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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #28

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #28

CHAPITRE 28

— L’air de la campagne bretonne te réussit, Grégoire : tu as l’air en pleine forme.

Derrière le ton pourtant égal, le jeune prêtre détecta aussitôt la pointe d’ironie masquée dans le pseudo compliment de son ancien mentor. L’homme au visage froid tout en os et angles vifs prit un moment pour le détailler avec attention avant d’ajouter :

— Cela fait combien de temps exactement que tu as été affecté ici ?

— Vous vous direz dire : depuis combien de temps VOUS avez fait en sorte que je sois affecté ici ? le corrigea Grégoire d’une voix moins assurée qu’il ne l’aurait voulu.

Varga chassa la précision d’un mouvement lent de sa main baguée de l’emblème de l’Ordre.

— Estime-toi déjà heureux d’avoir pu quitter la Confrérie sans plus de désagréments.

Instinctivement, les mains de Grégoire, dissimulées dans les manches larges de son manteau, se crispèrent sur ses avant-bras. Le grand ordonnateur des basses-besognes de l’Ordre n’avait rien perdu de son arrogance. « Sans plus de désagréments »… Tout était relatif. On ne quittait jamais la Sainte-Vehme sans dommage. Son salut, il ne le devait certainement pas à cet odieux personnage aux ordres de qui il était resté pendant un an, mais à l’intervention de son frère. Si ses ancêtres et sa famille n’avaient pas occupé une telle position dans la hiérarchie, il ne serait sans aucun doute plus là à l’heure qu’il était.

— Sauf votre respect, la situation au village ne me permet pas de m’absenter trop longtemps. Pourquoi m’avoir fait venir dans un lieu de rendez-vous aussi… – Grégoire jeta un regard circulaire sur la pièce ravagée par l’humidité -… accueillant ?

— Comment se comporte ce cher Gabriel ? entra-t-il immédiatement dans le vif du sujet.

A peine surpris par la question, Grégoire avait eu tout le temps de se préparer pendant le trajet à toutes les questions que Varga était susceptible de lui poser sur l’immortel.

— Ses méthodes sont peu orthodoxes, mais l’enquête avance…

— Ce n’est pas ce que je te demande, l’interrompit sèchement l’autre. Je ne doute pas un seul instant de la capacité de cette vermine à trouver le démon qui rôde autour de ce village.

Un léger tic releva le coin droit de la lèvre supérieure de Varga à la manière d’un molosse prêt à mordre. Admettre l’efficacité de Voltz devait lui coûter autant que s’il devait saluer la vertu de Satan lui-même. La haine qu’il éprouvait à l’encontre de l’immortel n’était un secret pour personne dans la Confrérie. Au cours de ces mois passés sous ses ordres, Grégoire avait eu maintes occasions de l’entendre vociférer contre lui. C’était sans doute pour cette raison que le jeune prêtre avait accueilli la nouvelle de l’arrivée de Voltz au village avec impatience. Quelqu’un qui énervait autant Varga méritait d’être connu.

L’occasion ne s’était jusque là jamais présentée car là où intervenait l’immortel, Barnabas et ses hommes étaient  sommés de ne pas s’immiscer. Une règle mise en place des années auparavant par celui que l’on nommait  le Comte. A la tête de la Confrérie, il avait donné à Voltz une autonomie qui hérissait Varga. Certes, Gabriel était tenu de respecter les règles et toute infraction faisait le bonheur du prêtre chargé de le remettre dans le droit chemin, mais personne ne lui demandait de compte tant que le travail était exécuté. Et force était de constater que tout désinvolte qu’il paraissait être, il excellait en la matière.

— Que voulez-vous savoir au juste ? reprit Grégoire de plus en plus mal à l’aise.

L’idée d’être contraint de jouer un double jeu ne lui plaisait pas le moins du monde. Il avait beau ne connaître Gabriel que depuis quelques jours, il s’était pris d’amitié pour l’énergumène aussi exaspérant soit-il.

— Est-il venu seul ?

La question prit Grégoire au dépourvu. Sa respiration se bloqua un quart de seconde et il pria pour que l’autre ne s’en soit pas rendu compte.

~*~

Encore engourdie et le corps douloureux, Annwenn tenta péniblement d’entrouvrir les paupières malgré le martèlement qui lui vrillait le crâne. Avant même que sa vue ne parvienne à s’extraire du brouillard, son odorat devina l’endroit où elle se trouvait. Le parfum de ses herbes séchées et de ses onguents la rassurèrent tout comme sentir sous elle la fraîcheur de ses draps. Non loin, un crépitement joyeux rompait le silence de la pièce qu’elle ne parvenait toujours pas à distinguer. Il lui fallait toujours un très long moment pour reprendre connaissance d’autant plus lorsqu’elle était blessée. Instinctivement, elle voulut porter la main à sa gorge lacérée par la chose, mais la caresse d’un linge chaud à cet endroit au même moment la surprit au point de la faire sursauter. Elle cligna des yeux à plusieurs reprises pour dissiper le voile qui brouillait sa vue. La première chose qu’elle aperçut, ce fut le visage inhabituellement grave de Gabriel assis à son chevet. Prise d’un doute sur ses intentions, elle se redressa un peu trop vite et se rendit presque aussitôt compte de son erreur. Le drap qui la recouvrait glissa et dévoila sa poitrine en même temps qu’il ressuscita le sourire ironique de Voltz. Avec des gestes empotés de vierge effarouchée, elle drapa dans ce qui lui restait de dignité étant donné que le malotru ne comptait pas, de toute évidence, détourner le regard.

— Vous vous fatiguez pour rien. Depuis une heure, j’ai eu tout le temps d’admirer ce que vous tentez maladroitement de cacher.

Pour s’épargner une explication, il se contenta de jeter le linge qu’il tenait encore à la main dans une bassine posée sur le marchepied du lit. Le tissu et l’eau avaient pris une teinte rouge. En baissant le regard sur son corps endolori, elle comprit le pourquoi et le sens de ses paroles.

— Vous m’avez… lavée, s’étonna-t-elle bien inutilement puisque tout indiquait que c’était le cas ; de l’air satisfait de l’immortel jusqu’aux draps relativement propres dans lesquels il l’avait couchée.

— Disons qu’il y a plus séduisant pour une femme que de sentir le cuir dépecé de garache.

— Au moins, je peux être rassurée sur un point : vous n’avez pas pris cette peine pour ensuite me tuer.

Son ton qu’elle voulut assuré s’enraya sur les derniers mots. Epuisée, elle se laissa retomber sur son oreiller, le drap fermement tenu contre elle, plus pour se raccrocher à quelque chose que pour protéger sa pudeur. Ses transformations forcées étaient exténuantes. Bien plus que celles provoquées naturellement par les cycles de la lune. Annwenn tourna la tête vers le mur où se trouvaient ses étagères avant que la bête ne détruise tout. Elle désigna d’une main tremblante une alcôve creusée dans la pierre, protégée par une petite porte de bois.

— Dans la niche, là-bas, il y a une fiole étiqueté « Rosea ». Donnez-la-moi, s’il vous plait.

Gabriel s’exécuta et enjamba les planches de bois détruites et les morceaux de verre. Le mélange des senteurs était entêtant. Sans les courants d’airs qui filtraient par la porte d’entrée à moitié dégondée, ces odeurs auraient été insoutenables. Dans l’alcôve se trouvaient différentes fioles serrées les unes contre les autres dans le trou si étroit qu’il manqua de tout renverser en examinant les étiquettes aux noms étranges, mélange de latin et de langues exotiques. Celle demandée par Annwenn avait une étrange couleur verte. Il s’en empara et revint vers la jeune femme aussi pâle que les draps, maintenant qu’elle était débarrassée de la pellicule ensanglantée qui la recouvrait après sa transformation. La main tremblante de la jeune femme s’empara de la fiole débouchée dès qu’il la lui tendit. Elle en avala une bonne moitié en grimaçant et laissa de nouveau retomber sa tête en arrière. Le simple fait de se redresser lui coupa le souffle au point qu’elle resta un moment haletante, sans pouvoir prononcer un mot.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Gabriel quand elle eût repris un tant soit peu ses esprits.

Il désigna d’un mouvement de menton les autres flacons.

— Des mixtures qui permettent de bloquer la transformation ou au contraire la provoquer. Quant à celle-ci, précisa-t-elle en lui tendant celle qu’elle venait de boire, elle va me permettre de retrouver très vite des forces.

Gabriel la lui reprit des mains et reboucha la fiole.

— Pourquoi ne pas m’avoir dit la vérité ?

Annwenn, qui s’attendait à des reproches virulents, fut décontenancée par la douceur de sa voix.

— Et quand aurais-je pu vous le dire ? Quand vous êtes venu ici pour m’accuser des meurtres ? Après l’agression de Rose ? Quand j’ai appris que vous éliminiez les créatures comme moi ?

Face à la justesse de ses propos, Gabriel se passa une main lasse dans les cheveux en bataille et baissa les yeux sur le petit flacon qu’il fit rouler dans paume. Il aurait bien eu besoin lui aussi d’une potion énergisante. Cela faisait bien longtemps qu’une mission n’avait pas été aussi éprouvante. Il devait se faire vieux : le manque de sommeil, l’inquiétude permanente pour ceux dont il se sentait en charge, les incertitudes et les surprises dont il se serait volontiers passé… Tout cela l’épuisait.

— Vous allez me tuer ? demanda soudain Annwenn.

Voltz releva brusquement la tête. Quelle question saugrenue…

— Je n’ai pas l’habitude de tuer ceux ou celles qui me viennent en aide… même lorsque leur intervention ne brille pas par leur intelligence. Vous auriez pu vous faire massacrer tout à l’heure. Qu’est-ce qui vous a pris ? A ma connaissance, faire couler le sang d’une garache entraîne aussitôt sa transformation en humain et ses blessures peuvent être fatales. Cela fait deux bonnes raisons pour ne pas se jeter dans les griffes de notre ami poilu Sans nom.

Il pointa du doigt la blessure qui avait mis un temps considérable à se régénérer.

— Je traque cette chose depuis des semaines… depuis la mort de Julien. Je ne peux sentir sa présence que lorsque qu’elle est sous sa forme animale…

— Ce qui signifie qu’elle aussi ! la sermonna-t-il cette fois ouvertement. C’est vous que Joseph a pris en chasse l’autre jour aux abords du manoir ?

La jeune femme opina de la tête.

— Mais ce n’est pas moi qui aie blessé Rose !

— Je sais, se contenta-t-il de répondre.

La distance entre le manoir et l’endroit où l’attaque avait eu lieu était bien trop éloignée pour qu’un seul animal ait pu la parcourir en si peu de temps. C’était très clair maintenant. Tranquillisée, Annwenn se redressa péniblement en position assise. Le froid mordant la faisait trembler.

— Je sais que mon anatomie n’a plus aucun secret pour vous, mais est-ce que vous auriez la bonté de vous retourner pour que je puisse m’habiller ?

Un sourire communicatif s’imprima sur les deux visages fatigués. Gabriel se releva et redressa une des chaises encore renversées au sol. Il s’installa, les jambes et les bras croisés vers la porte. Du coin de l’œil, il la vit écarter amplement les draps pour sortir du lit défoncé par ses propres soins quand la bête l’avait envoyé percuter le meuble fermé. Il devina l’ouverture du grand coffre à la tête du lit, le froissement d’une robe qu’elle secoua, puis l’eau versée dans une vasque de cuivre adossée au mur. En silence, elle acheva la toilette incomplète qu’il avait entreprise.

— Dites-moi…, engagea-t-elle soudain la conversation tandis qu’elle savonnait ses cheveux poisseux. Quel genre d’Egaré est Rose ?

Surpris par la question, Gabriel eut un mouvement de tête involontaire dans sa direction, mais se ravisa aussitôt.

— Qu’est-ce que vous me chantez ? Rose n’est pas une Egarée. Un peu perdue, je ne dis pas, mais pas Egarée…

Un silence et une absence soudaine de clapotis d’eau accueillit son jeu de mot raté.

— Qu’est-ce qui vous a fait croire une chose pareille ? insista-t-il intrigué.

— Sa réaction épidermique quand je m’approche d’elle. J’ai eu l’impression qu’elle savait ce que j’étais.

— Je vois… Il n’y a rien de surnaturel à cela. Rose est seulement une éponge ambulante. Si elle possède un don, c’est sans aucun doute une empathie exacerbée. Vous étiez sur la défensive : elle a fait de même, mais sans le filtre des convenances que les adultes s’imposent. Cet effet miroir est très déconcertant même pour moi qui commence à la connaître… Surtout quand elle se comporte comme une idiote en réponse à ma propre bêtise…

Un léger rire lui parvint.

— J’ai l’impression qu’elle révèle bien plus que votre bêtise. Le ton de votre voix devient plus chaleureux quand vous parlez d’elle. C’est pour cela que vous êtes autant attachée à elle ? Parce qu’elle vous renvoie une image de vous plus conforme à ce que vous êtes ?

Piégé dans la ligne de mire de la guérisseuse, Gabriel se renfrogna aussitôt. Il se leva un peu trop brusquement pour la chaise instable qui retomba derrière lui.

— Je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise, s’excusa dans son dos la jeune femme.

Mais ce fut peine perdue. Elle venait de toucher un point beaucoup trop sensible pour qu’il laisse une presque inconnue s’infiltrer dans la brèche. « Une image plus conforme à ce qu’il était »… Premièrement, encore fallait-il qu’il sache ce qu’il était… Les seules créatures immortelles qu’il avait croisées en trois siècles étaient des vampires. Et il n’en était pas un. Et puis, ce que Rose s’ingéniait sans le vouloir à révéler était tout simplement incompatible avec sa fonction. On était censé le craindre, pas le prendre pour une nounou bienveillante. Gabriel eut un froncement agacé qu’Annwenn ne vit pas.

— Je dois repartir au manoir, décréta-t-il s’avançant vers la porte défoncée. Retournez chez Grégoire dès que vous serez prête. Ne restez pas là.

— Gabriel ? le héla-t-elle au moment où il franchissait le seuil. Vous ne m’avez pas demandé comment j’étais devenue ce que je suis.

Il risqua un coup d’œil par-dessus son épaule. Elle avait revêtu une chemise blanche pas suffisamment épaisse pour dissimuler quoi que ce soit. Elle ne chercha toutefois pas à se cacher.

— C’est inutile. Vous saviez comment faire ; vous vous sentiez vulnérable et vous voulez venger la mort de votre amie. Cela trois bonnes raisons pour faire quelque chose de stupide.

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #28

CHAPITRE 28

— L’air de la campagne bretonne te réussit, Grégoire : tu as l’air en pleine forme.

Derrière le ton pourtant égal, le jeune prêtre détecta aussitôt la pointe d’ironie masquée dans le pseudo compliment de son ancien mentor. L’homme au visage froid tout en os et angles vifs prit un moment pour le détailler avec attention avant d’ajouter :

— Cela fait combien de temps exactement que tu as été affecté ici ?

— Vous vous direz dire : depuis combien de temps VOUS avez fait en sorte que je sois affecté ici ? le corrigea Grégoire d’une voix moins assurée qu’il ne l’aurait voulu.

Varga chassa la précision d’un mouvement lent de sa main baguée de l’emblème de l’Ordre.

— Estime-toi déjà heureux d’avoir pu quitter la Confrérie sans plus de désagréments.

Instinctivement, les mains de Grégoire, dissimulées dans les manches larges de son manteau, se crispèrent sur ses avant-bras. Le grand ordonnateur des basses-besognes de l’Ordre n’avait rien perdu de son arrogance. « Sans plus de désagréments »… Tout était relatif. On ne quittait jamais la Sainte-Vehme sans dommage. Son salut, il ne le devait certainement pas à cet odieux personnage aux ordres de qui il était resté pendant un an, mais à l’intervention de son frère. Si ses ancêtres et sa famille n’avaient pas occupé une telle position dans la hiérarchie, il ne serait sans aucun doute plus là à l’heure qu’il était.

— Sauf votre respect, la situation au village ne me permet pas de m’absenter trop longtemps. Pourquoi m’avoir fait venir dans un lieu de rendez-vous aussi… – Grégoire jeta un regard circulaire sur la pièce ravagée par l’humidité -… accueillant ?

— Comment se comporte ce cher Gabriel ? entra-t-il immédiatement dans le vif du sujet.

A peine surpris par la question, Grégoire avait eu tout le temps de se préparer pendant le trajet à toutes les questions que Varga était susceptible de lui poser sur l’immortel.

— Ses méthodes sont peu orthodoxes, mais l’enquête avance…

— Ce n’est pas ce que je te demande, l’interrompit sèchement l’autre. Je ne doute pas un seul instant de la capacité de cette vermine à trouver le démon qui rôde autour de ce village.

Un léger tic releva le coin droit de la lèvre supérieure de Varga à la manière d’un molosse prêt à mordre. Admettre l’efficacité de Voltz devait lui coûter autant que s’il devait saluer la vertu de Satan lui-même. La haine qu’il éprouvait à l’encontre de l’immortel n’était un secret pour personne dans la Confrérie. Au cours de ces mois passés sous ses ordres, Grégoire avait eu maintes occasions de l’entendre vociférer contre lui. C’était sans doute pour cette raison que le jeune prêtre avait accueilli la nouvelle de l’arrivée de Voltz au village avec impatience. Quelqu’un qui énervait autant Varga méritait d’être connu.

L’occasion ne s’était jusque là jamais présentée car là où intervenait l’immortel, Barnabas et ses hommes étaient  sommés de ne pas s’immiscer. Une règle mise en place des années auparavant par celui que l’on nommait  le Comte. A la tête de la Confrérie, il avait donné à Voltz une autonomie qui hérissait Varga. Certes, Gabriel était tenu de respecter les règles et toute infraction faisait le bonheur du prêtre chargé de le remettre dans le droit chemin, mais personne ne lui demandait de compte tant que le travail était exécuté. Et force était de constater que tout désinvolte qu’il paraissait être, il excellait en la matière.

— Que voulez-vous savoir au juste ? reprit Grégoire de plus en plus mal à l’aise.

L’idée d’être contraint de jouer un double jeu ne lui plaisait pas le moins du monde. Il avait beau ne connaître Gabriel que depuis quelques jours, il s’était pris d’amitié pour l’énergumène aussi exaspérant soit-il.

— Est-il venu seul ?

La question prit Grégoire au dépourvu. Sa respiration se bloqua un quart de seconde et il pria pour que l’autre ne s’en soit pas rendu compte.

~*~

Encore engourdie et le corps douloureux, Annwenn tenta péniblement d’entrouvrir les paupières malgré le martèlement qui lui vrillait le crâne. Avant même que sa vue ne parvienne à s’extraire du brouillard, son odorat devina l’endroit où elle se trouvait. Le parfum de ses herbes séchées et de ses onguents la rassurèrent tout comme sentir sous elle la fraîcheur de ses draps. Non loin, un crépitement joyeux rompait le silence de la pièce qu’elle ne parvenait toujours pas à distinguer. Il lui fallait toujours un très long moment pour reprendre connaissance d’autant plus lorsqu’elle était blessée. Instinctivement, elle voulut porter la main à sa gorge lacérée par la chose, mais la caresse d’un linge chaud à cet endroit au même moment la surprit au point de la faire sursauter. Elle cligna des yeux à plusieurs reprises pour dissiper le voile qui brouillait sa vue. La première chose qu’elle aperçut, ce fut le visage inhabituellement grave de Gabriel assis à son chevet. Prise d’un doute sur ses intentions, elle se redressa un peu trop vite et se rendit presque aussitôt compte de son erreur. Le drap qui la recouvrait glissa et dévoila sa poitrine en même temps qu’il ressuscita le sourire ironique de Voltz. Avec des gestes empotés de vierge effarouchée, elle drapa dans ce qui lui restait de dignité étant donné que le malotru ne comptait pas, de toute évidence, détourner le regard.

— Vous vous fatiguez pour rien. Depuis une heure, j’ai eu tout le temps d’admirer ce que vous tentez maladroitement de cacher.

Pour s’épargner une explication, il se contenta de jeter le linge qu’il tenait encore à la main dans une bassine posée sur le marchepied du lit. Le tissu et l’eau avaient pris une teinte rouge. En baissant le regard sur son corps endolori, elle comprit le pourquoi et le sens de ses paroles.

— Vous m’avez… lavée, s’étonna-t-elle bien inutilement puisque tout indiquait que c’était le cas ; de l’air satisfait de l’immortel jusqu’aux draps relativement propres dans lesquels il l’avait couchée.

— Disons qu’il y a plus séduisant pour une femme que de sentir le cuir dépecé de garache.

— Au moins, je peux être rassurée sur un point : vous n’avez pas pris cette peine pour ensuite me tuer.

Son ton qu’elle voulut assuré s’enraya sur les derniers mots. Epuisée, elle se laissa retomber sur son oreiller, le drap fermement tenu contre elle, plus pour se raccrocher à quelque chose que pour protéger sa pudeur. Ses transformations forcées étaient exténuantes. Bien plus que celles provoquées naturellement par les cycles de la lune. Annwenn tourna la tête vers le mur où se trouvaient ses étagères avant que la bête ne détruise tout. Elle désigna d’une main tremblante une alcôve creusée dans la pierre, protégée par une petite porte de bois.

— Dans la niche, là-bas, il y a une fiole étiqueté « Rosea ». Donnez-la-moi, s’il vous plait.

Gabriel s’exécuta et enjamba les planches de bois détruites et les morceaux de verre. Le mélange des senteurs était entêtant. Sans les courants d’airs qui filtraient par la porte d’entrée à moitié dégondée, ces odeurs auraient été insoutenables. Dans l’alcôve se trouvaient différentes fioles serrées les unes contre les autres dans le trou si étroit qu’il manqua de tout renverser en examinant les étiquettes aux noms étranges, mélange de latin et de langues exotiques. Celle demandée par Annwenn avait une étrange couleur verte. Il s’en empara et revint vers la jeune femme aussi pâle que les draps, maintenant qu’elle était débarrassée de la pellicule ensanglantée qui la recouvrait après sa transformation. La main tremblante de la jeune femme s’empara de la fiole débouchée dès qu’il la lui tendit. Elle en avala une bonne moitié en grimaçant et laissa de nouveau retomber sa tête en arrière. Le simple fait de se redresser lui coupa le souffle au point qu’elle resta un moment haletante, sans pouvoir prononcer un mot.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Gabriel quand elle eût repris un tant soit peu ses esprits.

Il désigna d’un mouvement de menton les autres flacons.

— Des mixtures qui permettent de bloquer la transformation ou au contraire la provoquer. Quant à celle-ci, précisa-t-elle en lui tendant celle qu’elle venait de boire, elle va me permettre de retrouver très vite des forces.

Gabriel la lui reprit des mains et reboucha la fiole.

— Pourquoi ne pas m’avoir dit la vérité ?

Annwenn, qui s’attendait à des reproches virulents, fut décontenancée par la douceur de sa voix.

— Et quand aurais-je pu vous le dire ? Quand vous êtes venu ici pour m’accuser des meurtres ? Après l’agression de Rose ? Quand j’ai appris que vous éliminiez les créatures comme moi ?

Face à la justesse de ses propos, Gabriel se passa une main lasse dans les cheveux en bataille et baissa les yeux sur le petit flacon qu’il fit rouler dans paume. Il aurait bien eu besoin lui aussi d’une potion énergisante. Cela faisait bien longtemps qu’une mission n’avait pas été aussi éprouvante. Il devait se faire vieux : le manque de sommeil, l’inquiétude permanente pour ceux dont il se sentait en charge, les incertitudes et les surprises dont il se serait volontiers passé… Tout cela l’épuisait.

— Vous allez me tuer ? demanda soudain Annwenn.

Voltz releva brusquement la tête. Quelle question saugrenue…

— Je n’ai pas l’habitude de tuer ceux ou celles qui me viennent en aide… même lorsque leur intervention ne brille pas par leur intelligence. Vous auriez pu vous faire massacrer tout à l’heure. Qu’est-ce qui vous a pris ? A ma connaissance, faire couler le sang d’une garache entraîne aussitôt sa transformation en humain et ses blessures peuvent être fatales. Cela fait deux bonnes raisons pour ne pas se jeter dans les griffes de notre ami poilu Sans nom.

Il pointa du doigt la blessure qui avait mis un temps considérable à se régénérer.

— Je traque cette chose depuis des semaines… depuis la mort de Julien. Je ne peux sentir sa présence que lorsque qu’elle est sous sa forme animale…

— Ce qui signifie qu’elle aussi ! la sermonna-t-il cette fois ouvertement. C’est vous que Joseph a pris en chasse l’autre jour aux abords du manoir ?

La jeune femme opina de la tête.

— Mais ce n’est pas moi qui aie blessé Rose !

— Je sais, se contenta-t-il de répondre.

La distance entre le manoir et l’endroit où l’attaque avait eu lieu était bien trop éloignée pour qu’un seul animal ait pu la parcourir en si peu de temps. C’était très clair maintenant. Tranquillisée, Annwenn se redressa péniblement en position assise. Le froid mordant la faisait trembler.

— Je sais que mon anatomie n’a plus aucun secret pour vous, mais est-ce que vous auriez la bonté de vous retourner pour que je puisse m’habiller ?

Un sourire communicatif s’imprima sur les deux visages fatigués. Gabriel se releva et redressa une des chaises encore renversées au sol. Il s’installa, les jambes et les bras croisés vers la porte. Du coin de l’œil, il la vit écarter amplement les draps pour sortir du lit défoncé par ses propres soins quand la bête l’avait envoyé percuter le meuble fermé. Il devina l’ouverture du grand coffre à la tête du lit, le froissement d’une robe qu’elle secoua, puis l’eau versée dans une vasque de cuivre adossée au mur. En silence, elle acheva la toilette incomplète qu’il avait entreprise.

— Dites-moi…, engagea-t-elle soudain la conversation tandis qu’elle savonnait ses cheveux poisseux. Quel genre d’Egaré est Rose ?

Surpris par la question, Gabriel eut un mouvement de tête involontaire dans sa direction, mais se ravisa aussitôt.

— Qu’est-ce que vous me chantez ? Rose n’est pas une Egarée. Un peu perdue, je ne dis pas, mais pas Egarée…

Un silence et une absence soudaine de clapotis d’eau accueillit son jeu de mot raté.

— Qu’est-ce qui vous a fait croire une chose pareille ? insista-t-il intrigué.

— Sa réaction épidermique quand je m’approche d’elle. J’ai eu l’impression qu’elle savait ce que j’étais.

— Je vois… Il n’y a rien de surnaturel à cela. Rose est seulement une éponge ambulante. Si elle possède un don, c’est sans aucun doute une empathie exacerbée. Vous étiez sur la défensive : elle a fait de même, mais sans le filtre des convenances que les adultes s’imposent. Cet effet miroir est très déconcertant même pour moi qui commence à la connaître… Surtout quand elle se comporte comme une idiote en réponse à ma propre bêtise…

Un léger rire lui parvint.

— J’ai l’impression qu’elle révèle bien plus que votre bêtise. Le ton de votre voix devient plus chaleureux quand vous parlez d’elle. C’est pour cela que vous êtes autant attachée à elle ? Parce qu’elle vous renvoie une image de vous plus conforme à ce que vous êtes ?

Piégé dans la ligne de mire de la guérisseuse, Gabriel se renfrogna aussitôt. Il se leva un peu trop brusquement pour la chaise instable qui retomba derrière lui.

— Je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise, s’excusa dans son dos la jeune femme.

Mais ce fut peine perdue. Elle venait de toucher un point beaucoup trop sensible pour qu’il laisse une presque inconnue s’infiltrer dans la brèche. « Une image plus conforme à ce qu’il était »… Premièrement, encore fallait-il qu’il sache ce qu’il était… Les seules créatures immortelles qu’il avait croisées en trois siècles étaient des vampires. Et il n’en était pas un. Et puis, ce que Rose s’ingéniait sans le vouloir à révéler était tout simplement incompatible avec sa fonction. On était censé le craindre, pas le prendre pour une nounou bienveillante. Gabriel eut un froncement agacé qu’Annwenn ne vit pas.

— Je dois repartir au manoir, décréta-t-il s’avançant vers la porte défoncée. Retournez chez Grégoire dès que vous serez prête. Ne restez pas là.

— Gabriel ? le héla-t-elle au moment où il franchissait le seuil. Vous ne m’avez pas demandé comment j’étais devenue ce que je suis.

Il risqua un coup d’œil par-dessus son épaule. Elle avait revêtu une chemise blanche pas suffisamment épaisse pour dissimuler quoi que ce soit. Elle ne chercha toutefois pas à se cacher.

— C’est inutile. Vous saviez comment faire ; vous vous sentiez vulnérable et vous voulez venger la mort de votre amie. Cela trois bonnes raisons pour faire quelque chose de stupide.

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur


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