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(Note de lecture) Olivier Domerg, "Rhônéo-rodéo. Poème-fleuve" par Michel Collot

Par Florence Trocmé

(Note de lecture) Olivier Domerg, Ce livre a été composé à l'occasion d'une résidence d'écrivain dans les environs de Montélimar, qui a permis à Olivier Domerg d'ajouter un nouveau chapitre à la vaste entreprise de cartographie poétique qu'il poursuit depuis une quinzaine d'années et qui nous a valu déjà tant de textes remarquables, consacrés par exemple à la Sainte-Victoire, " vue de loin " et de près, ( Le Temps fait rage, parus au Bleu du ciel en 2015 et La Sainte-Victoire de trois-quarts à paraître à La Lettre volée), ou au Portrait de Manse en Sainte-Victoire molle (L'Arpenteur, 2011). Il est peu d'écrivains qui prennent à ce point au sérieux l'idée même de résidence, et le lien qu'elle implique entre l'écriture et le lieu où ils sont amenés à séjourner. Invité par Les Cafés littéraires à écrire sur le Rhône et sur son environnement naturel, économique et social, Olivier Domerg a exploré en détails et en profondeur un secteur du couloir rhodanien situé entre la Drôme et l'Ardèche, en compagnie de Brigitte Palaggi, dont quinze photographies introduisent l'ouvrage.
C'était un vrai défi que d'écrire, après Mistral et sur ses terres, un nouveau " poème du Rhône ". Domerg l'a brillamment relevé, en produisant une sorte d'épopée encyclopédique et satirique en 26 chants, entre lesquels s'intercalent 9 " bris de couloir " qui les font déchanter. Il n'était pas question pour lui de se livrer à une évocation lyrique ou pittoresque de ces lieux, défigurés par les infrastructures industrielles et autoroutières, ni même de leur apporter ce lustre littéraire et ce supplément d'âme qu'on associe d'ordinaire à la poésie. Il en propose une approche à la fois réaliste et littéraliste : il les décrit en prose et de la manière la plus prosaïque, avec un humour affiché dès le titre et présent tout au long du texte, qui fait un usage appuyé et immodéré du jeu de mots. Il a fait appel à quantité de connaissances concernant leur histoire, leur géographie, leur hydrographie, leur écologie, leur économie et leur sociologie, et intégré à sa parole les propos de ses informateurs. Ce que fait apparaître cette enquête de terrain, c'est l'impact massif de l'industrialisation, de l'urbanisation et de l'aménagement de ce territoire voué à la production d'énergie hydro-électrique et nucléaire, aux dépens de l'environnement et de la santé de ses habitants. Domerg n'hésite pas à dénoncer de façon virulente la logique productiviste et technocratique qui a présidé à la dénaturation de ces sites, même s'il reconnaît les efforts déployés depuis peu pour remédier à leur dégradation et restaurer certains écosystèmes.
Pourtant c'est bien un poème qu'a composé Olivier Domerg, un véritable " poème-fleuve ". Brassant les tons, les styles, les matériaux les plus divers, cette immense coulée verbale tente d'égaler le flux intarissable du fleuve, dans une démarche qu'on peut qualifier de mimologique et rapprocher de celle de Ponge dans son texte sur la Seine. Mais à la différence de ce dernier, passablement livresque et indigeste, celui d'Olivier Domerg a été écrit en partie " sur le motif " et au prix d'une véritable immersion dans le milieu fluvial. Le poète et la photographe ont su vaincre les multiples obstacles et les interdits qu'opposaient à leur curiosité les installations industrielles et les voies de circulation, pour aller à la découverte des zones où le fleuve n'a pas été domestiqué par la technique et où l'écosystème qu'il génère a été plus ou moins préservé.
Dans ces enclaves encore sauvages, situées parfois à quelques pas d'une autoroute ou d'un barrage, Olivier Domerg s'est absorbé dans l'observation et la contemplation de cet environnement, et il a réussi à exprimer la fascinante énergie qui l'anime : le mouvement puissant, changeant et incessant des flots, la prolifération anarchique du végétal sur les rives, l'exubérance des chants d'oiseaux. Il a su à la fois décrire avec précision la réalité concrète de ce milieu et évoquer les sensations et les émotions qu'il suscite. Il ne s'agit pas seulement de le connaître et de le faire mieux connaître, mais de co-naître avec lui, d'" être fleuve ". Olivier Domerg y parvient en associant la matière du monde et des mots en une même matière-émotion :
"Oui, à cet instant, ne voir rien d'autre que cela qui court, et court encore, et constitue la sensation ou la matière première de tout écrit sur le fleuve Rhône ! Oui, à cet instant, rejeter le sociétal, le documentaire aveuglant ou assourdissant [...] pour ne voir que le Rhône, en sa chair muable et déroutante ; ne trouvant d'autre intérêt que dans le Rhône lui-même, dans ce qu'il est et donne à voir, à toucher et à écouter ; tout cela qu'il nous propose, dans l'instant, pour peu qu'on l'observe, qu'on y plonge le regard, et les mains : ses figures passantes, ô combien ondoyantes et mutantes, en déformations et reformations constantes, en redéfinitions et recompositions permanentes" [...] (p. 93-94).
Pour traduire ce " paysage mouvant et émouvant ", ce " paysage impossible à fixer, car fuyant, car ne cessant de fuir, pris dans le récit mouvementé et variant de son débit ", le texte lui-même s'anime d'un mouvement perpétuel, fait de reprises et de variations infinies sur ce thème unique et démultiplié : " le poème-fleuve " " dans tous ses états ". En malaxant la chair des mots, elle rend compte d'une expérience à la fois physique et métaphysique, qui associe le corps et l'esprit pour participer au dynamisme d'une nature naturante, au lieu d'imiter platement une nature naturée, qui resterait sage comme une image fixe.
Olivier Domerg montre ainsi que la poésie peut encore se nourrir d'un véritable sentiment de la nature, sans reconduire les illusions et les effusions du lyrisme romantique mais en pratiquant ce que j'appelle un lyrisme objectif, qui met le poète hors de soi, plongé dans les eaux du fleuve et de la langue, pour aller à la rencontre du monde. Son texte peut être rattaché à la mouvance de l' écopoésie : il relève à la fois de l' écocritique, parce qu'il dénonce la dégradation de l'environnement et de l' écopoétique, puisqu'il montre les ressources créatrices d'une observation aiguë et émue de la nature.
Il importe aujourd'hui plus que jamais de cultiver cette relation intime à la nature, qui est vitale pour les animaux dénaturés que nous sommes et qu'on peut retrouver jusque dans ces territoires où l'industrialisation et l'urbanisation semblent l'interdire. Dès lors, il faut se garder de confondre la fabrique du poème avec une usine ; elle a tout autant besoin de la matière-émotion que lui fournit le monde que de la technique et du travail sur les mots. Il est bon que le poète cesse parfois de " turbiner ", pour donner libre cours à ce que lui inspire la contemplation de la nature, ce que fait Domerg dans les meilleures pages de ce livre, qui en comporte beaucoup, confirmant la maîtrise acquise, au fil des années et des publications, dans cette écriture géo-poétique, à la fois singulière et exemplaire.
Michel Collot

Oliver Domerg, Rhônéo-rodéo. Poème-fleuve. Un comptoir d'édition, 2017, 135 p., 15€


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