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Das Kapital : comprendre le monde et le supporter

Publié le 07 juillet 2017 par Souillacenjazz
Das Kapital : comprendre le monde et le supporterEntretien avec le saxophoniste de Das Kapital, Daniel Erdmann, réalisé le 9 mai 2017.Le trio Das Kapital est programmé le jeudi 20 juillet sur la grande scène de Souillac. Chaque concert est une œuvre collective, où, à partir de leurs compositions, les trois musiciens entrelacent leurs histoires. Musique narrative, formation sans leader, œuvre collective avec effacement des solistes, autant de questions que nous avons pu poser au saxophoniste. Mais d’abord l’aventure de ce trio atypique.Daniel Erdmann : On s’est rencontrés à Paris il y a maintenant quinze ans, Hasse Poulsenn qui est danois, vient de Copenhague, Edward Perraud est français, est breton à la base mais vit à Paris, et moi qui vient de Berlin et qui venais de m’installer à Paris. Nous avons fait une première répétition pour faire connaissance musicalement et dès le départ nous avons ressenti un langage commun. Pendant les premières années nous ne jouions qu’en improvisation collective. En 2007-2008, j’ai proposé de travailler sur le répertoire du compositeur Hans Eisler. C’est ainsi que nous avons travaillé pour la première fois sur un répertoire. Après cette aventure, nous avons eu envie de jouer nos propres compositions et ainsi est né Kind of Red que nous jouerons à Souillac. Notre Kind of Blue en quelque sorte. Être de trois pays de l’Europe donne une identité au groupe. Les trois influences forgent notre son. On se connaît très très bien : c’est un peu une famille musicale. MF Govin : Das Kapital est un groupe sans leader. À Souillac, nous avons un souvenir récent et magnifique d’un groupe sans leader : The Bad Plus est venu en 2014 et avait soulevé un enthousiasme qui avait mis la salle debout pour deux rappels. Pourquoi un groupe sans leader ? DE : Nous sommes un groupe « démocratique » : chacun a les mêmes droits et les mêmes devoirs. Nous sommes fiers de cette grande réussite : continuer après 15 ans dans cet esprit. La force du trio vient sans doute de là. Ce groupe raconte quelque chose au-delà de jouer de la musique, il transporte quelque chose, on ne sait pas trop pourquoi. Et puis parfois il vaut mieux ne pas expliquer trop les choses. Partout dans le monde, nous constatons un ressenti fort des gens qui écoutent, une belle réception. Au départ, quand nous jouions de la musique improvisée avec des côtés free et les gens ont adhéré complètement à cet univers. Parce que ça va au-delà des styles. D’ailleurs, le groupe n’a jamais pensé en styles. On peut jouer du reggae ou de la bossa, un peu de rock, tout est possible avec ce groupe. Et c’est ce qui fait le « son » de Das Kapital. MFG : Comment travaillez-vous l’écriture et le son ? Est-ce qu’il y a création collective dès le début ?DE : Chacun amène des idées qu’il travaille chez lui puis c’est complètement ouvert. Nous réalisons une création ensemble. Si j’amène un morceau je suis ouvert à toutes les propositions et les autres aussi. Chacun se met au service du morceau. MFG : La complicité, la création collective est-ce que c’est la musique qui les porte ou une démarche intellectuelle ? DE : C’est un tout. Nous passons beaucoup de temps ensemble pendant les voyages. Nous discutons, on n’est pas toujours d’accord. Et ceci contribue à la force du groupe. La musique fédère tout mais il suffit d’être ensemble et de discuter, de passer du temps en dehors. On parle de tout, de l’actualité, de musique, de ce qu’on va faire. Et quand on arrive, le lieu nous porte. Un lieu magique ça élève la façon de jouer. Impossible d’isoler la musique du reste.MFG : Depuis la création de la formation, il me semble que l’humour et la dérision soient toujours présents. Comment les intégrez-vous à votre musique ?
DE : Pour nous, la musique c’est sérieux, profond. Nous jouons la vie et la mort mais, pour l’exprimer, il faut que ce soit léger. Nous sommes toujours à fond, à 100%, mais pas en force.Prenons l’échec, ce groupe peut aller à l’échec et nous pensons que c’est une chance. Par l’humour, inclus dans notre manière de construire les choses, nous nous donnons la possibilité de l’échec. Les grands musiciens que nous adorons se comportent ainsi. La semaine dernière, j’ai vu un concert de Daniel Humair avec son nouveau groupe. Il a commencé un morceau et après deux minutes il a arrêté de jouer et il a dit, lui le grand batteur : «  Le batteur s’est trompé, on va recommencer. » J’adore cet esprit vivant, qui ne reproduit pas toujours la même chose, qui prend des risques et peut dire « bon voilà j’ai pris le risque, il y a eu un échec. » En outre, avec de l’humour, on arrive à fédérer tout le monde. Le public s’inscrit encore plus dans la musique et ainsi s’établit la confiance. Et ne pas faire semblant. L’humour et la dérision permettent cette attitude. Alors des fenêtres s’ouvrent pour les spectateurs. Nous voulons inclure les gens car les concerts sont des moments précieux, une manière d’être ensemble.MFG : Peut-on dire que votre musique est narrative, qu’elle raconte des histoires ?
DE : Oui complètement. Elle raconte des histoires, qui parfois s’inventent sur le moment. Dans notre nouveau répertoire, qui est très blues, il y a des histoires, des hommages dans les morceaux. Et il y a aussi d’autres moments où les histoires se racontent sur le vif. Alors chacun peut se raconter sa propre histoire et l’imaginer.MFG : Vous dites que vous préférez travailler un son d’ensemble qu’être soliste. Mais ce son d’ensemble ne vient-il pas de la contribution individuelle de chaque musicien ? Comment passez-vous justement de l’individuel au collectif ? Est-ce ceci la « patte de Das Kapital » ? Peut-on parler de l’effacement du soliste ?
DE : On est tous des solistes. Le jazz est une musique de solistes mais le son d’ensemble est très important. La musique se construit à partir de celle de chaque soliste. Comme les autres jouent quelque chose d’intéressant tout le temps et se rencontrent, plusieurs voix se combinent et fabriquent la musique.L’esprit du jazz que je recherche n’est pas celui de concerts où des musiciens accompagnent un soliste. Bien sûr, il y a des solos : une voix prend plus la parole mais je ne veux jamais réduire les autres à un simple rôle d’accompagnement. La possibilité de prendre la parole est toujours là pour chacun. Nous sommes tous des solistes, c’est clair, mais des solistes en collectif. Dans les grands disques de Miles Davis comme Kind of Blue, on peut toujours entendre les autres, il y a de la place pour des commentaires ; ce n’est pas un accompagnement mais un ensemble.MFG : Vous avez dit qu’un concert de Wayne Shorter est à l’origine de Kind of Red et aussi que vous vous référiez à la musique d’Albert Ayler. Ce sont deux musiciens très différents. Êtes-vous plus Wayne Shorter ou plus Albert Ayler, qui est un peu un oublié aujourd’hui ?
DE : C’est amusant que vous parliez d’Albert Ayler. Voici pourquoi : je prends des notes dans le studio où je travaille et, il y a un mois à peu près, j’ai écrit en grand « Albert Ayler » sur le mur parce qu’on l’oublie. J’ai écrit son nom pour le garder en tête, pour envisager quoi faire pour qu’on ne l’oublie pas, pour se battre pour la mémoire de certains musiciens. Il me semble que c’est un devoir des musiciens d’aujourd’hui. Un autre musicien est en train de tomber dans l’oubli aussi, un grand saxophoniste, Dewey Redman, le père de Joshua Redman. Il fait partie de l’histoire du jazz de la seconde moitié du 20e siècle et on est en train de l’oublier. Quant à Wayne Shorter, nous avons fait la première partie de son concert en 2012 à Berlin dans la grande salle du festival, ça nous a marqué. Nous étions à 2 mètres de lui et nous étions complètement pris dans la magie de ce concert. Alors nous avons eu envie faire notre musique, nos morceaux. C’est dans cet esprit là que nous avons été touchés et nous nous sommes demandés : « Qu’est-ce que nous nous voulons raconter aujourd’hui ? » Nous ne renions nos influences, nous sommes complètement influencés par les grands musiciens américains, européens, africains, de partout. J’en profite pour faire une petite annonce : le prochain répertoire de Das Kapital va être sur la musique française, du baroque à aujourd’hui.Nous avons envie de prendre tout, d’être influencés par tout, de ne pas se poser de limites.MFG : Vous êtes un groupe européen : Das Kapital est un nom allemand, Kind of Red est en anglais. Qu’est-ce qu’est le rouge de Kind of Red ?
DE : Ce rouge est un petit clin d’œil à notre nom. Ensemble, nous avons joué la musique d’un compositeur communiste. Nous jouons avec cet univers. Ainsi Kind of Red et Das Kapital sont des mots qui viennent complètement en cohérence. Il ne s’agit pas d’une revendication mais ce nom raconte un état d’esprit. Nous avons fondé le groupe juste après le 11 septembre 2001, le monde était en train de changer et nous étions en état de choc. « Kapital », ce sont aussi les villes capitales d’où nous venons et beaucoup d’autres significations. C’est un nom ouvert, chacun peut se retrouver. Il n’y a pas une explication, elles sont multiples.Mais nous avons envie de revendiquer des choses, de ne pas rester muets par rapport à l’actualité.Notre revendication se situe dans un mouvement en évolution. Aujourd’hui, nous remarquons la renaissance d’endroits où des gens investissent des choses localement, s’impliquent dans la vie locale dans un mouvement de proximité qui nous intéresse et qui va bien avec ce groupe.MFG : Peut-on parler de réseau solidaire ?
DE : Oui de réseau solidaire de proximité. Une tournée dans des lieux comme ça donne de l’espoir. Notre place est là, ce nom revendique notre place dans ce monde de solidarité. Ainsi, on est tout le temps dans l’échange dont chacun se nourrit. Notre musique nous aide à comprendre le monde et à le supporter.Marie-Françoise Govin
Das KapitalDaniel Erdmann, saxophonesHasse Poulsen, guitare Edward Perraud, percussions et batterie

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