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L'effet Boomerang

Publié le 18 mai 2017 par Detoursdesmondes
Effet-boomerang

Titre question... de quoi s'agit-il ? Je crois que la réponse réside dès la toute première oeuvre de l'exposition consacrée aux arts d'Australie qui ouvre ce jour au Musée d'Ethnographie de Genève.
En effet, dans Undiscovered #4 , Michael Cook semble inverser l'histoire... et si les Européens avaient considéré les peuples qu’ils rencontraient comme « civilisés », tel cet aborigène vêtu d'un beau costume selon les goûts occidentaux. Si James Cook n’avait pas déclaré l’Australie Terra Nullius ; la première colonie pénitentiaire britannique se serait-elle installée à Botany Bay en 1788 ?
Réécrire les rencontres, s'insurger contre un discours dominant... c'est ce que font les artistes contemporains invités à prendre ici la parole. Le dialogue, à l'image du mouvement du boomerang, force ce retour.
Les mots "L'EFFET BOOMERANG" sont placés tels, qu'ils se reflètent judicieusement dans ce tableau, à l'envers bien sûr ; mais n'est-ce pas là une oeuvre qui se forme dans l'autre y ajoutant des symboles : incompréhension des cultures, mépris des uns qui ne voient que du vide, du blanc (à l'image des murs de l'entrée de l'exposition) là où il y a de la vie, du plein (les murs suivants sont emplis d'objets de la culture matérielle aborigène)...
Boucliers-australie

En retour, l'artiste Brooke Andrew, né Wiradjuri par sa mère, ouvre des fenêtres désordonnées dans son univers empli de graffitis afin de porter son regard vers les objets des collections, ou nous fait encore tourner la tête dans sa boîte saturée de lignes blanches et noires, fascinantes comme les rarrk des peintures aborigènes qui permettent de faire advenir l'ancestralité ; mais ici c'est pour mieux nous perdre, nous questionner.
Brooke-andrew

Contre cette relation à sens unique où les objets allaient autrefois se "sanctuariser" dans les musées occidentaux, Roberta Colombo-Dougoud, commissaire de l'exposition, questionne aussi le rôle d'un musée ethnographique au XXIème siècle. Au travers de cette présentation, si elle milite pour des échanges avec les communautés sources, c'est parce qu'elle voit dans le musée la possibilité de devenir un véritable espace de médiation, de négociation ; une "zone de contact".
Un objet très émouvant est exposé : il s'agit d'une main humaine de la fin du XIXème siècle. On perçoit mal la possibilité de sa présence par rapport à la question si sensible et légitime de présentation de restes humains.
Main-bret-meg

À ce sujet Roberta Colombo-Dougoud écrit :
"Une autre forme de collaboration entre le MEG et les communautés sources est symbolisée par la main bret, donnée par le collectionneur genevois Maurice Bastian en 1960 (MEG Inv. ETHOC 028279). Autrefois, chez les Kurnai du Gippsland (Victoria), après un décès, l’une ou les deux mains du défunt étaient prélevées, fumées, puis équipées d’un cordon en peau d’opossum. Le bret était porté par un proche (parent, enfant, frère ou sœur) directement sous le bras gauche. À l’approche d’un danger ou d’un ennemi, la main se mettait à pincer ou pousser le porteur. Ainsi averti, celui-ci plaçait la main devant son visage et lui demandait de lui indiquer la direction d’où venait le péril. La réponse était donnée par des vibrations. Déjà en 1878 Robert Brough Smyth avait mentionné que de telles mains étaient gardées en souvenir de la personne aimée décédée.
Sur le conseil de Brook Andrew, j’ai contacté la Boon Wurrung Foundation qui représente les peuples Kulin (les Boonwurrung et les Woiwurrung), propriétaires traditionnels et gardiens des terres concernées. Après plusieurs échanges d’informations et courriels, le MEG a obtenu de la part de Carolyn Briggs, leader (arweet) de la Boon Wurrung Fondation, l’autorisation d’exposer ce reste humain et de montrer la main bret dans le catalogue. Nous lui sommes très reconnaissant-e-s pour sa compréhension et pour nous avoir démontré que la négociation avec les communautés sources représente des ouvertures plus que des fermetures".
L'exposition est dense. Dans les quatre parties qui la composent, on trouvera encore des installations sur les thèmes visible/invisible ; absence/présence comme ces deux arbres gravés qui ont été coupés (symboles de l'éradication des peuples autochtones) ; mais aussi l'historique des acquisitions des objets australiens qui se trouvent dans les collections du MEG, témoins de l'évolution du regard des Occidentaux puisqu'elles nous conduisent aux peintures acryliques mais aussi à une grande diversité d'oeuvres aux multiples supports et techniques : bronze tel le monumental Dugong d'Alick Tipoti qui trône dans la 3ème partie, filets de pêches du Centre d'Art d'Erub (déjà évoqués) et bien sûr les écorces et la toile...
Arbres-graves-qaustralie
On l'aura compris, cette exposition foisonnante révèle mille et une facettes de l'art aborigène traditionnel et contemporain, et pose des questions actuelles et universelles quant aux relations de l'art et du politique (cet art qui fut dès les années 60 outil de revendications aborigènes), de la place et du rôle d'un musée ethnographique au XXIème siècle et surtout de l'espace pour la parole de l'Autre.
Meg-australie
Photos de l'auteure, MEG mai 2017.
Photo 1 : Undiscovered #, © Michael Cook
Photo 3 : Installation de Brooke Andrew.
Photo 4 : Main bret, © MEG ETHOC 028279

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