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Kei Miller : By the river of Babylone

Par Gangoueus @lareus
Kei Miller : By the river of Babylone
Je  me demande pourquoi Zulma, éditeur en France de Kei Miller a changé le titre. La référence à la chanson du groupe BoneyM By the river of Babylon peut avoir un sens certain, je n’en doute pas. Mais Augustown aurait été tout aussi satisfaisant. Kei Miller revient à Augustown après son roman L’authentique Pearline Portious. Il s’agit d’un vieux bidonville aux environs de Kingston où des populations démunies, délaissées végètent dans des conditions extrêmement insalubres. Pour évaluer son lecteur, Kei Miller décrit une scène en début de roman tellement horrible que lire son livre relève du choix. 
Dès le départ le lecteur sait qu’une catastrophe est imminente. Un autoclapse. C'est un terme carribéen. Par la voix d’une vieille femme aveugle sensée incarnée la sagesse, Ma Tafy, le lecteur est confronté à la terrible nouvelle : Kaia, son petit fils d’une dizaine d'années s’est fait tondre sa crinière, ses dreadlocks par son maître de classe un peu barge sur les bords. Mais la grand-mère n'est pas née de la dernière pluie. Elle a d'ailleurs des méthodes assez radicales. Elle sait que cet acte violent va provoquer une situation explosive. Pourquoi ? C’est tout l’enjeu de ce roman. Brique par brique, chapitre par chapitre, personnage par personnage, Kei Miller construit tranquillement le décor de son tableau avec la minutie d’un grand maître quelque peu maniaque. Ma Tâfy, la vieille rastafari. Augustown le quartier qui ressemble à un porridge de maïs. Gilzene la vieille fille à la laideur terrifiante mais à la voix de rossignol. Le révérend pasteur Bedward, fabuleux prédicateur il y a un siècle qui a été  écrasé par le système. Soft-Paw le jeune chef de gang à Angola. Clarky le rastaman gentleman businessman. Mr Emmanuel Saint-Joseph, le maître d’école un peu dingue…
Kei Miller est un grand cuisinier qui prépare les différents ingrédients pour que le lecteur accéder à un mets oublié, à un monde perdu. Ce texte permet au lecteur de comprendre l’essence première du mouvement rastafari. Une philosophie construite avant tout pour répondre aux aspirations profondes de liberté de ces populations jamaïcaines oubliées. Augustown n’est pas un repère uniquement de rastas. C’est, pour reprendre l’expression de Patrice Nganang un de ses sous-quartiers où le système confine des gens, leur ôte toute tentative d’espérance. La Jamaïque est de ce point de vue peu différente de ses îles voisines : Haïti, les Antilles françaises, la république dominicaine. Des sociétés minées par une stratification raciale redoutable que ne pourrait nous faire oublier les athlètes comme Usain Bolt, Asafa Powell ou Kerron Stewart.
Babylone est la personnification de ce système qui utilise l’éducation et les forces de l’ordre pour réprimer et contenir les revendications perçues comme velléitaires que le pasteur volant Alexander Bedward incarne. Pouvoir sortir du ghetto. Une meilleure redistribution des richesses. La dynamite est prête, la mèche allumée. Le lecteur découvre la Jamaïque sous son angle peu engageant, frappée dans des rapports de force entre les nantis et ceux qui survivent. Et malgré la diffusion de la philosophie soft du mouvement rasta, peu de choses changent. Comme tous les bons livres, le lecteur a un fil narrateur qu’il arrive à suivre avec une chute qui est douloureuse. La bonne littérature ne se fait pas avec de bons sentiments. Elle nous révèle l’humanité dans son horreur et ses errements répétés. 
La perception du monde de Ma Tafy, la grand-mère rastafari et aveugle :
Elle sait identifier l'odeur de la maison en bois qui se tient derrière elle, celle de la palissade en zinc qui commence à rouiller, celle du poulailler et jusqu'à celle des cinq poules, chacune bien différente de l'odeur suffocante du coq. Elle sait identifier l'odeur des mangues et des cerises et celles des pommes otaheite qui sont toute en train de mûrir. Enfin, elle connaît chaque odeur du quotidien d'Augustown; des odeurs lointaines mais distinctes : l'odeur du feu de bois, celle de la semoule de maïs  que l'on touille, celle du riz brisé en train de cuire, celle de la sueur des femmes noires penchées au-dessus des marmites, celles de la sueur des hommes noirs debout dans les rues.

P. 20. By the river of Babylone
Kei Miller, By the river of Babylone 
Traduction de l'anglais par Nathalie Carré, Edition Zulma, Titre original Augustown

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