Magazine Cinéma

15-12-16 Jason Bourne

Par Ravages Blog @ravagesblog
15-12-16 Jason Bourne
Il y a peu, Martin Scorsese s'est exprimé sur le fait qu'il a choisi de ne plus regarder aucun film, signifiant explicitement qu'il y a trop de films et une immense majorité de mauvais films, trop d'images et que trop peu d'entre elles font sens. De la part d'un protagoniste important de la sauvegarde du patrimoine mondial du cinéma, cette réflexion peut faire froid dans le dos.
Que se passe-t-il, par exemple, dans le dernier Jason Bourne, cinquième opus de la série, le quatrième avec Matt Damon? Rien.
Le film tente vainement de provoquer un sentiment d'actualité (séquence dans Athènes en pleine révolte face à la crise d'austérité, évocation subversive du cas Snowden et de la bataille d'Alep, intervention d'un proto-Zuckerberg à la tête d'un simili-Facebook, etc.... ) mais se retrouve embourber dans une répétition de motifs qui le ramènent des décennies en arrière (protagoniste féminin qui décède en première partie, méchant tueur-froid-sans-émotion à la poursuite du héro, nombreuses séquences où Matt Damon fait semblant de faire caca en gros plan visage pour que le monteur envoie un flashback ou pas, dont il sera d'ailleurs question d'y trouver la clef du récit au terme d'une interminable répétition de la même séquence, mais aussi les nombreuses courses-poursuites qui font alterner le poursuivant en poursuivit, Will Hunting courant dans tous les sens, pour attraper ou échapper, c'est selon l'envie du moment).
Le film est toujours ce monstre informe de mise-en-scène qui fait se succéder les plans d'une demi-seconde caméra à l'épaule avec un plan séquence, parfois resserré sur des visages: c'est un très mauvais compromis entre l'esthétique du premier et du second opus de la série.
Mais alors, que dire sur le sens des images qui nous tombent dessus comme une pluie torrentielle en regardant ce film?
Et bien, s'il est légitime de convoquer Snowden littéralement en le nommant à plusieurs reprises, en revanche, il est impossible d'impliquer Mark Zuckerberg de le même manière, le film préférant inventer son clone plutôt que de se confronter au réel. Et pourquoi? Pour une sombre histoire d'implication de la CIA dans la fortune du multi-milliardaire et sa plate-forme sociale? C'est sans oublier que le proto-Zuckerberg, dans le film, retourne sa veste pour le bien de l'humanité. C'est connu: tous ces gens-là sont sont philanthropes, proches du peuple et de la liberté... Pendant ce temps, la production se paye une Grèce au bord du gouffre pour lancer son récit, faisant au passage la démonstration qu'un producteur peu scrupuleux puisse faire rimer propos et soucis financier. On s'imagine sans mal, tout au long de cette séquence, combien il n'a pas dû coûter chers d'envoyer la pâté tout en économisant pour le final sur le sol américain. C'est presque une démonstration colonialisto-hollywoodienne. C'est comme si Jerry Bruckheimer produisait son Païsa. A ce niveau-là, autant directement aller tourner à Alep.  
L'équipe responsable du film s'est dit qu'en finissant leur récit à Las Vegas, le grand écart d'avec la Grèce produirait du sens, une sorte de vision cynique et sombre de l'Amérique, en phase avec son temps. C'est bien pire: en établissant deux moments clefs de l'action au début et à la fin du film, comme le ferait n'importe quel James Bond (la formule anti-actuelle par excellence), la production établit une hiérarchie pécuniaire qui, au lieu de dénoncer cette absence de moralité économique en rapprochant Las Vegas et Athènes, produit au contraire le sens inverse: écraser les faibles par la toute puissance impérialiste. En témoigne cette séquence de course-poursuite finale où le film sacrifie le réalisme si chères à la marque Jason Bourne pour une efficacité à la Fast and Furious (invraisemblable séquence où un camion de la police fait voler vingt voitures sans perdre de la vitesse). Face au tourment du vieux monde, peu importe, le redneck n'est jamais aussi bien et rassuré que chez lui.
PS: à l'attention de M. Scorsese.
Monsieur, bien que je partage votre sentiment sur l'état actuelle de la production cinématographique, j'aimerais quand même vous recommander une liste de plusieurs films, tous récents, qui n'ont pas forcément eu les honneurs de la grande distribution mais qui se révèlent être de véritables pépites de cinéma. Je vous recommande par exemple les trois derniers films de Johnnie To, qui produisent des images tout à fait inédites, ou le Wara No Tate de Takashi Miike (Shield of Straw en version d'exploitation mondiale) ou encore le fabuleux 26years du sud-coréen Cho Geun-hyun, qui serait la version réussite de ce Jason Bourne, bien qu'éloigné dans le fond, mais proche dans l'esprit et la forme. Pour ce dernier, dans lequel il est question d'assassiner un immonde personnage historique toujours en vie dans la Corée d'aujourd'hui et responsable entre autre du massacre de Gwangju, jamais le cinéma n'avait autant convoqué l'actualité, tentant de renverser le réel par la fiction, tordant les images pour en faire de véritables armes dans une guerre culturelle, pour faire fructifier la mémoire d'un peuple, le confronter à ses horreurs dans un élan cathartique, comme pour l’exorciser. C'est un projet immense et ambitieux que le film relève avec brio. Un peu comme Melville pouvait le faire en son temps. Je ne peux que vous encourager à le voir pour retrouver un peu de croyance en ce médium inépuisable et merveilleux qu'est le cinéma. 



******
Jason Bourne: IMDB
Date de sortie: 10 août 2016 (2h 04min) 
De Paul Greengrass Avec Matt Damon, Tommy Lee Jones, Alicia Vikander
Synopsis et détails:
La traque de Jason Bourne par les services secrets américains se poursuit. Des îles Canaries à Londres en passant par Las Vegas...

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

Magazines