pas en temps normal. Sous sa mine, il avait donné forme à la chose qui les avait attaqués. Elle n’avait pu s’empêcher de frissonner en découvrant le monstre qui n’aurait fait qu’une bouchée d’elle si… « Si » quoi d’ailleurs ? Elle ne comprenait toujours pas pourquoi elle était toujours en vie, pourquoi l’Égaré s’était enfui.

Une fois son croquis terminé, Gabriel l’approcha de la lumière pour l’exposer aux yeux des deux autres, pendus à ses explications. Deux animaux étaient représentés. L’un était un loup tout à fait normal ; le second étonnait par sa taille trois fois plus imposante. Grâce à d’habiles jeux d’ombres, on comprenait que le pelage de l’Égaré devait être aussi rugueux que du chanvre. Une épine dorsale hérissée parcourait l’échine de l’animal. Sa mâchoire ornée de crocs menaçants n’avait rien à envier à celle de la bête qui les avait attaqués. Néanmoins, la différence la plus notable résidait dans les pattes des deux créatures. Bien moins armées, celles du loup-garou n’auraient pas laissé les lacérations qui s’étendaient sur tout le dos de Rose.

— La métamorphose du loup-garou n’a lieu que sur une période extrêmement courte. Malgré ce que l’on pense, la pleine lune totale ne dure que quelques heures dans le mois. C’est à ce moment-là que les loups-garous sont les plus dangereux car on peut difficilement les blesser. Néanmoins, l’influence de la lune s’étend sur trois nuits. Avant et après son apogée, le lycan se transforme, mais n’est plus invulnérable. Il ne se régénère pas aussi vite et si, quand le jour se lève, ses blessures n’ont pas disparu, l’humain maudit en garde les séquelles. Cette nuit, nous étions au troisième jour et la chose que nous avons combattue était au mieux de sa forme.

— Vous n’avez jamais traqué ce genre d’Égaré ?

— Ce qu’il vous faut comprendre, c’est que les Égarés ne se classent pas aussi facilement que vos Cantiques dans vos deux testaments, mon père. Les malédictions des Occultes ne sont pas répertoriées dans de grands grimoires, eux-mêmes indexés par catégories de magie. Ce sont des traditions orales qui se sont transmises, modifiées, améliorées ou au contraire ont dégénéré. Il suffit parfois d’une infime variation dans le sort pour que je me retrouve avec un loup-garou pourvu d’une généreuse poitrine et pouvant m’incendier d’un seul regard. J’exagère à peine.

— Comment fait-on pour le tuer alors ? s’inquiéta Rose.

— Sous sa forme humaine, l’Égaré est vulnérable. Notre problème reste toujours le même : le trouver. M’est d’avis qu’il se trouve sans aucun doute dans l’entourage des Le Kerdaniel. Le Maire est le lien entre toutes les victimes.

— Eh bien, vous aurez tout le loisir d’interroger le principal concerné puisqu’il est venu nous inviter à déjeuner demain midi, annonça Grégoire.

— Parfait !

Gabriel se pencha alors vers Rose et lui attrapa le menton entre son pouce et son index.

— Quant à toi, si tu as le malheur de te lever de ce lit avant d’être totalement rétablie, je te tannerai le derrière jusqu’à ce que tes blessures ne semblent douces à côté. On s’est bien compris ?

Afin d’obtenir la réponse voulue, il exercera un léger mouvement sur son menton pour la contraindre à opiner de la tête.

— J’adore quand nous sommes sur la même longueur d’onde ! conclut-il son soliloque.

Puis, se tournant vers Grégoire, il passa à une autre préoccupation :

— Où est Annwenn ?

— Elle soigne sa brûlure dans la cuisine.

— Elle ne peut pas retourner chez elle pour le moment. Je ne sais pas si la bête était là pour moi ou pour elle.

— Je n’ai pas beaucoup de place, mais nous nous débrouillerons.

Si Gabriel considéra le problème « Annwenn » comme résolu, Grégoire ne manqua pas de remarquer l’expression maussade de Rose qui venait de se fermer comme une huitre. Elle ne fit aucune remarque, pourtant le prêtre sentit son malaise grandissant dès que l’on parlait de la guérisseuse. Ne voulant pas accabler davantage l’adolescente, il ne posa pas la question qui lui brûlait la langue. Rose ne connaissait pas l’herboriste. Pourquoi l’avait-elle prise en grippe aussi rapidement ? C’était tellement peu dans son caractère conciliant que Grégoire en déduisit -sans doute de manière trop hâtive – qu’il devait s’agir d’une pointe de jalousie. Elle resta à fixer la porte un long moment après que Gabriel en eût franchi le seuil, puis, avec des gestes prudents, elle lui tourna le dos et sembla vouloir dormir. Le prêtre s’installa à son bureau et s’acquitta de quelques paperasses pas tant pour leur urgence que pour veiller sur la jeune fille.

~*~

Gabriel retrouva Annwenn attablée, se débattant avec un bandage qui refusait de coopérer en s’enroulant autour de son poignet au lieu de sa main droite. Il s’installa en bout de table de manière à se trouver près d’elle et s’efforça de paraître serviable en lui ôtant la bande de tissu des mains. D’abord, étonnée, elle le laissa pourtant faire et présenta spontanément sa paume luisante de miel quand il la lui demanda. Gabriel s’en saisit et observa le nectar sucré étalé sur la plaie rouge vif.

— Le miel aide à la cicatrisation des brûlures, se sentit-elle obligée d’expliquer devant l’immobilisme de son soigneur improvisé.

— Je sais, se contenta-t-il de répondre.

Elle expira bruyamment par le nez pour marquer son agacement.

— Vous n’êtes pas en train de vérifier si je me régénérais comme mon invité poilu de tout à l’heure, n’est-ce pas ? Parce que si c’est le cas, je vais devoir vous demander comment il se fait que les marques de griffures qu’il vous a infligées il n’y a même pas une heure ont déjà quasiment disparue.

Elle pencha la tête vers lui pour s’assurer que son imagination ne lui avait pas joué des tours ou que son impression ne pouvait pas s’expliquer à cause de la lumière incertaine des bougies posées sur la grande table.

— J’étais seulement en train d’observer les marques de brûlure plus anciennes, répondit-il non sans reculer légèrement pour échapper à l’œil de lynx de la jeune femme.

Troublée par la réponse, elle ôta aussitôt sa main et entreprit de terminer elle-même son pansement. Le regard baissé, elle n’éclaira pas plus la lanterne de l’immortel qu’il ne l’avait fait pour les marques disparues de son cou. C’était toutefois inutile. Compte tenu de la fin tragique de son mentor, Gabriel imaginait tout à fait la manière dont elle s’était blessée.

— Je tenais à m’excuser pour tout à l’heure, continua-t-il pour la détourner des sombres souvenirs qu’il venait malgré lui de faire resurgir. Je suis un…

— Un mufle arrogant, trop sûr de lui, manipulateur et cynique ? compléta-t-elle avec un sourire désarmant.

— Un homme méfiant.

Sa rectification et l’expression vexée de l’immortel arrachèrent à Annwenn un léger rire.

— Moi aussi, Monsieur Voltz, mais, après ce soir, je pense qu’il va falloir que l’on apprenne à se faire confiance.

Il opina seulement de la tête.

— Et vos blessures ? Vous comptez m’expliquer ce prodige ou laisser place à mon imagination, enchaîna-t-elle.

— Croyez-moi : moins vous en saurez, mieux ce sera ! Permettez-moi de garder sous silence ce qui pourrait vous mettre en danger.

La jeune femme se redressa sur le banc et le dévisagea avec la même stupeur que s’il venait de lui révéler toute la vérité à son sujet.

— Ma parole… C’est que vous êtes capable de vous conduire en gentilhomme quand vous voulez. Vous m’en voyez ébahie !

La raillerie avait pour but de détendre l’atmosphère, mais Gabriel ne se dérida pas. Il expira longuement, préoccupé par la tournure que prenaient les événements. Jamais il n’entraînait avec lui des mortels sur ses enquêtes et voilà qu’en quelques heures il se retrouvait avec sur les bras une adolescente de seize ans aussi acharnée à rester à ses côtés qu’un moustique sur sa proie, d’un prêtre dont il ne savait toujours pas quoi penser et maintenant d’une guérisseuse au charme troublant et aux répliques trop cyniques pour qu’il n’y soit pas insensible. Elle l’observait du coin de l’œil de son regard sombre aussi incisif que pouvaient l’être ses propos. Ses cheveux blonds ainsi dénoués, elle paraissait plus jeune, même si Gabriel aurait bien été incapable de lui donner un âge précis.

D’un claquement de langue agacé, il chassa ce genre de considérations parasites pour se focaliser sur sa mission. L’arrivée discrète de Grégoire l’y aida à point nommé. Le prêtre se dirigea tout d’abord vers ses fourneaux et entreprit de nourrir ses invités avant de parler de choses plus sérieuses. Il déposa ainsi, sans leur demander, deux assiettes fumantes de ragoût devant le nez et se joignit à eux autour de la table.

— Très bien…, commença-t-il en attaquant aussi bien le contenu de son assiette que la conversation qui avait tourné court. Comment procède-t-on pour démasquer l’être maudit sans accuser ouvertement un homme dont l’influence ne cesse de croître dans la région ?

— Encore une fois, je ne pense pas que Charles Le Kerdaniel soit derrière tout cela, insista Annwenn. A mon avis, on devrait se concentrer sur Joseph. Je n’ai jamais pu le sentir celui-là.

Gabriel haussa un sourcil.

— Je croyais que vous ne vouliez pas être mêlée à tout cela ?

— C’était avant qu’une monstruosité et un type qui se régénère comme par magie ne fassent irruption chez moi.

— Vous ne comptez pas me laisser en paix tant que je ne vous aurai pas dit la vérité, n’est-ce pas ?

— Effectivement. Si vous voulez que l’on travaille ensemble, il va falloir être un minimum honnête.

— Qui a parlé de « travailler ensemble » ? Je vous ai juste demandé de collaborer…

— Et de sauver votre protégée et de vous raconter une partie de ma vie et vous m’avez mise en danger en attirant cette créature chez moi aussi !

— Qui vous dit qu’elle n’était pas venue pour vous ? Après tout, vous semblez en savoir beaucoup sur les Le Kerdaniel. Intimement parlant qui plus est…

— Ou alors la chose a reconnu en vous un de ses semblables…

Le ton était en train de monter progressivement et Grégoire assistait impuissant à cette passe d’arme dont il était totalement exclu.

— Je ne suis pas un thériantrope !

— Qui me le prouve ? Vous m’avez bien accusée d’être une de ces choses, s’énerva la guérisseuse en agitant sa main blessée devant le nez de son interlocuteur au comble de l’exaspération.

— Ça suffit tous les deux ! intervint soudain le prêtre. C’est un immortel et il est chargé de poursuivre les créatures Egarées de tous poils comme celle qui vous a attaquée.

Les deux autres aussi surpris l’un que l’autre tournèrent un regard effaré dans sa direction dans un mouvement parfaitement synchrone.

— Mais… Grégoire ! s’insurgea Gabriel en tapant du poing sur la table. Vous ne voulez pas l’afficher au fronton de votre église tant que vous y êtes ! Vous êtes inconscient ou vous avez bu ?!

— Vous êtes un quoi ? demanda plus de précisions Annwenn qui ne savait pas quoi penser de cette information.

Mais toute son attention portée vers le prêtre trop bavard, Gabriel n’entendit même pas sa question.

— A quoi bon entretenir des secrets de Polichinelle ? répliqua Grégoire avec une désinvolture qui ne lui ressemblait pas. Après ce qui vient de se passer ce soir et ce qu’elle a vu, autant être honnête avec elle. Cela évitera les malentendus et, au moins, elle saura à quoi s’attendre si les choses tournent mal. Une femme avertit en vaut deux.

Gabriel écarquilla les yeux pour lui signifier de se taire avant qu’il n’en dise trop. Il voyait déjà le moment où il allait lâcher le morceau sur ses très peu estimables employeurs et où Annwenn ferait immédiatement le lien avec les hommes qui avaient assassinés Uria. Mais Grégoire était déjà passé à autre chose comme si ce qu’il venait de révéler avait autant d’importance que la recette du ragoût dans lequel il piochait entre deux indiscrétions.

— Je propose qu’on fasse le point sur ce que l’on sait avant la rencontre de demain, proposa-t-il avec aplomb, la bouche pleine. Marie, la première victime est morte à la Toussaint et Jeanne, il y a quinze jours. J’ai vérifié pendant votre absence : la lune n’était pas encore pleine donc soit les transformations de la créature ne dépendent pas des cycles lunaires, soit nous avons deux assassins.

— Il peut s’agir également de l’humain maudit qui agit sous sa forme humaine, enrichit Annwenn. Il suit un but bien précis apparemment.

— Exact. On sait que toutes les victimes ont un lien avec le maire. Il avait sans doute des raisons de vouloir la mort de Marie et de Jeanne. Mais quid du docteur Leguern et de Julien ? Thomas Leguern et Charles étaient amis depuis des décennies. Quant à son fils, ils avaient certes des façons de voir différentes, mais Le Kerdaniel parlait toujours de Julien avec fierté. Je le crois incapable de faire du mal à son propre sang. Pour ce qui est de Joseph, il ne ferait jamais rien qui puisse contrarier Charles.

— Oui, mais il a à cœur ses intérêts. Marie et Jeanne étaient une menace pour sa future nomination en tant que préfet. Julien avait découvert le chantage de la veuve Maubert et désapprouvait l’attitude de son père. Pour le médecin, il savait peut-être quelque chose qu’il n’aurait pas dû savoir, compléta la guérisseuse qui alléchée par la bonne odeur qui lui chatouillait le nez avait fini par céder à la tentation.

— Personne n’est encore venu débarrasser la maison de Leguern ni son cabinet. Pendant que nous serons au manoir demain, peut-être, Annwenn, pourriez-vous…

Grégoire laissa en suspens sa phrase suffisamment explicite pour que la principale concernée fronce le nez.

— Je veux bien vous aider, mais je ne veux pas avoir d’ennui ni attirer l’attention.

— Bien sûr, je comprends, lui assura le prêtre. Qu’en dites-vous Gabriel ?

Pendant tout l’exposé des faits et l’échange, l’immortel était resté curieusement silencieux, son regard allant de l’un à l’autre assis face à face. Avant de répondre, il se racla la gorge et s’appuya à la table, mains croisées devant lui.

— J’ai seulement une question… Que ceux qui ne peuvent pas mourir autour de cette table lèvent la main…

Joignant le geste à la parole, il leva le bras sous le regard dubitatif des deux autres.

— Très bien… Ce petit rappel fait, auriez-vous l’obligeance de me laisser faire seul mon travail ? Je ne peux pas passer mon temps à m’inquiéter pour vous tous. Par conséquent, demain, j’irai seul au manoir. Vous, mon père, je vous serai extrêmement reconnaissant de continuer à veiller sur Rose. Quant à vous, Annwenn, j’ignore pourquoi, subitement, vous vous sentez concernée par toute cette histoire après m’avoir affirmé que vous ne vouliez pas y être mêlée, mais je préférerais que vous repreniez votre position initiale. Restez là le temps que je trouve le responsable, c’est plus prudent, mais n’intervenez pas. Je m’en occupe.

— Vous avez l’air très sûr de vous. Il aurait pu avoir le dessus tout à l’heure si je n’étais pas intervenue, le piqua –t-elle dans son amour propre.

Gabriel se leva lentement et appuya les mains sur la table pour se pencher à la hauteur de la provocatrice.

— « Aurait pu » seulement… Comme la centaine d’autres que j’ai combattus depuis trois siècles. Vous, en revanche, vous ne vous en sortirez pas à si bon compte la prochaine fois si vous vous retrouvez seule face à lui.


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