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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #38

Par Artemissia Gold @SongeD1NuitDete
Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #38

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #38

CHAPITRE 38

Quand Charles Le Kerdaniel le fit pénétrer dans son bureau et non pas dans le salon, Gabriel comprit que leur conversation allait prendre une tournure bien plus officielle. Finis les faux semblants, pour l’un comme pour l’autre. Voilà qui allait lui faire gagner du temps ! Le Maire l’invita à s’asseoir sur l’un des fauteuils capitonnés de cuir face au bureau et alla s’installer derrière la table massive encombrée de dossiers et de paperasses. Le faible éclairage rendait indistinct la grande pièce aux murs boisés ou recouverts de bibliothèques parfaitement ordonnées. La vue développée de Gabriel lui permit d’apprécier de sa place les goûts éclectiques du maire en matière de littérature. Des ouvrages de droit côtoyaient les plus grands noms de la littérature française mais également étrangère.

— Connaissez-vous quelqu’un originaire d’Europe de l’Est ? l’interrogea-t-il d’emblée tandis que son regard se posait sur les dos damassés de romans russes en version originale.

La question prit Le Kerdaniel au dépourvu. Un cigare qu’il s’apprêtait à allumer coincé au bord des lèvres, il suspendit la flamme de l’allumette à quelques centimètres de l’extrémité excisée. Après plusieurs secondes de flottement, il finit par allumer le cigare sur lequel il tira profondément. Son visage disparut un instant derrière les volutes à l’odeur âcre.

— Où voulez-vous en venir ? répondit Le Kerdaniel.

De toute évidence, le Maire avait reprit du poil de la bête. Droit dans son siège, il l’avait suffisamment éloigné du bureau pour pouvoir croiser haut ses jambes de manière presque désinvolte. Gabriel le considéra un moment sans répondre. L’homme était pour le moins insaisissable. En quelques heures seulement, il lui avait offert une panoplie de visages assez déconcertante. Voltz s’était présenté devant un homme politique habile dans sa manière de jauger ses interlocuteurs. Cette façade s’était fissurée très vite. L’homme sûr de lui s’était effondré face à la perte de son ami. Il avait alors vu un maire dépassé par ses administrés et un hôte, contre toute attente, affable. Et là, devant lui, se tenait un individu sur la défensive, pas vraiment à l’aise, mais toujours orgueilleux au point de le recevoir dans ce cadre presque professionnel alors que toute la maison dormait.

— Joseph savait quel genre de créature vous menace, annonça-t-il. Je suis prêt à parier que, vous, vous en connaissez la raison. Il serait bon de ne plus me faire perdre mon temps, Monsieur le Maire. Dites-moi ce que vous savez avant qu’il n’y ait une autre victime.

Le Kerdaniel encaissa l’information sans broncher. Son visage resta impassible. Seule sa main qui tenait son cigare retomba contre l’accoudoir et trahit son trouble. Il dévisagea l’immortel, sans se préoccuper des cendres qui retombèrent sur le revêtement de cuir.

— J’ai une théorie. Dites –moi si elle vous parait farfelue, continua Gabriel.

Il ménagea une pause et imita la position de son interlocuteur, jambes croisées haut et le haut du corps appuyé sur son bras droit accoudé au siège.

— Je pense… Non… Je suis intimement convaincu que Marie Maubert, la première victime, n’a pas été tuée par cette créature. Elle a été attaquée dans sa maison… Maison qui a été fouillée…

— La ferme est abandonnée depuis des mois. N’importe qui a pu pénétrer à l’intérieur. Le corps de Marie a été retrouvé dehors, mutilé comme les autres.

— Qui l’a trouvé ?

Le Kerdaniel s’agita sur son siège, décroisa les jambes et se pencha vers le bureau pour tapoter le bout de son cigare au dessus d’un cendrier.

— Joseph. Elle n’était pas venue travailler. Je l’ai envoyé à la ferme pour s’assurer qu’elle allait bien. Elle était morte depuis plusieurs heures…

— J’ai une autre version, l’interrompit Gabriel. Marie travaillait depuis peu pour vous d’après ce que j’ai compris. Je me demande si elle n’aurait pas vu ou entendu quelque chose que vous teniez à garder secret…

— Je ne vous permets pas ! s’insurgea le Maire en bondissant de son siège comme un diable.

— Elle savait pour vos petites sauteries avec la femme de l’apothicaire. C’est le genre d’histoire peu glorieuse qui peut entacher une réputation de futur député. Marie avait des problèmes d’argent conséquents depuis la disparition de son mari. Elle vous faisait chanter et vous avez envoyé votre chien de garde régler le problème, pas vrai ? continua Gabriel, imperturbable.

Le Kerdaniel fulminait, mais sa détermination avait été ces derniers temps trop mise à l’épreuve pour que son masque reste impénétrable. Il s’était troublé un quart de seconde de trop pour que ce détail n’échappe à Gabriel. Un coup de peau inestimable tant donné que ce dernier n’avait pas l’ombre d’une preuve de ce qu’il venait de lancer à la figure du maire. Annwenn lui avait confié l’aveu de Julien au sujet du chantage de Marie Maubert, mais de là à accuser le Maire ou un de ses proches de meurtre, il y avait un gouffre. Néanmoins, son intuition ne le trompait que rarement. Surtout lorsqu’il s’agissait d’hommes de la trempe de Le Kerdaniel.

— Ne me faites plus perdre mon temps ! s’emporta l’immortel, en se levant à son tour.

Ils s’affrontèrent un instant du regard. Puis, soudain, Charles se laissa retomber dans son fauteuil, défait et vaincu par des remords trop lourds à porter.

— Je ne lui ai rien demandé : il a pris cette initiative seul.

— Il y en a eu d’autres ?

— Je… Je ne sais pas, bafouilla-t-il, la tête baissée, prise en étau entre ses mains. Mon fils le soupçonnait. Il a voulu me mettre en garde, mais je ne l’ai pas écouté. Le soir où Julien est mort nous nous sommes disputés au sujet de Joseph. Mon fils adorait la chasse et ses chiens étaient une véritable passion. Il a commencé à se poser des questions en découvrant le pelage de certains d’entre eux tachés de sang alors qu’ils n’étaient pas sortis depuis des jours. On avait trouvé des traces de morsures sur le corps de Marie et Julien ne croyait pas une seule seconde à la théorie de l’attaque de loups. Je ne voulais pas marcher dans le chantage de cette femme, mais jamais, ô grand jamais, je n’aurais pu lui faire de mal ! Quand Julien est venu me faire part de ses soupçons au sujet de Joseph, je n’ai pas voulu le croire. Je savais que Joseph pouvait être bourru et excessif, mais je n’arrivais pas à croire qu’il ait pu s’en prendre à Marie pour me protéger. Ce soir-là, Julien est parti en claquant la porte et j’ai demandé des comptes à Joseph. Il m’a tout avoué. Il était persuadé que Marie allait ruiner ma carrière si elle ébruitait ma liaison.

— Joseph s’en est pris à votre fils cette nuit-là ?

— Non ! Nous sommes restés toute la nuit à nous expliquer. Quand on est venu me prévenir, Joseph était avec moi et ne s’est absenté à aucun moment. En revanche, je ne peux rien assurer concernant Jeanne. Je… je n’ai rien voulu savoir…

Le Kerdaniel s’effondra en pleurs pour de bon.

— Et pour le médecin ? insista Gabriel malgré l’état piteux de son interlocuteur.

L’autre dodelina de la tête sans que Gabriel ait pu déterminer s’il s’agissait d’un oui ou d’un non.

— Quand Thomas est parti d’ici vers minuit, Joseph est resté avec moi.

— Très bien…, soupira Voltz. Si je résume, puisque le doute est permis pour Jeanne Courtois, nous n’avons plus que trois victimes avérées de la bête : le médecin, votre fils et Joseph. Est-ce que votre intendant si dévoué vous a parlé de ses découvertes au sujet de la créature ?

— Absolument pas.

— L’espèce à laquelle nous avons à faire vient de l’Est de l’Europe. Avez-vous déjà voyagé dans ces régions ou connaissez-vous quelqu’un qui en est originaire ?

— J’ai beaucoup voyagé, Monsieur Voltz. Bien sûr que je connais ces régions. Ma première épouse était russe ; la seconde hongroise.

— Vos deux épouses… mortes toutes les deux.

« Voilà qui me fait de belles jambes », se retint de répliquer Gabriel.

— Le coupable que nous recherchons est en vie, atténua-t-il légèrement ses pensées.

— Je ne sais pas…, soupira le Maire avec une lassitude non feinte. Que comptez-vous faire pour Marie ? Est-ce que vous allez prévenir les autorités ?

Fatigué, mais lorsqu’il s’agissait de ses intérêts, le bougre retrouvait toujours un semblant d’énergie constata Gabriel.

— Je ne dirai rien à condition que vous teniez votre langue au sujet de ce que vous avez vu tout à l’heure. Secret pour secret, Monsieur le Maire.

Avachi sur son bureau, Le Kerdaniel se redressa et dévisagea un moment son invité, puis, au bout de quelques secondes, jugea qu’il s’agissait d’un compromis plus qu’acceptable et qui ne lui coûtait pas grand-chose. Peu lui importait qui était cette gamine et ce que l’enquêteur fabriquait avec elle tant que ce dernier ne lâchait aucune information compromettante sur lui.

~*~

Le feu dans l’âtre s’était presque éteint dans la chambre de Gabriel. Un froid traître finit par sortir Rose de son sommeil. Epuisée, elle n’avait pu lutter longtemps, rassurée par la présence de l’immortel à ses côtés. Sans être complètement sortie de sa torpeur, elle tâta la place où il aurait dû être. Le vide qu’il avait laissé la réveilla tout à fait. Elle se redressa comme piquée par un bouquet d’orties et réprima un cri en découvrant qu’elle n’était finalement pas seule. Nappée dans le halo incertain de la lampe, Agathe s’était sagement assise au pied du lit et la regardait sans un mot, une expression dubitative figée sur son visage pâle. Elle tenait encore cette fichue poupée contre sa poitrine. Les deux yeux béants tournés vers elle semblaient l’observer avec la même attention qu’Agathe. Sur l’instant, Rose se demanda si elle n’aurait pas préféré se retrouver nez à nez avec l’apparition de la salle de bain. Celle-là au moins était irréelle. L’adolescente, encore vaseuse, jeta un coup d’œil désespéré à la chambre. Comment Voltz avait-il pu la laisser toute seule avec cette demi-folle en chemise de nuit de dentelles ?

— Il est en bas avec mon père, expliqua Agathe, devinant son malaise.

Gênée, Rose se débattit avec les couvertures pour les ramener contre sa poitrine. La  chemise qu’elle portait ne laissait aucun doute sur son anatomie trop féminine pour son accoutrement. Pourtant, la jeune fille en face d’elle ne semblait pas en être étonnée ni trouver étrange cette mascarade. Un sourire bienveillant se dessina sur ses lèvres. Elle tendit la main, attrapa la veste de Rose pendue au pied du lit et la lui remit. Dans son mouvement, elle dût lâcher la poupée qui retomba sur ses genoux.  Rose ne pouvait décidément pas détacher son regard de cette chose si insignifiante, mais qui pourtant lui collait des frissons d’effroi. Sa propriétaire posa elle-aussi les yeux sur son jouet. Elle s’en saisit et recoiffa machinalement les anglaises défaites et réajusta le minuscule chapeau qui la coiffait.

— Elle te fait peur, j’ai l’impression.

Rose hésita. Agathe l’avait sans doute entendue hurler plus tôt. Toute comédie était probablement inutile. Toutefois, elle se retint de répondre à voix haute, se contentant d’opiner de la tête. Cet aveu fit s’esclaffer la jeune fille.

— La vieille aussi en a peur. Notre domestique. Je sais que quand je la tiens, elle me fiche la paix.

Un sourire éclatant s’attarda sur ses lèvres blêmes jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que Rose n’était pas le moins du monde sensible à son humour particulier.

— Il fait froid ici. Viens, suis-moi, décréta-t-elle en sautant sur ses pieds.

Devant cette invitation inattendue, Rose suspendit ses gestes, le bras qu’elle venait de passer dans la manche de la veste stupidement levé.

— Euh… Je ne suis pas sûre que…

— Je veux te montrer quelque chose. Viens.

Rose venait juste de passer la seconde manche que sa main se retrouva prisonnière dans celle d’Agathe. Cette dernière l’extirpa hors du lit malgré ses réticences.

— Je n’ai pas le droit de sortir de la chambre, improvisa-t-elle comme l’autre la tirait par le bras.

— Il est en bas : il n’en saura rien. Et puis, on va juste dans ma chambre.

Agathe lui désigna d’un mouvement vague de poupée le couloir sombre. Les orteils nus de Rose se contactèrent sur le plancher froid. A coup sûr, elle allait encore s’attirer des problèmes, lui criait son bon sens. Pourtant, il n’y avait rien de menaçant dans l’attitude de la fille Le Kerdaniel. Elle était bizarre : c’était certain. Complètement folle : à coup sûr. Mais, comme la veille où elle l’avait surprise en train de pleurer devant le portrait, elle eut l’étrange sensation de pouvoir lui faire confiance.

— Attends…

Rose se défit de sa prise pour enfiler ses bottes et s’armer d’une lampe. Visiblement heureuse de s’être trouvée une compagne de son âge,  le visage d’Agathe s’illumina d’une lueur malicieuse… Un peu pathétique, pensa Rose. Tout dans cette jeune fille respirait la tristesse et la solitude. Tandis qu’elle marchait sur les pas de son guide, Rose pouvait le ressentir au point d’être submergée par une émotion inattendue. Sa gorge se noua à tel point que lorsqu’Agathe lui demanda son nom, elle bredouilla un son inintelligible qui l’obligea à répéter.

La chambre de la jeune fille était à l’opposé de celle des invités, dans une autre aile, bien plus accueillante. Les murs des couloirs étaient tapissés de tissu clair et plus aucun portrait ne les décorait. Lorsque les filles parvinrent à destination, Agathe entrouvrit la porte de sa chambre comme on découvre un antre secret : avec lenteur et mystère. Quand elle s’effaça pour laisser entrer son invité, Rose comprit rapidement pourquoi.

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #38

Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #38

CHAPITRE 38

Quand Charles Le Kerdaniel le fit pénétrer dans son bureau et non pas dans le salon, Gabriel comprit que leur conversation allait prendre une tournure bien plus officielle. Finis les faux semblants, pour l’un comme pour l’autre. Voilà qui allait lui faire gagner du temps ! Le Maire l’invita à s’asseoir sur l’un des fauteuils capitonnés de cuir face au bureau et alla s’installer derrière la table massive encombrée de dossiers et de paperasses. Le faible éclairage rendait indistinct la grande pièce aux murs boisés ou recouverts de bibliothèques parfaitement ordonnées. La vue développée de Gabriel lui permit d’apprécier de sa place les goûts éclectiques du maire en matière de littérature. Des ouvrages de droit côtoyaient les plus grands noms de la littérature française mais également étrangère.

— Connaissez-vous quelqu’un originaire d’Europe de l’Est ? l’interrogea-t-il d’emblée tandis que son regard se posait sur les dos damassés de romans russes en version originale.

La question prit Le Kerdaniel au dépourvu. Un cigare qu’il s’apprêtait à allumer coincé au bord des lèvres, il suspendit la flamme de l’allumette à quelques centimètres de l’extrémité excisée. Après plusieurs secondes de flottement, il finit par allumer le cigare sur lequel il tira profondément. Son visage disparut un instant derrière les volutes à l’odeur âcre.

— Où voulez-vous en venir ? répondit Le Kerdaniel.

De toute évidence, le Maire avait reprit du poil de la bête. Droit dans son siège, il l’avait suffisamment éloigné du bureau pour pouvoir croiser haut ses jambes de manière presque désinvolte. Gabriel le considéra un moment sans répondre. L’homme était pour le moins insaisissable. En quelques heures seulement, il lui avait offert une panoplie de visages assez déconcertante. Voltz s’était présenté devant un homme politique habile dans sa manière de jauger ses interlocuteurs. Cette façade s’était fissurée très vite. L’homme sûr de lui s’était effondré face à la perte de son ami. Il avait alors vu un maire dépassé par ses administrés et un hôte, contre toute attente, affable. Et là, devant lui, se tenait un individu sur la défensive, pas vraiment à l’aise, mais toujours orgueilleux au point de le recevoir dans ce cadre presque professionnel alors que toute la maison dormait.

— Joseph savait quel genre de créature vous menace, annonça-t-il. Je suis prêt à parier que, vous, vous en connaissez la raison. Il serait bon de ne plus me faire perdre mon temps, Monsieur le Maire. Dites-moi ce que vous savez avant qu’il n’y ait une autre victime.

Le Kerdaniel encaissa l’information sans broncher. Son visage resta impassible. Seule sa main qui tenait son cigare retomba contre l’accoudoir et trahit son trouble. Il dévisagea l’immortel, sans se préoccuper des cendres qui retombèrent sur le revêtement de cuir.

— J’ai une théorie. Dites –moi si elle vous parait farfelue, continua Gabriel.

Il ménagea une pause et imita la position de son interlocuteur, jambes croisées haut et le haut du corps appuyé sur son bras droit accoudé au siège.

— Je pense… Non… Je suis intimement convaincu que Marie Maubert, la première victime, n’a pas été tuée par cette créature. Elle a été attaquée dans sa maison… Maison qui a été fouillée…

— La ferme est abandonnée depuis des mois. N’importe qui a pu pénétrer à l’intérieur. Le corps de Marie a été retrouvé dehors, mutilé comme les autres.

— Qui l’a trouvé ?

Le Kerdaniel s’agita sur son siège, décroisa les jambes et se pencha vers le bureau pour tapoter le bout de son cigare au dessus d’un cendrier.

— Joseph. Elle n’était pas venue travailler. Je l’ai envoyé à la ferme pour s’assurer qu’elle allait bien. Elle était morte depuis plusieurs heures…

— J’ai une autre version, l’interrompit Gabriel. Marie travaillait depuis peu pour vous d’après ce que j’ai compris. Je me demande si elle n’aurait pas vu ou entendu quelque chose que vous teniez à garder secret…

— Je ne vous permets pas ! s’insurgea le Maire en bondissant de son siège comme un diable.

— Elle savait pour vos petites sauteries avec la femme de l’apothicaire. C’est le genre d’histoire peu glorieuse qui peut entacher une réputation de futur député. Marie avait des problèmes d’argent conséquents depuis la disparition de son mari. Elle vous faisait chanter et vous avez envoyé votre chien de garde régler le problème, pas vrai ? continua Gabriel, imperturbable.

Le Kerdaniel fulminait, mais sa détermination avait été ces derniers temps trop mise à l’épreuve pour que son masque reste impénétrable. Il s’était troublé un quart de seconde de trop pour que ce détail n’échappe à Gabriel. Un coup de peau inestimable tant donné que ce dernier n’avait pas l’ombre d’une preuve de ce qu’il venait de lancer à la figure du maire. Annwenn lui avait confié l’aveu de Julien au sujet du chantage de Marie Maubert, mais de là à accuser le Maire ou un de ses proches de meurtre, il y avait un gouffre. Néanmoins, son intuition ne le trompait que rarement. Surtout lorsqu’il s’agissait d’hommes de la trempe de Le Kerdaniel.

— Ne me faites plus perdre mon temps ! s’emporta l’immortel, en se levant à son tour.

Ils s’affrontèrent un instant du regard. Puis, soudain, Charles se laissa retomber dans son fauteuil, défait et vaincu par des remords trop lourds à porter.

— Je ne lui ai rien demandé : il a pris cette initiative seul.

— Il y en a eu d’autres ?

— Je… Je ne sais pas, bafouilla-t-il, la tête baissée, prise en étau entre ses mains. Mon fils le soupçonnait. Il a voulu me mettre en garde, mais je ne l’ai pas écouté. Le soir où Julien est mort nous nous sommes disputés au sujet de Joseph. Mon fils adorait la chasse et ses chiens étaient une véritable passion. Il a commencé à se poser des questions en découvrant le pelage de certains d’entre eux tachés de sang alors qu’ils n’étaient pas sortis depuis des jours. On avait trouvé des traces de morsures sur le corps de Marie et Julien ne croyait pas une seule seconde à la théorie de l’attaque de loups. Je ne voulais pas marcher dans le chantage de cette femme, mais jamais, ô grand jamais, je n’aurais pu lui faire de mal ! Quand Julien est venu me faire part de ses soupçons au sujet de Joseph, je n’ai pas voulu le croire. Je savais que Joseph pouvait être bourru et excessif, mais je n’arrivais pas à croire qu’il ait pu s’en prendre à Marie pour me protéger. Ce soir-là, Julien est parti en claquant la porte et j’ai demandé des comptes à Joseph. Il m’a tout avoué. Il était persuadé que Marie allait ruiner ma carrière si elle ébruitait ma liaison.

— Joseph s’en est pris à votre fils cette nuit-là ?

— Non ! Nous sommes restés toute la nuit à nous expliquer. Quand on est venu me prévenir, Joseph était avec moi et ne s’est absenté à aucun moment. En revanche, je ne peux rien assurer concernant Jeanne. Je… je n’ai rien voulu savoir…

Le Kerdaniel s’effondra en pleurs pour de bon.

— Et pour le médecin ? insista Gabriel malgré l’état piteux de son interlocuteur.

L’autre dodelina de la tête sans que Gabriel ait pu déterminer s’il s’agissait d’un oui ou d’un non.

— Quand Thomas est parti d’ici vers minuit, Joseph est resté avec moi.

— Très bien…, soupira Voltz. Si je résume, puisque le doute est permis pour Jeanne Courtois, nous n’avons plus que trois victimes avérées de la bête : le médecin, votre fils et Joseph. Est-ce que votre intendant si dévoué vous a parlé de ses découvertes au sujet de la créature ?

— Absolument pas.

— L’espèce à laquelle nous avons à faire vient de l’Est de l’Europe. Avez-vous déjà voyagé dans ces régions ou connaissez-vous quelqu’un qui en est originaire ?

— J’ai beaucoup voyagé, Monsieur Voltz. Bien sûr que je connais ces régions. Ma première épouse était russe ; la seconde hongroise.

— Vos deux épouses… mortes toutes les deux.

« Voilà qui me fait de belles jambes », se retint de répliquer Gabriel.

— Le coupable que nous recherchons est en vie, atténua-t-il légèrement ses pensées.

— Je ne sais pas…, soupira le Maire avec une lassitude non feinte. Que comptez-vous faire pour Marie ? Est-ce que vous allez prévenir les autorités ?

Fatigué, mais lorsqu’il s’agissait de ses intérêts, le bougre retrouvait toujours un semblant d’énergie constata Gabriel.

— Je ne dirai rien à condition que vous teniez votre langue au sujet de ce que vous avez vu tout à l’heure. Secret pour secret, Monsieur le Maire.

Avachi sur son bureau, Le Kerdaniel se redressa et dévisagea un moment son invité, puis, au bout de quelques secondes, jugea qu’il s’agissait d’un compromis plus qu’acceptable et qui ne lui coûtait pas grand-chose. Peu lui importait qui était cette gamine et ce que l’enquêteur fabriquait avec elle tant que ce dernier ne lâchait aucune information compromettante sur lui.

~*~

Le feu dans l’âtre s’était presque éteint dans la chambre de Gabriel. Un froid traître finit par sortir Rose de son sommeil. Epuisée, elle n’avait pu lutter longtemps, rassurée par la présence de l’immortel à ses côtés. Sans être complètement sortie de sa torpeur, elle tâta la place où il aurait dû être. Le vide qu’il avait laissé la réveilla tout à fait. Elle se redressa comme piquée par un bouquet d’orties et réprima un cri en découvrant qu’elle n’était finalement pas seule. Nappée dans le halo incertain de la lampe, Agathe s’était sagement assise au pied du lit et la regardait sans un mot, une expression dubitative figée sur son visage pâle. Elle tenait encore cette fichue poupée contre sa poitrine. Les deux yeux béants tournés vers elle semblaient l’observer avec la même attention qu’Agathe. Sur l’instant, Rose se demanda si elle n’aurait pas préféré se retrouver nez à nez avec l’apparition de la salle de bain. Celle-là au moins était irréelle. L’adolescente, encore vaseuse, jeta un coup d’œil désespéré à la chambre. Comment Voltz avait-il pu la laisser toute seule avec cette demi-folle en chemise de nuit de dentelles ?

— Il est en bas avec mon père, expliqua Agathe, devinant son malaise.

Gênée, Rose se débattit avec les couvertures pour les ramener contre sa poitrine. La  chemise qu’elle portait ne laissait aucun doute sur son anatomie trop féminine pour son accoutrement. Pourtant, la jeune fille en face d’elle ne semblait pas en être étonnée ni trouver étrange cette mascarade. Un sourire bienveillant se dessina sur ses lèvres. Elle tendit la main, attrapa la veste de Rose pendue au pied du lit et la lui remit. Dans son mouvement, elle dût lâcher la poupée qui retomba sur ses genoux.  Rose ne pouvait décidément pas détacher son regard de cette chose si insignifiante, mais qui pourtant lui collait des frissons d’effroi. Sa propriétaire posa elle-aussi les yeux sur son jouet. Elle s’en saisit et recoiffa machinalement les anglaises défaites et réajusta le minuscule chapeau qui la coiffait.

— Elle te fait peur, j’ai l’impression.

Rose hésita. Agathe l’avait sans doute entendue hurler plus tôt. Toute comédie était probablement inutile. Toutefois, elle se retint de répondre à voix haute, se contentant d’opiner de la tête. Cet aveu fit s’esclaffer la jeune fille.

— La vieille aussi en a peur. Notre domestique. Je sais que quand je la tiens, elle me fiche la paix.

Un sourire éclatant s’attarda sur ses lèvres blêmes jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que Rose n’était pas le moins du monde sensible à son humour particulier.

— Il fait froid ici. Viens, suis-moi, décréta-t-elle en sautant sur ses pieds.

Devant cette invitation inattendue, Rose suspendit ses gestes, le bras qu’elle venait de passer dans la manche de la veste stupidement levé.

— Euh… Je ne suis pas sûre que…

— Je veux te montrer quelque chose. Viens.

Rose venait juste de passer la seconde manche que sa main se retrouva prisonnière dans celle d’Agathe. Cette dernière l’extirpa hors du lit malgré ses réticences.

— Je n’ai pas le droit de sortir de la chambre, improvisa-t-elle comme l’autre la tirait par le bras.

— Il est en bas : il n’en saura rien. Et puis, on va juste dans ma chambre.

Agathe lui désigna d’un mouvement vague de poupée le couloir sombre. Les orteils nus de Rose se contactèrent sur le plancher froid. A coup sûr, elle allait encore s’attirer des problèmes, lui criait son bon sens. Pourtant, il n’y avait rien de menaçant dans l’attitude de la fille Le Kerdaniel. Elle était bizarre : c’était certain. Complètement folle : à coup sûr. Mais, comme la veille où elle l’avait surprise en train de pleurer devant le portrait, elle eut l’étrange sensation de pouvoir lui faire confiance.

— Attends…

Rose se défit de sa prise pour enfiler ses bottes et s’armer d’une lampe. Visiblement heureuse de s’être trouvée une compagne de son âge,  le visage d’Agathe s’illumina d’une lueur malicieuse… Un peu pathétique, pensa Rose. Tout dans cette jeune fille respirait la tristesse et la solitude. Tandis qu’elle marchait sur les pas de son guide, Rose pouvait le ressentir au point d’être submergée par une émotion inattendue. Sa gorge se noua à tel point que lorsqu’Agathe lui demanda son nom, elle bredouilla un son inintelligible qui l’obligea à répéter.

La chambre de la jeune fille était à l’opposé de celle des invités, dans une autre aile, bien plus accueillante. Les murs des couloirs étaient tapissés de tissu clair et plus aucun portrait ne les décorait. Lorsque les filles parvinrent à destination, Agathe entrouvrit la porte de sa chambre comme on découvre un antre secret : avec lenteur et mystère. Quand elle s’effaça pour laisser entrer son invité, Rose comprit rapidement pourquoi.

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