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(Note de lecture) Sereine Berlottier, "Au bord", par Antoine Emaz

Par Florence Trocmé

BerlottierSereine Berlottier poursuit sa quête d’une écriture mobile, libre, dans une zone entre poème, récit, journal… avec des lignes de force assez distinctes : si Louis sous la terre (Argol, 2015) pouvait sembler parent de Nu précipité dans le vide (Fayard, 2006), Au bord aurait davantage de proximité avec Attente, partition (Argol, 2011). Dans ces deux derniers ouvrages, l’enjeu est l’intime dans le sens d’une émotion assez profonde pour décider d’un livre, même si l’écriture est assez différente, plus proche du journal dans Attente, plus proche du poème dans Au bord. Mais dans tous les cas, la question du récit demeure présente : le livre reste un trajet de vie et d’écriture, à la fois.
Le tout début d’Au bord est abrupt, percutant et déroutant : on est plongé sans préparation dans une tension que l’on ressent comme à l’aveugle : « La pensée pense / Crier derrière les yeux maintenant » (p10). Mais très vite après quelques pages, cela se stabilise en une situation : « je » (assez rare, parfois « nous ») est au chevet, « au bord », d’une « mère » (indiquée seulement p17 ou 25, sinon « tu »), atteinte d’un cancer (le terme n’est jamais employé, non plus que maladie, mais le corps et les soins laissent peu de doute). Les quatre parties du livre, d’inégales longueurs, apparaissent comme une suite chronologique : la maladie, la rechute brutale, la mort, le deuil. Mais l’auteure ne choisit pas la forme du journal : quelques rares dates éparses balisent la durée, c’est tout. Pour la première partie, « février » (p14), « 3 juin » (p29) ; la seconde, « c’est au mois de mai » (p35) ; la troisième, la mort, est comme hors temps ; la dernière, un temps long, « été automne hiver printemps / été depuis que ta mort un bruit d’eau » (p66). Il y a récit, on le comprend, mais plutôt que de suivre le temps de la montre et de l’agenda, les poèmes nous font traverser une durée beaucoup plus souple, indécise, affective aussi, qui est celle de la maladie puis du deuil. Cette durée est répétitive, ritualisée, lourde à vivre, et les poèmes l’indiquent, mais ils ne retiennent surtout que des moments, des éclats, des détails qui s’entrechoquent, du trivial au métaphysique, du plus personnel au commun. Il n’y a pas vraiment de lyrisme dans ce livre, du moins au sens où l’on entend d’ordinaire le mot ; pas non plus de « tombeau » érigé en hommage à la personne disparue. Par contre, on a bien l’émotion, écrite, provoquée par la disparition, et sa traîne de deuil.
En vers libres courts le plus souvent, assez directe (sans jeux sonores appuyés par exemple), l’écriture repose sur un double mouvement opposé de fragmentation et de rassemblement. Ainsi, la vie à l’hôpital n’est pas décrite à proprement parler, mais rendue nette par des détails très brefs : « ils ont déverrouillé sa fenêtre » (p25), « Attendre que l’infirmier ait fini la piqûre / en mangeant une pâte de fruit » (p20), « la chambre mauve » (p35), « des corps qui sonnent » (p13), « le corps branché débranché » (p12), « ces gens / cachés dans leurs blouses » (p46)… De même, la maladie et la souffrance ne sont pas développées mais il y a ce « bandeau de pirate » (p47), ou « la perruque (qui) sèche, face au lit » (p27), ou ces « provisions d’écureuil à morphine » (p29). Aucune plainte. On retrouve cette même réserve dans la relation mère/fille : pas d’explications, juste des gestes simples, « Toutes ces fleurs que j’apporte » (p16), « j’apporte le papier et l’enveloppe » (p11), « elle ne veut pas de mes gariguettes » (p27), « une lampe que j’avais rapportée » (p38)…  La tendresse domine (« caresse », pp25, 38), mais sans mièvrerie ou naïveté simplificatrice, la tension apparaît aussi : « Faire une paix ou que la paix se fasse » (p26), « Quels mots pour tous les pardons // Pour toutes les fautes » (p29)…
Cette fragmentation systématique en éléments courts, sans développement, pourrait aboutir à un émiettement, une dispersion, comme un discours elliptique qui ne laisserait que des particules en suspens. Pour une part, c’est l’effet obtenu, et cela permet à la fois d’éviter le pathos et de rendre la vérité du désordre des sentiments dans ces circonstances. Mais il y a aussi, et tout autant active, une force de rassemblement, de rapprochement/collision des éléments disparates, qui participent tous de l’événement central. Détails de l’environnement, du corps, de la mémoire, des sentiments, des gestes… chaque fragment est limité mais prend sens, dans une succession rapide, par rapport aux autres ; ils se complètent et composent à eux tous une situation, une expérience. En cela, si le poème a souvent un rythme heurté, comme le vivant, chaque partie du livre et le livre entier ont une très forte unité d’ensemble.
« midi l’épée / au fond de ton cœur / je veux te pleurer à vif comme / si tu avais encore à / mourir de mort / je monte vers toi cette rue / dans le soleil ta bouche / qui ne mâche plus / les plantes / sont interdites / on ne voit pas pourquoi / rien n’est possible / pas même / l’orchidée minuscule / et mauve / si les deux chambres au bout / sont pour / parler moins fort / ou pas du tout / le bruit / de l’oxygène / dans la gorge / tu n’abandonnes pas / tu dis / ce qu’il y a / c’est qu’il faut / y passer » (p59).
Ce poème est extrait de la partie finale, celle du deuil, il apparaît donc comme un souvenir d’une des dernières visites à la mère, même si ce souvenir reste très présent. Mais globalement, dans cette partie, l’apaisement est progressif, avec le temps. L’écriture devient plus liée, plus élégiaque. Il y a la mémoire, les photos, les visites à la tombe (p63, 69)… mais la vie reprend : « non pas l’oubli / mais la tension modifiée de vivre » (p71).
« Te voilà loin (…) tout ça nous quitte », mais « dans la phrase qui / voudrait debout / tenir ton ombre / approchez-vous / il y a ici quelqu’un qui tremble » (p72).
Antoine Emaz

Sereine Berlottier, Au bord, Editions Lanskine, 80 pages – 12€
On peut lire des extraits de ce livre ici.


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