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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #36

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete
Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #36

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #36

CHAPITRE 36

Bien qu’il fût encore tôt, le manoir sombra rapidement dans silence. Emmitouflée dans les épaisses couvertures, Rose observait discrètement l’immortel resté près de l’âtre à lire le journal de Joseph. Depuis quelques minutes déjà, il luttait pour ne pas s’endormir et piquait régulièrement du nez avant de se redresser brusquement. Ses cheveux bruns, encore humides et en bataille retombaient sur son visage éreinté, légèrement creusé, trouvait-t-elle, depuis leur arrivée. Il ne s’était pas reposé un seul instant depuis qu’ils étaient là. De mémoire, Rose ne l’avait jamais vu aussi négligé. Il n’en paraissait que plus humain. Normal. Cela lui fit une drôle d’impression. Il y a des gens que l’on n’imagine jamais représentés autrement et dont la première image reste imprimée à vie.

A Paris, les quelques Egarés qui avaient croisé leur route avait à peine eu le temps de déranger sa lavallière avant d’être envoyés ad patres. Elle s’était imaginé qu’il en serait toujours de même, que rien ne pouvait l’atteindre. C’était idiot et naïf de sa part, mais elle avait alors besoin d’y croire, de se sentir en sécurité. Maintenant, tout était différent. Elle le savait vulnérable tant physiquement qu’émotionnellement. Ses mots prononcés devant Grégoire, l’inquiétude qu’elle percevait quant à son avenir, cette nouvelle patience dont il faisait preuve, tout démontrait l’affection qu’il lui portait. Elle sourit malgré elle dans la couverture qu’elle avait remontée sous son nez, malgré le bref sentiment de rancœur qu’elle avait ressenti plus tôt et qui s’était déjà envolé. Elle s’enfonça un peu plus dans les oreillers moelleux pour profiter de la quiétude qui s’était installée pour prendre un peu de repos. Mais l’apaisement qu’elle ressentit sur l’instant s’évanouit dès qu’elle se tourna pour échapper aux lueurs des lampes dont s’était entouré Gabriel.

Plus rien. Plus aucune douleur ne venait limiter ses gestes. Elle aurait dû en être soulagée, mais ce fut au contraire une vague d’angoisse qui lui comprima la poitrine. Elle était mourante il y avait encore deux jours. Comment cela était-il possible ? Cette question venait s’ajouter à la multitude d’autres qui se bousculaient dans son esprit et qu’elle tentait en vain de tenir en bride. Comment expliquer ce qu’elle avait vu et ressenti ces derniers jours ? Pourquoi était-elle tout simplement encore en vie après l’attaque de l’Egaré ?

Rose sortit ses mains de sous la couverture. Toutes les égratignures qu’elle s’était fait en tombant dans la forêt avaient disparu. Elle s’était pourtant bel et bien coupée sur les pierres. Désemparée, elle se redressa et s’assit sur le lit. Gabriel avait finit par sombrer, la tête reposant sur le dossier, légèrement penchée sur le côté. Rose fut tentée de le réveiller. Elle voulait l’entendre lui dire que les potions de la guérisseuse étaient miraculeuses. Elle aurait fait semblant de le croire, sa conscience se serait contentée au moins jusqu’au lendemain de ce mensonge. Parce que cela en était un. Comme tout ce qu’il tentait de lui faire avaler depuis qu’ils étaient dans cette maison. Quelque chose clochait chez elle. Ces doutes commençaient à la rendre chèvre.

Sans bruit, elle s’extirpa du lit qui grinça légèrement. Elle s’immobilisa sur le bord le temps d’être certaine que l’immortel ne se réveillerait pas. Ce dernier inspira profondément dans son sommeil, réajusta sa position, mais avait bel et bien été vaincu par la fatigue. Rose s’arma d’une lampe et de tout son courage, et entrouvrit la porte de la chambre. La lueur de la flammèche parvenait à peine à dissiper l’obscurité à un mètre d’elle. Il était encore tôt, mais tous les habitants semblaient avoir regagné leurs appartements. Aucune lumière ne filtrait sous les portes. Rose n’était même pas certaine que cette aile de la maison fût habitée. En revanche, elle avait repéré un cabinet de toilette au bout du corridor. La question était de savoir si elle aurait le courage d’aller jusque là-bas. Elle jeta un dernier regard par-dessus son épaule. Gabriel ne serait pas loin. Et que risquait-elle à franchir les quelques mètres qui séparaient la chambre du cabinet de toilette ? Il fallait qu’elle se débarrasse de ces bandages qui lui comprimaient la poitrine et pansaient ses plaies. Il fallait qu’elle en soit sûre, qu’elle balaie ses doutes une fois pour toute.

Le froid glacial qui régnait dans le couloir non chauffé la fit frissonner. Un bras plaqué contre la poitrine, l’autre brandissant la lampe devant son nez, elle fila à toute allure dans le boyau sombre en s’efforçant de ne pas jeter un seul coup d’œil aux peintures qui l’observaient. Elle parvint devant la porte aussi essoufflée que si elle avait parcouru la distance entre le manoir et le village. Le cabinet de toilette était aussi glacial que le couloir et pas plus accueillant. La petite pièce qui avait dû être aménagée vers le tard était aveugle et les murs noircis par endroits par l’humidité. Elle n’était meublée une baignoire de cuivre et un broc de porcelaine. Quelques produits de toilettes étaient posés sur des étagères près d’une psyché.

Rose referma la porte avec précipitation quand elle vit le miroir en pied posé dans un angle. Elle ne comptait pas s’éterniser : juste vérifier. Elle posa la lampe à même le sol, à ses pieds, et entreprit d’ôter sa chemise. Avec des gestes peu assurés et tremblants de froid, elle défit le bandage qui l’étouffait presque à cette seconde tant elle était impatiente de s’en débarrasser. Pendant toute l’opération, son regard resta rivé sur son reflet. Le halo faible de la lampe ne suffisait pas à cacher sa pâleur et son anxiété. Aussi saugrenu que cela pouvait paraître, elle aurait souhaité que les derniers tours de bandage la fassent souffrir ; qu’elle éprouve, ne serait-ce qu’une légère douleur. Mais rien. Quand la dernière bande de tissu fut ôtée, elle resta  immobile à contempler son reflet, ce corps de jeune fille qu’elle cachait, lui semblait-il, depuis une éternité. Les bandages roulés en boule contre sa poitrine dégageaient encore la forte des onguents d’Annwenn. Rose hésita un long moment à se retourner afin de confirmer ce qu’elle savait déjà.

Un léger courant d’air la frôla et l’arracha à sa contemplation stérile. Il fit vaciller la flamme de la lampe, projetant ainsi sur les murs de curieuses ombres dansantes. Leurs mouvements semblaient donner vie aux quelques objets de toilette posés sur une étagère à côté du miroir. Rose frissonna, partagée entre le désir de savoir et la peur. Elle s’approcha du miroir, tourna légèrement les épaules et observa le reflet de son dos dénudé. Bien malgré elle, une plainte lui échappa. Elle se mordit la lèvre inférieure pour ne pas céder à la tentation de laisser son désarroi exploser dans ce cagibi glacial. Les marques des lacérations étaient encore bien visibles, mais les plaies avaient complètement cicatrisées. C’était impossible et pourtant…

Rose se contorsionna dans tous les sens, bougea la lampe de place pour être certaine de ne pas être trompée par à la lumière incertaine. Mais quel que soit l’angle, il ne pouvait pas y avoir de doute. Tout à son inspection, elle ne prit pas immédiatement garde à ce second souffle qui vint de nouveau caresser sa peau nue. Ce ne fut que lorsqu’un doux parfum de jasmin se substitua à l’odeur des pansements et à celui d’humidité qu’elle se figea. Un désagréable frisson lui parcourut l’échine. Elle s’empressa de remettre sa chemise, sans prendre le temps de se bander la poitrine. Elle tendait la main pour reprendre la lampe qu’elle avait déplacée en hauteur sur l’étagère quand un long et lugubre soupir, poussé dans son dos, la fit bondir. Dans son élan, elle s’était retournée et collée au mur le plus proche.

Alors que la porte était restée fermée, une grande femme blonde, vêtue d’un vêtement de nuit blanc se tenait à deux mètres d’elle dans un angle de la pièce. Ses cheveux dénoués, encadraient un visage fin mangé par d’immenses yeux bleus. La respiration de Rose se bloqua dans sa gorge tandis que son cœur semblait faire des bonds improbables dans sa poitrine. Elle n’avait plus ressenti une telle terreur depuis la nuit où elle avait perdu ses parents. Pourtant, l’apparition qui l’observait silencieusement était à mille lieues du vampire hideux qui avait fait basculer son existence. Une étrange expression à la fois de surprise et de détresse fronçaient ses sourcils presque invisibles tant ils étaient clairs. Lorsqu’elle fit un pas dans la direction de Rose, cette dernière manqua de voir ses jambes se dérober sous elle. Incapable sur l’instant de retrouver l’usage de sa voix, l’adolescente paniqua et se précipita vers la porte. Mais si elle parvint à tourner la poignée et à entrouvrir la porte, celle-ci se referma aussitôt comme si une main invisible à l’extérieur venait de la tirer à elle.

— Attends… Ne pars pas.

Entendre la voix douce de l’apparition dans son dos faillit lui faire perdre la raison pour de bon. Tant qu’elle n’avait rien dit, elle n’était encore peut-être qu’une illusion, une farce de son esprit fatigué et malmené par cet endroit. Mais le son de voix avait rempli soudain toute la petite pièce, résonnait dans les oreilles de Rose comme si elle avait élu domicile dans sa tête. Eperdue de frayeur, elle s’acharna sans succès sur la poignée de la porte qui refusait de s’ouvrir. Une plainte étouffée par un sanglot lui échappa. C’en était définitivement trop pour elle. Au diable le secret, la discrétion et la mascarade qu’elle devait jouer ! Elle tambourina contre le battant de la porte et hurla à s’en briser les cordes vocales :

— Gabriel !

— Je t’en prie… N’aie pas peur : je ne te veux aucun mal, la supplia calmement la femme. Tu dois m’écouter…

Si l’injonction était calme et posée, Rose était tout le contraire et n’était plus en mesure d’écouter quoi que ce soit. N’obéissant qu’à sa peur, la seule chose qui lui importait était de sortir de cette pièce. Elle cria de nouveau et la réponse à sa prière accourut dans la minute. La poignée de la porte que sa main refusait de lâcher s’actionna côté couloir.

—  Ouvre cette porte ! lui intima Gabriel en s’acharnant à son tour.

Avec l’arrivée de l’immortel, Rose recouvrit un tant soit peu la raison même si elle sentait toujours la présence de la femme derrière elle. Elle se retint d’insulter prodigieusement son sauveur. Pensait-il qu’elle serait en train de s’égosiller comme une damnée  si elle pouvait simplement l’ouvrir ?  Pourtant, ce fut précisément ce qui se produisit. La porte s’ouvrit brusquement, manquant de la faire tomber à la renverse. Par réflexe, elle jeta un coup d’œil en direction du coin sombre dans lequel la femme s’était retranchée. Elle n’avait pas bougé lorsque Gabriel avait pénétré arme à la main dans la petite pièce. Le regard de l’immortel balaya l’endroit et traversa sans la voir la silhouette blanche. Puis soudain, elle disparut également aux yeux de Rose. Ce fut tout aussi effrayant pour elle que de la voir apparaître. Tétanisée et perdue, l’adolescente éclata en sanglots et les bras réconfortants qui se refermèrent autour de ses épaules ne parvinrent pas à les apaiser.

— Il y avait une femme… Je ne suis pas folle…, hoqueta-t-elle contre son torse plus pour se convaincre elle-même que pour se justifier d’avoir ruiné une fois de plus leur secret.

Car son remue-méninge n’était pas passé inaperçu. Bien que n’étant pas des plus alertes, Charles Le Kerdaniel était accouru à leur rencontre. Vêtu d’une robe de chambre et brandissant une lampe devant lui, il observait incrédule l’enquêteur chargé de veiller sur sa famille enlacer son valet dont la tenue légère trahissait des formes qui ne laissaient que peu de doute sur la supercherie.

— Qu’est-ce que ça signifie ? s’indigna-t-il.

— Pas maintenant ! grommela Gabriel en ôtant sa veste d’intérieure pour recouvrir les épaules secouées de spasmes de Rose.

Il l’entraîna hors du cabinet de toilette, ignorant le regard interloqué du propriétaire des lieux, ainsi que celui de sa fille qui était finalement sortie elle-aussi de sa chambre en entendant la voix de son père. Rose se laissa conduire comme une automate. Assommée par un trop plein d’émotions, ses jambes la portaient à peine. Sans la poigne qui la soutenait, elle se serait sans doute effondrée au milieu du couloir. Quand ils parvinrent à la chambre et que Gabriel referma la porte derrière eux, elle s’effondra sur le lit et ramena sur elle les épaisses couvertures comme pour se protéger de tout ce qui rôdait dans cette maison maudite. Ne plus rien voir, ni ne rien entendre, retourner, derrière ses paupières closes, dans un endroit où elle s’était toujours sentie en sécurité… Sa chambre d’enfant… ou même celle de Paris… Peu importe pourvu qu’elle ne soit plus conscience d’être là.

Mais la voix de Gabriel, inquiète et apaisante l’empêchèrent de sombrer dans son refuge.

— Que s’est passé ? lui murmura-t-il, penché sur elle.

Une caresse furtive passa dans ses cheveux et lui fit entrouvrir les paupières. Son visage crispé se dessina dans la pénombre. Rose hésita. Allait-il encore douter de ses propos ? A cette seconde, elle ne l’aurait pas supporté. Elle avait besoin de son soutien, de ses connaissances, de son entière attention. Luttant contre la faiblesse qui rendait tous ses gestes laborieux, elle se remit en position assise, se détourna de lui pour lui présenter son dos et, sans un mot, souleva sa chemise. De cela, il ne pouvait pas douter. La réaction de l’immortel se fit attendre. Rose préféra ne pas surprendre le regard qu’il posait sur elle et fixa tout le temps de son inspection le carré noir de la fenêtre frappée par la neige. Un effleurement à peine perceptible la fit se raidir et frissonner. Gabriel rabaissa le tissu qu’elle empêchait de retomber, puis posa ses mains sur ses épaules pour l’inciter à se retourner. Elle découvrit alors un visage grave qui ne la rassura pas. Il garda le silence un trop long moment pour les nerfs à vif de la jeune fille.

— Tu avais raison pour Madeleine. Elle était bien une goule…

Surprise de l’entendre de nouveau parler de la gouvernante, Rose ne sut pas très bien quoi faire de cette information. Bien sûr qu’elle était une goule, c’était tellement évident !

— Je ne le savais pas, Rose, précisa Gabriel devant l’incompréhension manifeste de sa protégée.

Interloquée, l’adolescente se redressa et s’agita sur son séant.

— Je… je pensais que vous le saviez et que vous me contredisiez pour ne pas que je me mêle de vos affaires.

Gabriel secoua la tête. Il hésita de nouveau. Les mots justes semblaient vouloir se dérober.

— Comment… ? Comment as-tu su ? Que vois-tu exactement ?

— C’est difficile à expliquer… Pour Madeleine, la première fois que je m’en suis rendue compte, c’était un matin quelques jours après notre arrivée. Je suis descendue très tôt. Madeleine était dans la cuisine en train de préparer le petit déjeuner. Elle me tournait le dos et ne m’a pas entendue arriver. Il faisait encore nuit. Elle n’avait allumé qu’une seule lampe. J’ai cru d’abord que le manque de lumière m’avait joué des tours, mais quand elle a légèrement tourné la tête, j’ai vu son visage décrépi et déformé… Ca n’a duré que quelques secondes. C’est pour cela que je me suis mise à douter quand vous vous êtes mis en colère.

— Et pour Annwenn ?

— Ce n’était pas aussi tangible. C’était une sale impression un peu comme quand on enfile des vêtements mouillés. Ca colle à la peau et ça nous fait frissonner… Je suis désolée : je ne sais pas comment l’expliquer autrement…

— Et dans la salle de bain ?

Rose se sentit pâlir de nouveau. Elle jeta à la pièce un regard circulaire comme si elle craignait de voir la femme réapparaître de nouveau.

— Si personne ne peut voir les âmes trépassées, pourquoi j’ai pu voir cette femme ? Elle était bien là ! Je l’ai vue comme je vous vois. J’aurais même pu la toucher… Je ne suis pas folle !

Sa voix et ses battements de cœurs s’emballèrent. A cet instant, elle craignait tout autant de perdre la raison que de voir Gabriel douter d’elle et remettre en cause sa parole.

— Je te crois, dit-il simplement.

Il lui sembla soudain plus abattu que jamais. Et il l’était, sans nul doute.

— Ce qui m’arrive n’a rien à voir avec les blessures de la créature, n’est-ce pas ?

Gabriel secoua la tête en signe de dénégation. Rose baissa le nez, n’osant pas poser la question qui la torturait :

— Qu’est-ce que je suis ? demanda-t-elle d’une voix brisée par l’émotion.

— Je ne sais pas. Mais il me semble évident que si les cieux sont habités par une créature quelconque, elle a vraiment un foutu sens de l’humour ! s’emporta-t-il soudain.

Rose leva vers lui un regard plein d’incompréhension.

— On m’a donné l’immortalité et des capacités qui dépassent celles des mortels pour traquer les Egarés. Et qui met-on sur ma route ? Toi, Rose… Toi qui as ce don qui me fait cruellement défaut . Toi, sur qui je dois veiller comme sur un oisillon tombé de son nid et qui risque sa peau à chaque minute… Toi qui vois ce que je ne vois pas !

Gabriel se leva à la fois furieux contre ce destin qui se jouait de lui et contre lui-même d’être incapable de maîtriser sa colère alors qu’il comprenait mieux que quiconque le désarroi de cette gamine.

« Qu’est-ce que je suis ? ». Voilà 300 ans qu’il se posait cette question et se trouvait devant lui celle qui détenait peut-être la réponse.

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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #36

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #36

CHAPITRE 36

Bien qu’il fût encore tôt, le manoir sombra rapidement dans silence. Emmitouflée dans les épaisses couvertures, Rose observait discrètement l’immortel resté près de l’âtre à lire le journal de Joseph. Depuis quelques minutes déjà, il luttait pour ne pas s’endormir et piquait régulièrement du nez avant de se redresser brusquement. Ses cheveux bruns, encore humides et en bataille retombaient sur son visage éreinté, légèrement creusé, trouvait-t-elle, depuis leur arrivée. Il ne s’était pas reposé un seul instant depuis qu’ils étaient là. De mémoire, Rose ne l’avait jamais vu aussi négligé. Il n’en paraissait que plus humain. Normal. Cela lui fit une drôle d’impression. Il y a des gens que l’on n’imagine jamais représentés autrement et dont la première image reste imprimée à vie.

A Paris, les quelques Egarés qui avaient croisé leur route avait à peine eu le temps de déranger sa lavallière avant d’être envoyés ad patres. Elle s’était imaginé qu’il en serait toujours de même, que rien ne pouvait l’atteindre. C’était idiot et naïf de sa part, mais elle avait alors besoin d’y croire, de se sentir en sécurité. Maintenant, tout était différent. Elle le savait vulnérable tant physiquement qu’émotionnellement. Ses mots prononcés devant Grégoire, l’inquiétude qu’elle percevait quant à son avenir, cette nouvelle patience dont il faisait preuve, tout démontrait l’affection qu’il lui portait. Elle sourit malgré elle dans la couverture qu’elle avait remontée sous son nez, malgré le bref sentiment de rancœur qu’elle avait ressenti plus tôt et qui s’était déjà envolé. Elle s’enfonça un peu plus dans les oreillers moelleux pour profiter de la quiétude qui s’était installée pour prendre un peu de repos. Mais l’apaisement qu’elle ressentit sur l’instant s’évanouit dès qu’elle se tourna pour échapper aux lueurs des lampes dont s’était entouré Gabriel.

Plus rien. Plus aucune douleur ne venait limiter ses gestes. Elle aurait dû en être soulagée, mais ce fut au contraire une vague d’angoisse qui lui comprima la poitrine. Elle était mourante il y avait encore deux jours. Comment cela était-il possible ? Cette question venait s’ajouter à la multitude d’autres qui se bousculaient dans son esprit et qu’elle tentait en vain de tenir en bride. Comment expliquer ce qu’elle avait vu et ressenti ces derniers jours ? Pourquoi était-elle tout simplement encore en vie après l’attaque de l’Egaré ?

Rose sortit ses mains de sous la couverture. Toutes les égratignures qu’elle s’était fait en tombant dans la forêt avaient disparu. Elle s’était pourtant bel et bien coupée sur les pierres. Désemparée, elle se redressa et s’assit sur le lit. Gabriel avait finit par sombrer, la tête reposant sur le dossier, légèrement penchée sur le côté. Rose fut tentée de le réveiller. Elle voulait l’entendre lui dire que les potions de la guérisseuse étaient miraculeuses. Elle aurait fait semblant de le croire, sa conscience se serait contentée au moins jusqu’au lendemain de ce mensonge. Parce que cela en était un. Comme tout ce qu’il tentait de lui faire avaler depuis qu’ils étaient dans cette maison. Quelque chose clochait chez elle. Ces doutes commençaient à la rendre chèvre.

Sans bruit, elle s’extirpa du lit qui grinça légèrement. Elle s’immobilisa sur le bord le temps d’être certaine que l’immortel ne se réveillerait pas. Ce dernier inspira profondément dans son sommeil, réajusta sa position, mais avait bel et bien été vaincu par la fatigue. Rose s’arma d’une lampe et de tout son courage, et entrouvrit la porte de la chambre. La lueur de la flammèche parvenait à peine à dissiper l’obscurité à un mètre d’elle. Il était encore tôt, mais tous les habitants semblaient avoir regagné leurs appartements. Aucune lumière ne filtrait sous les portes. Rose n’était même pas certaine que cette aile de la maison fût habitée. En revanche, elle avait repéré un cabinet de toilette au bout du corridor. La question était de savoir si elle aurait le courage d’aller jusque là-bas. Elle jeta un dernier regard par-dessus son épaule. Gabriel ne serait pas loin. Et que risquait-elle à franchir les quelques mètres qui séparaient la chambre du cabinet de toilette ? Il fallait qu’elle se débarrasse de ces bandages qui lui comprimaient la poitrine et pansaient ses plaies. Il fallait qu’elle en soit sûre, qu’elle balaie ses doutes une fois pour toute.

Le froid glacial qui régnait dans le couloir non chauffé la fit frissonner. Un bras plaqué contre la poitrine, l’autre brandissant la lampe devant son nez, elle fila à toute allure dans le boyau sombre en s’efforçant de ne pas jeter un seul coup d’œil aux peintures qui l’observaient. Elle parvint devant la porte aussi essoufflée que si elle avait parcouru la distance entre le manoir et le village. Le cabinet de toilette était aussi glacial que le couloir et pas plus accueillant. La petite pièce qui avait dû être aménagée vers le tard était aveugle et les murs noircis par endroits par l’humidité. Elle n’était meublée une baignoire de cuivre et un broc de porcelaine. Quelques produits de toilettes étaient posés sur des étagères près d’une psyché.

Rose referma la porte avec précipitation quand elle vit le miroir en pied posé dans un angle. Elle ne comptait pas s’éterniser : juste vérifier. Elle posa la lampe à même le sol, à ses pieds, et entreprit d’ôter sa chemise. Avec des gestes peu assurés et tremblants de froid, elle défit le bandage qui l’étouffait presque à cette seconde tant elle était impatiente de s’en débarrasser. Pendant toute l’opération, son regard resta rivé sur son reflet. Le halo faible de la lampe ne suffisait pas à cacher sa pâleur et son anxiété. Aussi saugrenu que cela pouvait paraître, elle aurait souhaité que les derniers tours de bandage la fassent souffrir ; qu’elle éprouve, ne serait-ce qu’une légère douleur. Mais rien. Quand la dernière bande de tissu fut ôtée, elle resta  immobile à contempler son reflet, ce corps de jeune fille qu’elle cachait, lui semblait-il, depuis une éternité. Les bandages roulés en boule contre sa poitrine dégageaient encore la forte des onguents d’Annwenn. Rose hésita un long moment à se retourner afin de confirmer ce qu’elle savait déjà.

Un léger courant d’air la frôla et l’arracha à sa contemplation stérile. Il fit vaciller la flamme de la lampe, projetant ainsi sur les murs de curieuses ombres dansantes. Leurs mouvements semblaient donner vie aux quelques objets de toilette posés sur une étagère à côté du miroir. Rose frissonna, partagée entre le désir de savoir et la peur. Elle s’approcha du miroir, tourna légèrement les épaules et observa le reflet de son dos dénudé. Bien malgré elle, une plainte lui échappa. Elle se mordit la lèvre inférieure pour ne pas céder à la tentation de laisser son désarroi exploser dans ce cagibi glacial. Les marques des lacérations étaient encore bien visibles, mais les plaies avaient complètement cicatrisées. C’était impossible et pourtant…

Rose se contorsionna dans tous les sens, bougea la lampe de place pour être certaine de ne pas être trompée par à la lumière incertaine. Mais quel que soit l’angle, il ne pouvait pas y avoir de doute. Tout à son inspection, elle ne prit pas immédiatement garde à ce second souffle qui vint de nouveau caresser sa peau nue. Ce ne fut que lorsqu’un doux parfum de jasmin se substitua à l’odeur des pansements et à celui d’humidité qu’elle se figea. Un désagréable frisson lui parcourut l’échine. Elle s’empressa de remettre sa chemise, sans prendre le temps de se bander la poitrine. Elle tendait la main pour reprendre la lampe qu’elle avait déplacée en hauteur sur l’étagère quand un long et lugubre soupir, poussé dans son dos, la fit bondir. Dans son élan, elle s’était retournée et collée au mur le plus proche.

Alors que la porte était restée fermée, une grande femme blonde, vêtue d’un vêtement de nuit blanc se tenait à deux mètres d’elle dans un angle de la pièce. Ses cheveux dénoués, encadraient un visage fin mangé par d’immenses yeux bleus. La respiration de Rose se bloqua dans sa gorge tandis que son cœur semblait faire des bonds improbables dans sa poitrine. Elle n’avait plus ressenti une telle terreur depuis la nuit où elle avait perdu ses parents. Pourtant, l’apparition qui l’observait silencieusement était à mille lieues du vampire hideux qui avait fait basculer son existence. Une étrange expression à la fois de surprise et de détresse fronçaient ses sourcils presque invisibles tant ils étaient clairs. Lorsqu’elle fit un pas dans la direction de Rose, cette dernière manqua de voir ses jambes se dérober sous elle. Incapable sur l’instant de retrouver l’usage de sa voix, l’adolescente paniqua et se précipita vers la porte. Mais si elle parvint à tourner la poignée et à entrouvrir la porte, celle-ci se referma aussitôt comme si une main invisible à l’extérieur venait de la tirer à elle.

— Attends… Ne pars pas.

Entendre la voix douce de l’apparition dans son dos faillit lui faire perdre la raison pour de bon. Tant qu’elle n’avait rien dit, elle n’était encore peut-être qu’une illusion, une farce de son esprit fatigué et malmené par cet endroit. Mais le son de voix avait rempli soudain toute la petite pièce, résonnait dans les oreilles de Rose comme si elle avait élu domicile dans sa tête. Eperdue de frayeur, elle s’acharna sans succès sur la poignée de la porte qui refusait de s’ouvrir. Une plainte étouffée par un sanglot lui échappa. C’en était définitivement trop pour elle. Au diable le secret, la discrétion et la mascarade qu’elle devait jouer ! Elle tambourina contre le battant de la porte et hurla à s’en briser les cordes vocales :

— Gabriel !

— Je t’en prie… N’aie pas peur : je ne te veux aucun mal, la supplia calmement la femme. Tu dois m’écouter…

Si l’injonction était calme et posée, Rose était tout le contraire et n’était plus en mesure d’écouter quoi que ce soit. N’obéissant qu’à sa peur, la seule chose qui lui importait était de sortir de cette pièce. Elle cria de nouveau et la réponse à sa prière accourut dans la minute. La poignée de la porte que sa main refusait de lâcher s’actionna côté couloir.

—  Ouvre cette porte ! lui intima Gabriel en s’acharnant à son tour.

Avec l’arrivée de l’immortel, Rose recouvrit un tant soit peu la raison même si elle sentait toujours la présence de la femme derrière elle. Elle se retint d’insulter prodigieusement son sauveur. Pensait-il qu’elle serait en train de s’égosiller comme une damnée  si elle pouvait simplement l’ouvrir ?  Pourtant, ce fut précisément ce qui se produisit. La porte s’ouvrit brusquement, manquant de la faire tomber à la renverse. Par réflexe, elle jeta un coup d’œil en direction du coin sombre dans lequel la femme s’était retranchée. Elle n’avait pas bougé lorsque Gabriel avait pénétré arme à la main dans la petite pièce. Le regard de l’immortel balaya l’endroit et traversa sans la voir la silhouette blanche. Puis soudain, elle disparut également aux yeux de Rose. Ce fut tout aussi effrayant pour elle que de la voir apparaître. Tétanisée et perdue, l’adolescente éclata en sanglots et les bras réconfortants qui se refermèrent autour de ses épaules ne parvinrent pas à les apaiser.

— Il y avait une femme… Je ne suis pas folle…, hoqueta-t-elle contre son torse plus pour se convaincre elle-même que pour se justifier d’avoir ruiné une fois de plus leur secret.

Car son remue-méninge n’était pas passé inaperçu. Bien que n’étant pas des plus alertes, Charles Le Kerdaniel était accouru à leur rencontre. Vêtu d’une robe de chambre et brandissant une lampe devant lui, il observait incrédule l’enquêteur chargé de veiller sur sa famille enlacer son valet dont la tenue légère trahissait des formes qui ne laissaient que peu de doute sur la supercherie.

— Qu’est-ce que ça signifie ? s’indigna-t-il.

— Pas maintenant ! grommela Gabriel en ôtant sa veste d’intérieure pour recouvrir les épaules secouées de spasmes de Rose.

Il l’entraîna hors du cabinet de toilette, ignorant le regard interloqué du propriétaire des lieux, ainsi que celui de sa fille qui était finalement sortie elle-aussi de sa chambre en entendant la voix de son père. Rose se laissa conduire comme une automate. Assommée par un trop plein d’émotions, ses jambes la portaient à peine. Sans la poigne qui la soutenait, elle se serait sans doute effondrée au milieu du couloir. Quand ils parvinrent à la chambre et que Gabriel referma la porte derrière eux, elle s’effondra sur le lit et ramena sur elle les épaisses couvertures comme pour se protéger de tout ce qui rôdait dans cette maison maudite. Ne plus rien voir, ni ne rien entendre, retourner, derrière ses paupières closes, dans un endroit où elle s’était toujours sentie en sécurité… Sa chambre d’enfant… ou même celle de Paris… Peu importe pourvu qu’elle ne soit plus conscience d’être là.

Mais la voix de Gabriel, inquiète et apaisante l’empêchèrent de sombrer dans son refuge.

— Que s’est passé ? lui murmura-t-il, penché sur elle.

Une caresse furtive passa dans ses cheveux et lui fit entrouvrir les paupières. Son visage crispé se dessina dans la pénombre. Rose hésita. Allait-il encore douter de ses propos ? A cette seconde, elle ne l’aurait pas supporté. Elle avait besoin de son soutien, de ses connaissances, de son entière attention. Luttant contre la faiblesse qui rendait tous ses gestes laborieux, elle se remit en position assise, se détourna de lui pour lui présenter son dos et, sans un mot, souleva sa chemise. De cela, il ne pouvait pas douter. La réaction de l’immortel se fit attendre. Rose préféra ne pas surprendre le regard qu’il posait sur elle et fixa tout le temps de son inspection le carré noir de la fenêtre frappée par la neige. Un effleurement à peine perceptible la fit se raidir et frissonner. Gabriel rabaissa le tissu qu’elle empêchait de retomber, puis posa ses mains sur ses épaules pour l’inciter à se retourner. Elle découvrit alors un visage grave qui ne la rassura pas. Il garda le silence un trop long moment pour les nerfs à vif de la jeune fille.

— Tu avais raison pour Madeleine. Elle était bien une goule…

Surprise de l’entendre de nouveau parler de la gouvernante, Rose ne sut pas très bien quoi faire de cette information. Bien sûr qu’elle était une goule, c’était tellement évident !

— Je ne le savais pas, Rose, précisa Gabriel devant l’incompréhension manifeste de sa protégée.

Interloquée, l’adolescente se redressa et s’agita sur son séant.

— Je… je pensais que vous le saviez et que vous me contredisiez pour ne pas que je me mêle de vos affaires.

Gabriel secoua la tête. Il hésita de nouveau. Les mots justes semblaient vouloir se dérober.

— Comment… ? Comment as-tu su ? Que vois-tu exactement ?

— C’est difficile à expliquer… Pour Madeleine, la première fois que je m’en suis rendue compte, c’était un matin quelques jours après notre arrivée. Je suis descendue très tôt. Madeleine était dans la cuisine en train de préparer le petit déjeuner. Elle me tournait le dos et ne m’a pas entendue arriver. Il faisait encore nuit. Elle n’avait allumé qu’une seule lampe. J’ai cru d’abord que le manque de lumière m’avait joué des tours, mais quand elle a légèrement tourné la tête, j’ai vu son visage décrépi et déformé… Ca n’a duré que quelques secondes. C’est pour cela que je me suis mise à douter quand vous vous êtes mis en colère.

— Et pour Annwenn ?

— Ce n’était pas aussi tangible. C’était une sale impression un peu comme quand on enfile des vêtements mouillés. Ca colle à la peau et ça nous fait frissonner… Je suis désolée : je ne sais pas comment l’expliquer autrement…

— Et dans la salle de bain ?

Rose se sentit pâlir de nouveau. Elle jeta à la pièce un regard circulaire comme si elle craignait de voir la femme réapparaître de nouveau.

— Si personne ne peut voir les âmes trépassées, pourquoi j’ai pu voir cette femme ? Elle était bien là ! Je l’ai vue comme je vous vois. J’aurais même pu la toucher… Je ne suis pas folle !

Sa voix et ses battements de cœurs s’emballèrent. A cet instant, elle craignait tout autant de perdre la raison que de voir Gabriel douter d’elle et remettre en cause sa parole.

— Je te crois, dit-il simplement.

Il lui sembla soudain plus abattu que jamais. Et il l’était, sans nul doute.

— Ce qui m’arrive n’a rien à voir avec les blessures de la créature, n’est-ce pas ?

Gabriel secoua la tête en signe de dénégation. Rose baissa le nez, n’osant pas poser la question qui la torturait :

— Qu’est-ce que je suis ? demanda-t-elle d’une voix brisée par l’émotion.

— Je ne sais pas. Mais il me semble évident que si les cieux sont habités par une créature quelconque, elle a vraiment un foutu sens de l’humour ! s’emporta-t-il soudain.

Rose leva vers lui un regard plein d’incompréhension.

— On m’a donné l’immortalité et des capacités qui dépassent celles des mortels pour traquer les Egarés. Et qui met-on sur ma route ? Toi, Rose… Toi qui as ce don qui me fait cruellement défaut . Toi, sur qui je dois veiller comme sur un oisillon tombé de son nid et qui risque sa peau à chaque minute… Toi qui vois ce que je ne vois pas !

Gabriel se leva à la fois furieux contre ce destin qui se jouait de lui et contre lui-même d’être incapable de maîtriser sa colère alors qu’il comprenait mieux que quiconque le désarroi de cette gamine.

« Qu’est-ce que je suis ? ». Voilà 300 ans qu’il se posait cette question et se trouvait devant lui celle qui détenait peut-être la réponse.

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